interview

Olivier Martins: "Si j'avais voulu être riche, j'aurais fait du droit fiscal"

©Saskia Vanderstichele

Olivier Martins, l’un des avocats pénalistes les plus réputés de la capitale, est sous le coup d’une demande de renvoi en correctionnelle. Il est inculpé pour participation à une organisation criminelle en tant que membre et pour tentative d’évasion en tant que co-auteur. Le parquet a requis le non-lieu concernant des faits de blanchiment. Pas de quoi abattre le plaideur qui a accepté de nous recevoir en son cabinet pour nous donner sa version des faits.

Une bonne nouvelle pour Olivier Martins, d’abord. Le pénaliste faisait l’objet d’une double instruction judiciaire. Il y avait cette tentative d’évasion manquée en avril 2014 d’un baron français de la drogue, Mohamed Benabdelhak, sur laquelle nous reviendrons plus loin et il y avait une autre instruction, menée par le juge Olivier Anciaux, pour blanchiment. Lancée sur base d’une dénonciation anonyme, cette instruction vient de déboucher sur un réquisitoire général de non-lieu. "Cela fait cinq ans que le juge Anciaux épluchait tout mon patrimoine, qu’il a effectué des perquisitions à mon cabinet, à mon domicile et à ma banque. Ils ont étudié tous mes comptes, y compris ceux de mon père et de ma mère. Mon père était facteur, ma mère était secrétaire, je ne sais pas ce qu’ils comptaient y trouver. Et cela fait cinq ans que cela dure", nous a expliqué Olivier Martins, qui nous a reçu en compagnie de Jean-Pierre Buyle, un de ses avocats, avec Jean-Philippe Mayence et Michel Bouchat.

"Il existe un véritable fantasme de certains juges vis-à-vis des pénalistes"

Rémunération des avocats

Ce réquisitoire de non-lieu concerne aussi le banquier d’Olivier Martins qui avait été inculpé de blanchiment aux côtés du pénaliste. "Il y a même eu une commission rogatoire en Corse afin de savoir comment j’avais acheté ma maison et en posant des questions hallucinantes au notaire et à celui qui a construit la maison afin de savoir si je les avais payés en cash", nous a expliqué l’avocat. "Il existe un véritable fantasme de certains juges vis-à-vis des pénalistes, ils croient que l’argent ruisselle en liquide. Il n’y a pas d’autres mots". Contacté à ce sujet, le parquet de Bruxelles confirme le réquisitoire de non-lieu et précise: "Après enquête, aucune infraction de blanchiment n’a été retenue contre lui. La chambre du conseil a décidé la remise du dossier à l’audience du 4 février 2020, ceci sans préjudice des possibilités offertes à l’administration fiscale."

Au cœur de cette première instruction, on retrouve le mode de rémunération des avocats pénalistes qui, la plupart du temps, sont payés en cash. Sachant que la législation anti-blanchiment interdit de tels paiements au-delà de 3.000 euros, certains pénalistes sont coincés et se retrouvent dans la ligne de mire du parquet. "A la base, quand les enquêteurs sont venus chez moi, ils pensaient que je ne déclarais rien, que je ne vivais qu’avec du cash et que j’étais un fraudeur fiscal. Par la suite, ils se sont rendu compte que ce que je possédais au niveau patrimonial était parfaitement justifié, d’où le réquisitoire de non-lieu."

©Saskia Vanderstichele

L’avocat le reconnaît, ce mode de rémunération est une véritable problématique. "Le problème des pénalistes, c’est qu’on a une clientèle qui, parfois, ne sait payer qu’en cash alors qu’on ne peut pas recevoir plus de 3.000 euros. Si on veut nous créer des problèmes, c’est là-dessus qu’il faut attaquer", a-t-il encore expliqué, avant de préciser qu’aujourd’hui, il demande à tous ses clients de le payer sur son compte. "Comme ça, je ne manipule plus d’argent et on me fiche la paix."

A ce stade de la discussion, Jean-Pierre Buyle intervient pour rappeler que des discussions à ce sujet ont eu lieu avec le procureur général, un débat portant sur le conflit de valeurs entre le fait de respecter la loi anti-blanchiment et les droits de la défense. "Quand il y a un tel conflit de valeurs, c’est la valeur supérieure qui l’emportera. Et entre les deux, les droits de la défense sont une valeur supérieure", a déclaré Me Buyle en précisant que si des honoraires "modérés" étaient versés en espèces, ils devaient être déclarés aux impôts.

