interview

Pierre-Luc Plasman: "Essayons de faire cohabiter les différentes mémoires sur le Congo belge"

Pour l'historien, Pierre-Luc Plasman (UCLouvain), il faut apprivoiser le débat afin de sortir du piège du discours haineux et faire cohabiter les différentes mémoires de ce que fut le Congo belge. ©rv doc

Le regard de l'historien sur ce que furent 75 ans de présence belge au Congo.

Le 60ème anniversaire de l’indépendance du Congo a rouvert les plaies du passé colonial de la Belgique. Pour éclairer ce débat qui a pris une tournure passionnelle, nous avons interrogé l’historien Pierre-Luc Plasman (UCLouvain), auteur de l’ouvrage "Léopold II, potentat congolais" (Racine, 2017).

Pourquoi ce passé colonial ressurgit-il de manière aussi brutale ?

L’élément déclencheur, c’est le meurtre de George Floyd et la transposition en Belgique de la situation qui prévaut aux Etats-Unis. Sur le fond, il y a une maturation du débat depuis 2008, alimenté par des associations d’Afro-descendants qui avancent plusieurs revendications : remise en cause du patrimoine colonial dans l’espace public, enseignement de l’histoire coloniale, reconnaissance de la responsabilité des différents acteurs. On observe aussi des accointances entre ce mouvement et certains partis politiques. Ainsi, Ecolo a inscrit le travail mémoriel dans son programme.

A-t-on dans le passé tenté de restreindre l’accès aux archives coloniales ?

C’est une légende tenace qui s’appuie en partie sur le fait que l’ancienne archiviste des Affaires étrangères, Françoise Peemans, n’était pas d’un abord facile par rapport aux demandes des chercheurs, pas seulement sur l’histoire coloniale d’ailleurs. En plus, les archives sont dispersées en différents lieux : les Affaires étrangères, le musée de Tervuren, le Palais royal et les Archives générales du Royaume. Faute de moyens, ces archives n’ont jamais été complètement inventoriées et ne sont donc pas toujours faciles à consulter. Quant aux archives de la Sûreté, elles ne sont pas accessibles, mais je doute qu’elles puissent apporter beaucoup d’éléments nouveaux. Peut-être par rapport aux assassinats de Lumumba et de Hammarskjöld, je ne sais pas…

"Il n’y a pas eu de volonté de l’Etat indépendant du Congo d’exterminer de manière systématique un groupe de population, même si l’horreur révélée par les témoins de l’époque glace le sang."
Pierre-Luc Plasman
Historien (UCLouvain)

Parler de génocide au Congo est-il approprié ? Dix millions de morts, est-ce crédible ?

Les projections démographiques de Jean-Paul Sanderson (UCLouvain) font état de 1 à 5 millions d’habitants qui, en 1930, manquent à l’appel par rapport à ce que la population congolaise aurait dû représenter à ce moment-là. La terreur coloniale a joué un rôle premier dans l’augmentation de la mortalité et la baisse de la natalité. Mais on ne peut pas chiffrer le nombre de victimes directes, car il y avait aussi les conséquences d’épidémies. Il n’y a pas non plus eu de volonté de l’Etat indépendant du Congo (EIC) d’exterminer de manière systématique un groupe de population, même si l’horreur révélée par les témoins de l’époque glace le sang. Certaines exactions pourraient relever selon nos conceptions contemporaines des crimes contre l’humanité.

Concernant les abus, peut-on affirmer que Léopold II savait mais ne voulait pas voir ?

Dès 1895, Léopold II est informé des scandales. Il l’apprend davantage par la presse que par son administration ou son entourage qui font le plus souvent écran. Sachant que sa position est fragile sur la scène internationale, il charge le colonel Wahis de mettre de l’ordre dans les régies d’Etat et de placer le holà sur les actes les plus graves. Mais il reste les sociétés concessionnaires privées dont l’Anversoise et l’ABIR qui sont engagées dans une course à la rentabilité effrénée en s'appuyant sur des personnages crapuleux, comme Hubert Lothaire ou Victor-Léon Fiévez, qui sèment la terreur. Leurs agissements provoquent la colère du Roi qui les fait juger. Mais en même temps, il refusera toujours de remettre en cause son système d’exploitation, préférant rejeter la responsabilité des atrocités sur la Force publique et les sociétés concessionnaires.

