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Opération de sauvetage pour écoles en décrochage

Le mauvais état des infrastructures dans certaines écoles n'est pas étranger à leurs performances parfois décevantes. ©Myriam Tirler

Dès la rentrée prochaine, 21 écoles en difficulté bénéficieront d'un accompagnement rapproché afin de combler leur retard sur le peloton scolaire. Retour sur un projet ambitieux mis sur les rails malgré la crise. Série 3/4.

Nous sommes en juin 2020. Alice (*), directrice d'une importante école en milieu urbain, voit le ciel lui tomber sur la tête. En cause? Un courrier lui annonçant que son établissement va bientôt bénéficier d'un "dispositif d'ajustement". En d'autres termes, son école vient d'être identifiée comme présentant des résultats sensiblement inférieurs à la moyenne des établissements comparables en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Conséquence: elle fera l'objet d'un accompagnement sur-mesure dans les prochaines années.

21
Aujourd'hui, 21 écoles de la FWB bénéficient d'un accompagnement rapproché.

Précisons-le, Alice n'est pas seule dans le cas. L'année dernière, en pleine crise Covid, ce sont 21 écoles fondamentales et secondaires, issues de tous les réseaux d'enseignement et aux profils socio-économiques variés, qui ont reçu une telle nouvelle. Dès la rentrée 2021, celles-ci bénéficieront donc d'un dispositif d'ajustement, ce seront des "EDA" comme on les dénomme dans l'intarissable jargon de l'enseignement.

Mais pour identifier ces écoles potentiellement moins "performantes", comment fait-on? On procède à une analyse quantitative n'impliquant aucun jugement de valeur, nous explique le responsable du projet. Ce screening de l'ensemble des établissements porte sur quatre indicateurs. Il concerne les résultats et les parcours des élèves, le climat de l'école et enfin son équipe pédagogique. Autrement dit, on se penche sur des données telles que les notes obtenues à certains tests ou épreuves par les jeunes (CEB, CE1D, ...), le taux de redoublement, le niveau d'absentéisme des élèves ou encore celui des membres du personnel de l'établissement.

"Un processus positif"

Évidemment, l'idée n'est pas d'enfoncer ou de stigmatiser des écoles en difficulté, mais bien de leur permettre de redresser la barre grâce à un accompagnement et des moyens supplémentaires. Au total, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui a décidé de poursuivre ce projet malgré la crise, a prévu un budget de 6 millions d'euros pour l’ensemble des EDA.

6 millions
D'euros
Le projet des écoles en dispositif d'ajustement dispose actuellement d'un budget de 6 millions d'euros. De nouveaux fonds pourraient être débloqués à l'avenir pour élargir le nombre d'établissements bénéficiaires.

Ces écoles pourront, entre autres, compter sur un soutien financier pour l’acquisition ou la modernisation de leur équipement pédagogique, pour des partenariats avec des associations ou encore afin de bénéficier d'appuis d’agents de l'administration. Autre possibilité qui leur est offerte: disposer d’un accès prioritaire aux fonds consacrés à la rénovation des bâtiments scolaires.

"Quand j'ai reçu la nouvelle, ce fut la douche froide."
Alice
Directrice d'une école en dispositif d'ajustement

Comment ça se passe concrètement? Suivez le guide, on tente de vous l'expliquer en vous épargnant, autant que faire se peut, le jargon technique. Pour commencer, revenons à ce mois de juin 2020 dans l'école d'Alice. "Quand j'ai reçu la nouvelle, ce fut la douche froide. Une fois le choc passé, il a fallu l'expliquer à l'ensemble des équipes et surtout les convaincre du bien-fondé de l'initiative", nous explique cette directrice.

