carte blanche

Non, la "nouvelle normale" n’est pas normale

La "nouvelle normale" serait-elle un idéal de société défendu par certains? Une société aseptisée, où la vie doit prévaloir quel qu’en soit le prix. Une société digitalisée, où les contacts sociaux passent au second plan. Une société où la joie du débat et le plaisir des contacts n’ont plus leur place.

Depuis plusieurs mois, nous vivons au rythme du temps qui passe et qui se ressemble. Finies les discussions entre collègues et la stimulation intellectuelle des échanges professionnels. Finis les dîners entre amis. Plus non plus de salle de sport, de verres en terrasse. Les interactions sociales ont été réduites au strict minimum.

Alors que les restrictions qui ont été imposées pour endiguer la pandémie du coronavirus s’inscrivent dans la durée, une « nouvelle normale » est-elle en train de gagner les esprits ? Par nécessité, par prudence, par habitude, du fait de certains mécanismes qui nous échappent, ou par une volonté prétendument moderne de vivre différemment ? 

La norme, une notion juridique et sociale

Juridiquement, la norme est, dans nos systèmes continentaux, généralement le produit d'une décision législative ou exécutive qui a pour objectif d'énoncer les principes dont découleront les applications pratiques. Le droit belge est principalement déductif. Il n'est pas un droit des circonstances (par opposition aux systèmes anglo-saxons).

"Ces mesures, dérogatoires à nos libertés fondamentales et aux principes généraux doivent être d'interprétation restrictive, nécessairement limitées dans le temps et justifiées par une impérieuse nécessité."
Laurent Hermoye et Nicolas Vanderstappen
Respectivement CEO d'Imagilys et avocat Clifford Chance LLP

Cela ne signifie pas que le parlement ou le gouvernement ne peut pas ou ne doit pas, parfois, réagir à des situations d'urgence et adopter des lois ou des arrêtés d'exception. Mais cela signifie précisément que ces mesures, dérogatoires à nos libertés fondamentales et aux principes généraux (la liberté de mouvement, la liberté de commerce et d'industrie, donc d'ouvrir son commerce, la liberté de religion, la liberté d'expression et de se réunir, etc.), doivent être d'interprétation restrictive, nécessairement limitées dans le temps et justifiées par une impérieuse nécessité. En droit belge, tout ce qui n'est pas interdit est permis.

Dès lors, quand on fait la leçon à la population si elle ne respecte pas des "conseils" ou des "recommandations", comme on a pu le voir dernièrement concernant le retour des voyages de l'étranger, on procède à un renversement de la norme.

De même, lorsque l'on prolonge en silence des mesures restrictives aux libertés, ou qu'on est bien en peine de justifier au regard des circonstances pourquoi elles sont maintenues, on remet en cause les principes que nous citions plus haut. Et en cela, on instaure une nouvelle norme. Personne ne dit ici que les gouvernants n'agiraient pas de bonne foi. Mais il reste que, d'un point de vue juridique, cela comporte un danger qu'il ne faut pas négliger et qui risque, si l'on n'y prend garde, de laisser des traces sur la conception même que l'on se fait du droit en Belgique.

Un idéal de société

L’être humain est un animal social. C’est inscrit dans sa nature depuis des millénaires. Sans ce caractère, il n’aurait pas survécu à l’évolution. Du jour au lendemain, les gestes les plus anodins sont devenus de dangereux interdits. Les mesures de distanciation sociale ont été nécessaires pour garder l’épidémie sous contrôle. Elles le sont, peut-être, encore. Mois après mois, risquent-elles de devenir la norme?

On ne cesse de lire et d'entendre, comme une antienne, que le télétravail est "devenu la règle". De grands groupes ont déjà annoncé sa pérennisation au-delà de la pandémie [1]. En septembre, le chercheur belge Frank Van Overwalle prédisait, quant à lui, que le port du masque deviendrait rapidement la nouvelle norme, sous l’impulsion du cervelet, qui gère nos comportements moteurs automatiques [2]. Comme la ceinture de sécurité, qu’on s’est habitué à boucler avant de démarrer.

"Cette « nouvelle normale » serait-elle un idéal de société défendu par certains ? Une société aseptisée, où la vie doit prévaloir quel qu’en soit le prix."
Laurent Hermoye et Nicolas Vanderstappen
Respectivement CEO d'Imagilys et avocat Clifford Chance LLP

Cette «nouvelle normale» serait-elle un idéal de société défendu par certains? Une société aseptisée, où la vie doit prévaloir quel qu’en soit le prix. Une société digitalisée, où les contacts sociaux passent au second plan. Une société où la joie du débat et le plaisir des contacts n’ont plus leur place.

Le statu quo mois après mois

Les conséquences psychologiques et sociales des mesures ont été peu évaluées, bien que l'OMS ait mis en garde, à l'automne, sur la gravité des conséquences d'un nouveau confinement [3]. S’agit-il seulement, comme on nous le rappelle sur un ton moralisateur, de prendre notre mal en patience pour protéger nos aînés ? Pendant ce temps, les appels à l’aide se multiplient. Les commerçants sont à bout. Les services de psychiatrie sont surchargés. Des médecins ont tiré la sonnette d’alarme.

L’acceptation d’une nouvelle normalité limite la recherche d’options alternatives dans la gestion de la crise. Garder les restaurants, bars et salles de sport fermés ne serait-elle pas devenue une solution trop facile? Le biais de statu quo, un biais cognitif qui favorise une inertie dans les prises de décision, incitera-t-il nos gouvernements à prolonger les mesures mois après mois? L’obsession du risque zéro, sous la pression des chiffres publiés chaque jour, nous fera-t-elle oublier que la Covid-19 est un risque parmi d’autres? Qu’en sera-t-il lorsqu’une épidémie saisonnière pointera à nouveau le bout de son nez?

Autant de questions auxquelles il appartient à ceux qui adoptent ces "nouvelles normes" de répondre, si possible avant de les adopter. Depuis le début de l’épidémie, la vie biologique a été sacralisée au détriment de la vie tout court. Les mesures de réduction de risque doivent être constamment mises en balance avec leur impact psychologique, social et économique. Ces mesures sont provisoires. Gardons à l’esprit qu’elles ne sont pas destinées à imposer une nouvelle normalité. Que la « nouvelle normale » n’est pas normale.

Laurent Hermoye et Nicolas Vanderstappen
Le premier est ingénieur civil électricien, docteur en sciences médicales et CEO d'Imagilys; le second est avocat Clifford Chance LLP

[1]       Z. Meyer, “Here’s an ever-growing list of companies that will let people work from home forever,” Fast Company, May 22, 2020.
[2]       “Le port du masque, automatique comme la ceinture de sécurité ?,” Trends Tendances, Sep. 03, 2020.
[3]       “COVID-19 : mesures ciblées mais pas de confinement général (OMS)”, Nations Unies - Centre régional d’information pour l’Europe occidentale, Oct. 15, 2020.

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