"Léopold II a toujours refusé de remettre en cause son système d’exploitation."
Pierre-Luc Plasman
Historien (UCLouvain)

Le Congo d’après 1908 était-il une colonie modèle, comme on nous l’a enseigné ?

La campagne médiatique anglaise ne s’est pas arrêtée après la cession de l’EIC à la Belgique, ce qui a poussé les responsables politiques belges à vouloir ériger la colonie en modèle aux yeux du monde. Il fallait veiller au bien-être matériel des populations locales, notamment par la scolarisation, les campagnes de vaccination, etc. La mise en œuvre s’appuyait sur les trois E : l’Etat, l’Eglise et les entreprises. Mais toujours dans un esprit paternaliste qui considérait les Congolais comme de grands enfants.

Ce paternalisme explique-t-il pourquoi le Congo était si mal préparé pour l’indépendance ?

Pendant toute la période coloniale, la Belgique n’a rien fait pour favoriser l’émancipation. Jusqu’à la création de Lovanium dans les années cinquante, il n’y avait aucune perspective d’ascenseur social. La vie quotidienne était organisée autour d’une sorte d’apartheid avec des statuts bien définis pour les Blancs et les Noirs. Il y avait les punitions corporelles, le couvre-feu et l’interdiction de circuler dans le pays qui ne valait que pour les Noirs. Tout individu suspecté de vouloir semer l’agitation était écarté et placé en maison d’arrêt. Le résultat est que l’aspiration légitime à l’indépendance ne sera en aucune manière anticipé.

"Pendant toute la période coloniale, la Belgique n’a rien fait pour favoriser l’émancipation."
Pierre-Luc Plasman
Historien (UCLouvain)

Faut-il revoir les programmes d’histoire dans les écoles ?

Il faudrait au moins actualiser les programmes scolaires afin d’y intégrer les données nouvelles issues de la recherche historique. Après l’indépendance, l’opinion belge a rapidement tourné la page du Congo avec lequel elle n’avait que des liens très ténus. En 1960, seuls un peu plus de 1% des Belges étaient impliqués au Congo. D’autres problèmes ont rapidement pris le dessus, comme la fédéralisation du pays et la crise économique.

"Après l’indépendance, l’opinion belge a rapidement tourné la page du Congo avec lequel elle n’avait que des liens très ténus."
Pierre-Luc Plasman
Historien (UCLouvain)

Faudrait-il envisager des excuses et d’éventuelles réparations ?

La question mérite d’être posée. La question n’est du reste pas nouvelle. Elle s’est déjà posée avec le génocide des Tutsis au Rwanda pour lequel le Premier ministre Guy Verhofstadt a formulé des excuses en 2000. Des excuses ont ensuite été prononcées par Louis Michel en 2002 pour l’assassinat de Lumumba et par Charles Michel en 2019 auprès des enfants métisses. Pour ce qui est des réparations éventuelles, il serait intéressant de connaître le positionnement des Congolais de RDC, qui sont les principaux intéressés et pour qui le passé colonial belge ne semble pas être une priorité.

"Il faut apprivoiser le débat, afin de sortir du piège du discours haineux."
Pierre-Luc Plasman
Historien (UCLouvain)

Faut-il une commission parlementaire pour faire toute la lumière sur la période coloniale ?

Ce serait une initiative intéressante pour plusieurs raisons. D’une part, il faut apprivoiser le débat, afin de sortir du piège du discours haineux. Une telle commission doit offrir un tableau complet dans toutes ses nuances, loin du débat dichotomique auquel nous assistons aujourd’hui. D’autre part, il faut faire cohabiter les différentes mémoires de ce que fut le Congo belge. Autant certains descendants congolais qui vivent en Belgique peuvent se sentir blessés par les préjugés racistes dont l’origine remonte à la colonisation, autant certains "anciens" du Congo peuvent se sentir blessés d’être perçus comme des spoliateurs racistes alors qu’ils se sont le plus souvent investis pour améliorer les conditions de vie des Congolais. Le défi est de faire cohabiter l’ensemble de ces récits.

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