interview

Patrick Amey, sociologue de la communication: "Les médias sociaux ne font qu’amplifier des phénomènes"

Patrick Amey, sociologue de la communication ©© Fred Merz | Lundi13

"Les médias sociaux ne sont pas des générateurs d’effets pervers. La férocité des échanges peut être observée par ailleurs mais internet offre des espaces exacerbés de libération des inhibitions sociales et des pulsions", estime le sociologue de la communication Patrick Amey.

Les médias sociaux ont définitivement transformé nos sociétés. Instruments d’une constante promotion de soi et d’un message politique protéiforme et sans cesse renouvelé, ils influencent les équilibres familiaux, les orientations des électeurs ainsi que la perception que la jeunesse a d’elle-même.
Patrick Amey, sociologue expert en communication à l’Université de Genève, a passé les vingt dernières années à décrypter les effets, positifs ou pervers, de la révolution numérique en cours. Il nous explique comment l’espace public s’est métamorphosé sous l’impétueuse influence des nouvelles technologies.

Dans quelle mesure l’usage des médias sociaux nous a-t-il changés?
Le grand changement a été l’introduction du web 2.0 en 2005 avec, aujourd’hui, un abîme se creusant entre les générations socialisées aux réseaux sociaux après cette date et les générations précédentes. Cette révolution numérique a généré deux grands changements. Avant tout, elle a introduit l’horizontalité des échanges avec la fin de ce que l'on appelait "l’auctoritas" dans l'Antiquité. Par le passé, les prescripteurs d’opinion étaient limités, je pense notamment aux médias traditionnels qui faisaient une sélection et une promotion des informations considérées comme pertinentes. Aujourd’hui, l’espace public est pluriel et éclaté. Les internautes sont tous des prescripteurs d’opinion et des juges en puissance, à même de s’exprimer, de se mobiliser, de juger. C’est une forme apparente de démocratisation de la parole, une utopie du Net réalisée.

Et le deuxième grand changement?
Il s’agit d’un impératif de partage: les internautes sont prêts à céder des informations d’ordre privé même s’ils ne connaissent pas ceux qui les recevront. Je pense notamment à la "solidarité numérique": des demandes de soutien qui ne s’inscrivent pas dans la connaissance directe de l’autre. Or, ce nouvel espace public ne repose pas seulement sur la libre circulation de la parole de notre semblable. Le rôle des algorithmes (exemple: le mastodonte du tri de l’information Google) y est devenu fondamental.

Faut-il se méfier de ce rôle?
La position monopolistique des ces algorithmes influence complètement l’espace public. Des études ont montré que, en faisant des recherches sur internet, la majorité des internautes se limitent à consulter la toute première page de Google. Par conséquent, si on est mal positionné, on est condamné à l’invisibilité, une source d’inégalité fondamentale.

Quelles en sont les conséquences sur les stratégies de croissance des entreprises?
La dimension-clé pour les entreprises est leur mise en visibilité sur les moteurs de recherche. Il y a une logique cognitive liée à tout ceci, relative au régime de l’attention humaine: la focalisation visuelle d’un individu sur les premiers résultats d’une première page de recherche sur internet est d’environ deux secondes; 0,2 seconde pour les derniers résultats de la même page…

Avec un clic, on entre donc immédiatement dans une logique marchande?
Oui, on entre dans le règne de l’e-réputation sur internet… Un autre phénomène significatif dans ce domaine porte sur l’émergence des "communautés de marque" online, c’est-à-dire des groupes de consommateurs qui, spontanément, valorisent et promeuvent une réalité commerciale. Nutella, Ducati, Nike… sont des marques qui parviennent à susciter le plaisir et l’engagement des consommateurs. Mais, a contrario, il existe aussi un risque de dévalorisation potentielle de l’image des entreprises. Les réseaux sociaux permettent, en effet, une multitude d’actions et autorisent des réactions instantanées pour les consommateurs, qui passent parfois par de violentes attaques à l’image de l’entreprise, voire des appels au boycott. Dès lors que tout individu devient un média sur le web, la réputation d’une personne ou d’une entreprise est désormais susceptible d’être aussi dépréciée, à l’instar d’un capital.

Dès lors que tout individu devient un média sur le web, la réputation d’une personne ou d’une entreprise est désormais susceptible d’être aussi dépréciée, à l’instar d’un capital.

Quel est l’impact de l’usage des réseaux sociaux dans les familles séparées ou recomposées?
L’utilisation des réseaux sociaux peut revitaliser et reconsolider les liens avec le parent qui n’a pas la garde de l’enfant. Cela peut paraître paradoxal mais souvent le parent présent est perdant dans cette équation, concurrencé par le géniteur absent mais actif dans cette sphère virtuelle que l’enfant privilégie et dans laquelle il s’immerge.

