Paul Windey, CNT: "La révision de la loi salariale a peut-être été trop rigide"

Le président du Conseil National du Travail, Paul Windey, estime que le législateur a "probablement été trop loin" lors de la dernière révision de la loi salariale.

A la tête du Conseil National du Travail (CNT) depuis 20 ans, Paul Windey a toujours cultivé la discrétion. A quelques semaines de son départ à la retraite, cet acteur central de la concertation sociale en Belgique a accepté de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur, mais surtout de se pencher avec nous sur l’avenir.

Dix heures précises lundi matin en bordure du parc du Cinquantenaire. Les bureaux du CNT ne grouillent pas d’activité en ce début de congé de carnaval. Pour autant, son président Paul Windey est bien en place et prêt à répondre à nos questions. Des interviews, il n’en a donné que très peu ces dernières années. Cette discrétion médiatique constitue un corollaire indispensable à la conclusion de compromis entre les partenaires sociaux, nous explique-t-il.

Car, c’est là l’un des rôles principaux du CNT: permettre un dialogue ouvert dans un climat serein entre les représentants des travailleurs et des employeurs. Outre l’élaboration d’avis et de propositions concernant les matières sociales pour le gouvernement et le parlement, cette institution, méconnue du grand public, a également le pouvoir de conclure des conventions collectives de travail. Ces CCT, qui ont force de loi, sont applicables à toutes les entreprises et tous les travailleurs du secteur privé.

"Le travailleur veut travailler moins pour un salaire plus élevé et l'employeur veut exactement le contraire. Il y a donc un conflit éternel entre eux."
Paul Windey
Président du Conseil National du Travail

Au fil de ses 20 ans de présidence, Paul Windey nous assure avoir œuvré "avec bonheur" à créer du réseau et à trouver des terrains d’entente entre des parties aux intérêts divergents. "Par définition, les partenaires sociaux ont des intérêts profondément conflictuels. Sous forme de caricature: le travailleur veut travailler moins pour un salaire plus élevé et l'employeur veut exactement le contraire. Il y a donc un conflit éternel entre eux, observe-t-il. Mais en même temps, employeurs et travailleurs ont beaucoup plus d'intérêts convergents qu'on ne le croie. En écoutant les points de vue, en les respectant et en soutenant la volonté de faire des compromis dans le bon sens, à savoir celui de la valeur ajoutée, on peut parvenir à des résultats."

S’il est résolument optimiste, le futur retraité concède avoir constaté que la concertation sociale s’est "complexifiée", à l’instar de la vie en général. "Il y a trente ans, la vie au travail, ce n'était que le travail, pas plus que ça! Aujourd'hui, il y a plusieurs sphères qui se sont insérées dans celle-ci: la vie privée, la famille, la sécurité, la santé,..." Mais ce n’est pas tout, l’individu occupe désormais une place beaucoup plus importante dans la société.

Accord interprofessionnel

CV Express
  • Diplômé en droit et en sciences politiques de la KULeuven
  • 1980: débute sa carrière en tant que conseiller juridique à la CSC-ACV
  • 1988-1991: collaborateur au sein du cabinet du ministre de l'Emploi, Luc Van den Brande
  • 1995-1998: Administrateur au sein de la DG Emploi de la Commission européenne
  • Depuis 1998: président du Conseil National du Travail. Rudi Delarue lui succèdera le 1er mai prochain.
  • Depuis 2015: président du Comité National des Pensions
  • Passionné d'ULM, il préside la Belgian ULM Federation (Bulmf) depuis 2012

 

Justement, ose-t-on, que peuvent faire les partenaires sociaux dans ce contexte en pleine évolution. N’ont-ils pas perdu de leur influence en échouant à dégager des accords sur des dossiers clés au cours des dernières années? "On met principalement l’accent sur la partie conflictuelle des relations entre les partenaires sociaux. Par contre, on parle moins du fait que 80% des avis adoptés par le CNT l’ont été à l’unanimité", sourit-il.

Néanmoins, Windey reconnaît que parvenir à des consensus entre les parties n’est pas une sinécure. L’échec de la négociation du dernier accord interprofessionnel (AIP), faute de compromis sur la norme salariale, n’en est-il pas l’illustration? À cette question, comme aux autres, il répond avec nuance, sans jamais se départir de sa bonne humeur. Pour commencer, il nous rappelle que les négociations des AIP n’ont pas toujours été couronnées de succès, loin s’en faut. Les faits lui donnent raison: entre 1976 et 1986, aucun accord interprofessionnel n’a été conclu en raison de la crise économique. Plus récemment, en 1996 et 2005, les partenaires sociaux ne sont pas non plus parvenus à atterrir.

Quant à la fixation de la norme salariale, le point qui a cristallisé l’opposition entre les syndicats et les employeurs lors de la dernière négociation, Windey n’exclut pas qu’une part de responsabilité incombe au législateur. La révision par le gouvernement Michel de la loi sur la compétitivité des entreprises en 2017 constitue un "point névralgique", affirme-t-il. Mesure phare de la Suédoise, cette réforme a eu pour effet d’encadrer de manière plus stricte l'évolution des salaires en Belgique. Une bonne chose? Pas sûr à l’en croire.