"Je suis un empêcheur de juger en rond."

Le pénaliste ne s’en laisse pas redire. Et remonte au front. Avec des déclarations qui vont faire plaisir à certains de ses confrères. "Si j’avais vraiment voulu être riche, j’aurais fait du droit fiscal ou du droit des affaires. Les pénalistes ne sont pas les plus riches", déclare Olivier Martins. Pour lui, le problème commence lorsque les juges considèrent que les pénalistes blanchissent de l’argent en percevant des honoraires. "Le blanchiment, ce n’est pas percevoir des honoraires. Blanchir de l’argent, c’est détenir des fonds d’origine criminelle que vous injectez dans le circuit légal." Bim!

"Chasse aux avocats"

Enfin, pas tout à fait "Bim". Il y a encore ces réquisitions de renvoi en correctionnelle dans le cadre de la tentative d’évasion d’un baron de la drogue qui lui pend au nez. Pas de quoi abattre ce boxeur amateur et ex-rugbyman. "Je ne comprends pas la position du parquet. Je suis combatif, je suis innocent", explique-t-il. Au moment de son inculpation par le juge Michel Claise, il a été incarcéré quelques jours. Derrière les barreaux, il a étudié son dossier de fond en comble. Et il a demandé à ses avocats d’en faire tout autant. "Ils sont revenus et m’ont dit que je n’avais participé à rien et qu’il n’y avait aucun indice. Le juge m’a inculpé a minima, comme simple membre d’une organisation criminelle, parce qu’il n’avait rien du tout", assène-t-il, avant d’achever sa tirade. "Il n’a rien trouvé parce qu’il n’y a rien à trouver."

 Et il martèle ce qu’il a déjà expliqué par ailleurs, en se raccrochant à la chronologie de l’affaire. "Quand la tentative d’évasion a eu lieu dans le courant du mois d’avril 2014, j’étais en Corse en famille. Nous avions réservé les billets en décembre ou en janvier", explique-t-il en précisant qu’il avait réservé les billets avant même d’être l’avocat de Mohamed Benabdelhak. Aujourd’hui, Olivier Martins se présente comme "empêcheur de juger en rond" et s’estime victime des théories et croyances d’un chef d’enquête. Et tient à faire passer un message: "J’en ai assez de cette chasse aux avocats".

UN AVOCAT PAS SORTI DE L'AUBERGE

Olivier Martins a beau affirmer "qu’il n’y avait rien à trouver" dans son dossier, le pénaliste catalan a été inculpé par un juge, dont le mandat d’arrêt a été confirmé par la chambre du conseil de Bruxelles, avant que le parquet ne trace des réquisitions de renvoi en correctionnelle, ce qui commence à faire beaucoup tout en ne présumant en rien de sa culpabilité. Quant au volet blanchiment, si l’élément constitutif de l’infraction est absent, il ne va pas empêcher l’administration fiscale de creuser encore l’affaire, comme le relève le parquet de Bruxelles.

Et le fond de l’histoire alors? Une affaire rocambolesque qu’un scénariste hollywoodien n’oserait pas présenter à un producteur de peur d’en faire trop, et qu’il est bien compliqué de résumer. En deux mots: Olivier Martins est suspecté par la justice d’avoir permis la tentative d’évasion depuis la prison de Saint-Gilles de Mohamed Benabdelhak, cador européen du trafic de stupéfiants, via une équipe d’anciens clients à lui. Dont deux d’entre eux, les frères Hilger, figures du grand banditisme, ont été assassinés par la suite et dissous dans des cuves d’acide…

Et en 2016, le laboratoire de la police fédérale analysant les preuves en matière pénale a été attaqué à la voiture bélier dans le but, pensent les enquêteurs, de détruire une preuve matérielle du dossier… Le ou les auteurs de ces crimes sont toujours recherchés.

Dans cette affaire, l’élément de preuve principal à charge d’Olivier Martins et qu’il conteste formellement est une écoute téléphonique dans laquelle le pénaliste se fait menacer par un frère Hilger, plusieurs mois après les faits.

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