La stupéfaction ressentie dans les établissements, elle n'étonne pas particulièrement Julien Nicaise, administrateur du réseau Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE). "Le diagnostic qui est réalisé est très intéressant, car il permet de se situer de manière réflexive et comparative par rapport aux autres. Mais c'est un fait: l'école n'est pas habituée à fonctionner de la sorte", explique-t-il. "Parfois, le personnel des établissements identifiés comme étant en 'écart de performance' a tendance à le prendre comme une critique de sa propre pratique. Il faut donc faire beaucoup de pédagogie et constamment rappeler qu'on se trouve dans un processus positif en vue d'une amélioration, et non pas de sanctions ou de punitions", insiste-t-il.

"Le diagnostic qui est réalisé est très intéressant, car il permet de se situer de manière réflexive et comparative par rapport aux autres. Mais c'est un fait: l'école n'est pas habituée à fonctionner de la sorte."
Julien Nicaise
Administrateur général de Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE)

Un avis partagé par le président de la CGSP-Enseignement, Joseph Thonon, lequel voit dans "la communication envers les équipes un aspect fondamental" pour transformer ces dispositifs d'ajustement en succès. Communiquer, communiquer et... communiquer, voilà donc la clé pour garantir l'acceptation par les enseignants et les directions, première étape indispensable vers la réussite. Si le verdict des indicateurs fut initialement douloureux pour Alice et ses équipes, il a toutefois fini par passer, notamment grâce à un accompagnement de qualité, nous assure-t-elle.

Audit et objectifs d'ajustement

À peine cette étape franchie, il était déjà temps de poursuivre. En effet, après avoir analysé en interne les facteurs permettant d'expliquer ses moins bons résultats, l'école a vu débarquer en ses murs une équipe d'auditrices en provenance de l'administration. "Elles sont littéralement venues tout fouiller. Elles ont recherché sur les cinq dernières années l'ensemble des éléments susceptibles d'avoir influencé les résultats décevants au regard des indicateurs", se remémore notre directrice.

En mars, leur audit livre ses résultats et identifie surtout quatre objectifs d'ajustement. "Nous devons améliorer les résultats des jeunes en mathématiques, le bien-être de l'ensemble des acteurs de terrain, celui des enfants et enfin œuvrer à la continuité des apprentissages au fil du parcours scolaire", nous explique Alice.

Une fois ces objectifs fixés, l'école a disposé de deux mois pour envisager des actions permettant de les atteindre. Et, c'est là que ça devient particulièrement intéressant, elle a pu demander des ressources supplémentaires à la FWB pour parvenir à les mettre en œuvre. Dans le cas qui nous occupe, l'école a identifié 14 actions. "Au départ, nous en avions 41, mais il a fallu faire un écrémage", relate Alice.

En ce qui concerne les ressources, l'établissement a entre autres introduit une requête afin de disposer d'une personne pour du soutien administratif, mais aussi réclamé des fonds pour un projet de collaboration avec une association ou encore pour se doter d'équipement pédagogique.

Des pans de murs qui s'effondrent

Et puis surtout, son école a plaidé pour obtenir un accès prioritaire aux budgets destinés à la rénovation des bâtiments scolaires. "Vu la vétusté de nos infrastructures, c'était tout simplement indispensable. Je pense d'ailleurs que 60 à 70% de la cause de notre mauvaise performance par rapport aux autres établissements est due au piteux état de nos implantations. Aujourd'hui, on a parfois des morceaux de plafond qui s'effondrent, ce n'est vraiment pas propice à l'instauration d'un climat de travail serein. Une part des absences du personnel est aussi liée à cela", explique Alice.

"Je pense que 60 à 70% de la cause de notre mauvaise performance par rapport aux autres établissements est due au piteux état de nos implantations."
Alice
Directrice d'une école en dispositif d'ajustement

Pour Étienne Michel, le directeur du SeGEC (secrétariat général de l'Enseignement catholique) cet accès prioritaire pose question. "J'ai l'impression qu'on se trouve en retrait par rapport aux principes de gouvernance institués par le Pacte d'excellence, lequel appelle à promouvoir les principes d'autonomie et de responsabilité des écoles. La réalité ici, c'est que des établissements avec un absentéisme élevé des élèves ou des enseignants auront, par exemple, droit à des moyens en plus. Je crois qu'on a potentiellement un problème d'équité, car des problèmes de bâtiments et d'absentéisme, il y en a dans énormément d'endroits", lâche-t-il. Bref, certains acteurs de l'enseignement ont tout de même des réserves.