L’usage des médias sociaux marque l’apogée de l’exhibition de soi. Avec quels risques?
On entre ici dans un domaine délicat. On parle aujourd’hui d’"intimité exhibée", collectivisée, voire d’"extimité". Le concept de pudeur se transforme et la dérive de cette figuration de soi peut être, par exemple, le "sexting", qui touche les adolescents mais aussi les adultes: une sorte de mise en scène érotisante de soi. Cela devient un problème de santé publique, si l’on pense à tous les prédateurs présents sur les réseaux sociaux Cette attitude de provocation et de mise en scène de son corps est promue par les "people" (rappeurs, chanteurs, etc.), notamment américains, avec lesquels les jeunes nouent souvent une relation d’identification exemplaire et admirative.

On parle aujourd’hui d’"intimité exhibée", collectivisée, voire d’"extimité".

Les médias sociaux deviennent donc le réceptacle du meilleur et du pire?
Les médias sociaux n’ont rien inventé, ils ne font qu’amplifier des phénomènes. Ils ne sont pas des générateurs d’effets pervers. La férocité des échanges peut être observée par ailleurs, de tout temps et sur tout médium, mais internet offre des espaces exacerbés de libération des inhibitions sociales et des pulsions, et un espace pour laisser libre cours à la futilité de la parole comme on le trouve au café, ou sur une place de village.

Devons-nous nous méfier de la croissante médiatisation de la politique?
Cette médiatisation de la politique existe depuis l’apparition des médias de masse, pensons au "J’accuse" d’Émile Zola! Le débat politique s’inscrit toujours dans un média dominant: la presse au 19e siècle, la télévision à partir de la seconde moitié du 20e siècle avec, en ce sens, la contribution significative opérée aux Etats-Unis par le président Kennedy et sa famille. Si cette médiatisation est liée à la possibilité de manipulation, tromperie, distorsion des faits… oui il faut s’en méfier. Dès que la politique est médiatisée, elle s’inscrit dans l’ordre de la rhétorique et de la mise en scène.

Dès que la politique est médiatisée, elle s’inscrit dans l’ordre de la rhétorique et de la mise en scène.

L’évolution des débats politiques à la télévision s’est-elle faite au détriment de la compréhension des électeurs?
Nous sommes aujourd’hui dans l’ère du métadiscours. La télévision offre une pléiade de genres nouveaux, de séquences avec des experts qui se confrontent à d’autres experts ou à des représentants politiques. L’on assiste, par exemple, à la montée de l’info-divertissement qui touche aussi les émissions politiques: encore un legs des Etats-Unis. La télévision offre désormais des produits qui ne sont plus "chimiquement purs" et qui sont appelés à capter de nouveaux auditoires, notamment les plus jeunes. Ainsi, les représentants politiques participent, depuis les années 2000, à des talk shows où on les sort de leur zone de confort, où ils sont malmenés, parfois humiliés et décrédibilisés. Cela concourt à la perte d’autorité que subissent certains acteurs politiques.

Que dire de la croissante violence verbale des représentants politiques?
On mettra en relation cette montée en force de la dimension polémique avec une radicalisation des prises de position politiques, liée notamment aux partis populistes qui participent à cet engouement "antisystème". Pour prétendre à la différence, certains versent dans l’incivilité, voire dans l’agression verbale. Je pense à la férocité de certains débats politiques en Europe, aux relations polémiques qu’un Jean-Luc Mélenchon noue avec les journalistes…

Que pensez-vous de l’actuelle surexposition de certains représentants politiques sur les réseaux sociaux?
"Le médium est le message", disait le sociologue Marshall McLuhan. Pour le dire autrement, c’est le formatage et les moyens de communication choisis –Twitter par Trump, Facebook par Salvini… – qui influencent la perception du message par le public. Grâce aux médias sociaux, ces représentants politiques sont dans une constante promotion de soi. Ils tentent ainsi de combler le manque de proximité avec les classes populaires, et avec cette hyper-présence, ils essayent de se rapprocher et de séduire les désenchantés de la politique.

Cela fonctionne-il?
Les partis politiques classiques traversent une véritable crise. Ceux qui émergent sont des hommes et des femmes "providentiels" qui prétendent résoudre les problèmes des classes populaires en disant vouloir, par exemple, enrayer le chômage. Or, les représentants politiques peinent aujourd’hui à produire de la confiance alors que leurs moyens d’action sont de plus en plus ténus et que les marchés économiques et les contraintes de l’Union européenne rendent la marge de manœuvre des politiques bien plus restreinte que par le passé.

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