"Si l'intervention de l'État est devenue telle qu'elle ne donne pas de marge, cela veut dire que la négociation n'a plus de raison d'être…"
Paul Windey

"Le législateur, qui est toujours intervenu dans la formation des salaires, a peut-être été trop rigide avec cette dernière révision. Si l'intervention de l'État est devenue telle qu'elle ne donne pas de marge, cela veut dire que la négociation n'a plus de raison d'être… On enlève alors une partie de l'envie des partenaires de se mettre à table. C'est une évolution assez dangereuse", analyse-t-il. Paul Windey l’assure, il a l’impression qu’on est "probablement allé trop loin" avec cette réforme.

Faute de nouvelles modifications de la loi, les négociations du prochain AIP (2021-2022) n’auront probablement rien d’un long fleuve tranquille.

Aspirations

En prenant un peu de hauteur, le président du CNT poursuit en partageant avec nous l’une de ses "craintes" pour l’avenir: "Il y a aujourd’hui un écart énorme entre les aspirations des gens et la réalité, entre les salaires qu’ils gagnent et la vie qu'ils veulent mener idéalement". D’après lui, cette évolution n’a fait que s’accentuer au cours des dernières années.

"Il y a aujourd’hui un écart énorme entre les aspirations des gens et la réalité, entre les salaires qu’ils gagnent et la vie qu'ils veulent mener idéalement."
Paul Windey

"Avant, pour la grande majorité des gens, le travail était le mécanisme unique pour gérer cette frustration. En travaillant plus pour gagner plus, ils conservaient un lien direct avec plus de consommation et d'autres aspirations. Les partenaires sociaux se sont concentrés sur cet aspect (le salaire, NDLR), mais désormais, il ne permet plus de canaliser à lui seul cette problématique", détaille-t-il.

À ses yeux, même une augmentation importante des salaires moyens ne permettrait pas de faire disparaître ces frustrations. "Pour les gens qui ne gagnent que le minimum, une augmentation importante se refléterait de suite dans une amélioration réelle de leur bien-être. Mais, pour le travailleur lambda avec un salaire moyen, en augmentant sa rémunération de 20%, ou même plus, on ne réduira pas sa frustration. Les inégalités sont devenues trop importantes."

Parmi les éléments constitutifs de cette frustration, on retrouve aussi la prise en compte insuffisante ou inadéquate des compétences de chaque travailleur dans les entreprises. "Actuellement, on gère les capacités et les compétences de manière chaotique et non organisée. Le diplôme n'est certes plus la seule façon d'évaluer les compétences, mais dans la réalité, on n'a pas assez recours à d'autres moyens, assure-t-il. Et pourtant, nos entreprises ont besoin de tous ces talents, nos seules 'ressources' disponibles pour rester compétitif".

Selon lui, toutes ces frustrations sont néfastes et expliquent en partie que certains travailleurs se retrouvent en burn-out ou en maladie de longue durée.

Malades de longue durée

À ce sujet, une réflexion d’ensemble a été menée au CNT. "On ne peut pas se permettre de laisser 430.000 personnes sur le bord du chemin, sans essayer de leur remettre le pied à l'étrier. On a trop longtemps réfléchi uniquement à la question des chômeurs et des personnes âgées qui partent trop vite à la pension", lance Windey. "Depuis cinq ans, on a élaboré une vision commune très riche, volontariste et proactive sur le sujet du retour au travail des malades de longue durée. On demande au gouvernement de nous aider à la mettre en œuvre."

Bien que cet appel n’ait jusqu’à présent pas été entendu, ou "compris", par le monde politique, le président du Conseil nous assure que ce dossier reviendra sur la table une fois qu’un nouvel exécutif verra le jour au Fédéral. Mais d’ailleurs, cette absence de gouvernement de plein exercice ne nuit-elle pas au travail des partenaires sociaux? "Il n'y a pas que le monde politique qui gère la société. Le dialogue social et la réflexion commune continuent, mais il manque effectivement une guidance", admet-il.

Si les affaires courantes se prolongent, le Parlement lui se montre particulièrement actif, avec pas mal de propositions en matières sociales, lui fait-on remarquer. "Le problème, c’est la prédictibilité de ce qui se passe dans un hémicycle où il n’y a plus de majorité. La société et l’économie peuvent se permettre quelques éléments imprédictibles, mais c’est mieux si on sait dans quelle direction on va."

Sécurité sociale

"Il y a un grand danger de sous-financement de la Sécu. Ça devra se résoudre en diminuant les allocations ou bien en trouvant des revenus, c’est l’éternel problème."
Paul Windey

Enfin, d'un point de vue purement budgétaire, la vacance du pouvoir ne peut se prolonger indéfiniment. "Il y a un grand danger de sous-financement de la Sécu. Il n'y a pas de remèdes miracles: diminuer les allocations ou trouver des revenus? La question n'est pas nouvelle. C'est l’éternel problème", souligne-t-il.

En conclusion, ce qui rend cette discussion très difficile c'est le fait que la solidarité est un concept qui n'est plus à la mode depuis une dizaine d'années. Payer pour quelqu'un d'autre est devenu plus difficile, organiser la solidarité l'est donc aussi." 

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