Les choses sérieuses commencent en septembre

Qu'à cela ne tienne, pour les 21 écoles en EDA, le véritable challenge débutera en septembre avec la mise en place de leurs actions et la libération par le régulateur des ressources pour y parvenir. Évidemment, ce dernier devra poser des choix, car les deniers publics sont loin d'être intarissables, d'autant plus en Fédération Wallonie-Bruxelles.

L'année prochaine, 25 écoles devraient à leur tour entrer dans le processus, qui peut s'étaler sur un maximum de trois ans. Et si les résultats sont concluants, pourquoi ne pas y inclure plus d'établissements? "Nous voulons éviter de saupoudrer les moyens disponibles. On table donc sur une progression de 20% pour l'année prochaine, mais inclure énormément d'écoles sans avoir une enveloppe plus large ne serait pas une bonne idée", nous résume-t-on au cabinet Désir.

"Être impliqué dans un projet qui court sur plusieurs années, ça génère une nouvelle dynamique."
Alice
Directrice d'une école en dispositif d'ajustement

Quoi qu'il en soit, et avant même qu'une première évaluation n'ait été réalisée, Alice se veut confiante: "Être impliqué dans un projet qui court sur plusieurs années, ça génère une nouvelle dynamique. Ça nous a déjà permis de ressouder les équipes autour d'un objectif commun."

Une approche positive qui, on ne peut que l'espérer, se transformera en résultats tangibles. Pour le savoir, il faudra toutefois attendre la fin de la prochaine année académique et le verdict des indicateurs, qui permettront de déterminer si le dispositif d'ajustement restera en place. "Mais attention, ce qu'on demande aux écoles, c'est de s'améliorer. Il peut parfois y avoir un décalage entre des progrès et leur reflet sur les indicateurs et nous en tiendrons compte", insiste le responsable du projet.

(*) prénom d'emprunt

Les bâtiments scolaires, chantier sans fin

Composé d’environ 2.900 bâtiments, dont 41% en semi-préfabriqués, le parc immobilier scolaire en FWB a besoin d'un sérieux lifting.

Début 2020, la direction générale des infrastructures scolaires (DGI) estimait qu'environ 40% de ce parc "vieilli et partiellement insalubre" étaient exposés, sans intervention, à un risque de fermeture dans les 5 à 10 ans. Un scénario catastrophe qui entraînerait la disparition de 75.000 places dans les écoles. Rien que pour couvrir les besoins actuels de rénovation, plus de deux milliards d'euros seraient nécessaires. Dans ce contexte, le Programme Prioritaire de Travaux (PPT) en faveur des bâtiments scolaires, qui vise à remédier aux situations préoccupantes, est loin de faire le poids.

Pour autant, les choses ont quelque peu avancé ces derniers mois. Après l'obtention d'un prêt de 600 millions d'euros de la Banque européenne d'investissement (BEI), dont une large part sera consacrée au bâti scolaire, la Fédération pourra aussi compter prochainement sur une manne de 230 millions issus du plan de relance européen.

Mais attention, ce ne sera toujours pas suffisant. À l'heure d'écrire ces lignes, on nous assure que le ministre Frédéric Daerden (PS) étudie aussi d'autres pistes, dont d'éventuels partenariats public-privé ou encore des recours au mécanisme du tiers investisseur pour rénover les écoles.

L'école post-crise, quelles perspectives?

La crise sanitaire a touché l'école de plein fouet. Les confinements et les périodes d'hybridation ont obligé enseignants et élèves à fonctionner autrement, à réfléchir, à innover parfois. Pendant ces deux années chamboulées, des avancées ont été réalisées, mais des frictions sont aussi apparues.  Quelles leçons peut-on en tirer et quelles perspectives s'ouvrent pour notre enseignement? L'Echo vous propose une courte série sur la question.

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