interview

Pierre Wunsch: "À force de promesses intenables, on finit par nier les problèmes"

D'après Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale de Belgique, "lors de la dernière campagne électorale, c'était le catalogue La Redoute des promesses intenables, tous partis confondus." ©BELGA

"On est face à une série de défis majeurs qui appellent des réformes mais on ne parvient pas à organiser le débat", s'inquiète Pierre Wunsch, gouverneur de la BNB.

Comme pour tant d’entreprises, le Covid-19 a vidé la Banque nationale de Belgique. Comme tout le monde à la BNB, le gouverneur Pierre Wunsch télétravaille et ne vient plus au bureau qu’une fois par semaine. "Et encore..." Cette semaine, c’est pour faire le point avec L’Echo sur cette crise complètement folle.

Complètement folle? Il relativise d’emblée. "Pour la Belgique, cette crise est plus sévère que celle de 2008-2009, qui était restée très bancaire. Cette fois-ci, un tiers de notre économie n'a pas fonctionné pendant deux, trois mois. Ceci dit, la production perdue va très largement revenir l'an prochain. On estime qu'on retrouvera fin 2022 le niveau d'avant crise. On sera probablement 2% en dessous de ce niveau fin 2021. Ce n'est pas gigantesque non plus." 

Vous semblez optimiste mais cette fois, la crise touche beaucoup de secteurs…

Cette crise est très particulière. D’abord, elle est asymétrique: des secteurs ne sont pas impactés, comme le commerce alimentaire, et d'autres connaissent de vrais drames, comme dans l'événementiel, le tourisme, le transport. Ensuite, cette crise s'accompagne d'une forte hausse de l'épargne alors qu'en temps de crise les gens désépargnent. 

Et puis, la crise a accéléré certaines tendances, typiquement le commerce en ligne: des gens qui n'achetaient pas en ligne auparavant le font aujourd’hui. Une partie de la demande s'est déplacée de manière structurelle vers le canal internet.

Selon la BNB, 70% des Belges n'ont pas connu de perte de revenus et ont constitué une épargne forcée. C’est elle qui va financer la reprise? 

À un moment, les gens vont commencer à dépenser cette épargne excédentaire qu’ils ont constitué sans le vouloir. La question est de savoir à quel rythme. Pourquoi les gens ne consomment pas aujourd'hui? Ce qui domine pour l'instant, selon nos enquêtes, ce sont les contraintes sanitaires et la peur du virus.

Pas la peur de l’avenir?

Cela joue moins à ce stade. Mais si la crise perdure et s'aggrave, l’épargne sera moins mobilisée. Depuis le début de la crise, il y a eu des phases optimistes et pessimistes. Avec le retour du virus cet été, l'incertitude remonte, on ne sait à nouveau plus très bien où va l'économie. Après, des déclencheurs peuvent rapidement changer la donne. Si un vaccin est trouvé dans deux mois, cela change tout.  

"Il n'y a pas photo: avoir un gouvernement avec une majorité et avec un projet cohérent, c'est mieux pour se projeter dans la durée."

En attendant, on n'a toujours pas de gouvernement. On joue avec le feu?

Je ne veux pas faire de catastrophisme. D'un point de vue économique, la crise n'a pas été mal gérée en Belgique. On a fait grosso modo ce que les autres ont fait, on l'a bien fait, parfois même mieux. Ceci dit, il n'y a pas photo: avoir un gouvernement avec une majorité et avec un projet cohérent, c'est mieux pour se projeter dans la durée. 

Quelle relance doivent envisager les autorités?

Je ne plaide certainement pas pour un plan de relance massif et sans limite. En termes de finances publiques, nous devons structurellement épargner au cours de cette législature. Nous tablons sur un déficit budgétaire de 6% en 2022. Si un plan de relance est mis en oeuvre, ce sera encore plus, peut-être 8%. Ce n'est pas tenable.

Imaginons que quelque chose se passe à ce moment-là, une nouvelle crise. Nous tomberions dans la situation qu’ont connu l'Espagne ou la Grèce avec la crise de l’euro: être obligé d’épargner alors que ce n'est pas le moment. Non, il faut plutôt agir là où c’est utile.

C’est-à-dire?

En 2021, nous devrons encore soutenir certains secteurs et les personnes les plus touchées. Il y a des urgences sociales, il faut y répondre. Nous pouvons aussi compenser la baisse attendue de la construction privée par une accélération des investissements publics, qui d'ailleurs sont trop faibles. Tout ceci peut soutenir l'économie en attendant que le secteur privé prenne le relais.

On peut s’autoriser une politique de soutien en 2021, et peut-être un peu en 2022 si nécessaire. Mais ces mesures doivent être ciblées et temporaires, elles ne peuvent pas mettre nos finances publiques hors de contrôle. Et si des mesures structurelles sont prises, alors elles doivent être compensées car il faut agir pour redresser les finances publiques, probablement à partir de 2023.

"Si on fait de la relance sans trajectoire budgétaire crédible, si on se contente du 'on verra bien plus tard’, alors on aura un vrai problème."

Il manque une stratégie?

Le taux de financement de notre dette est très largement lié à la crédibilité de la politique menée. C’est pourquoi une vue stratégique à moyen et long terme est importante. Dépenser de l'argent, c'est facile. Mais à un moment, il faut payer la facture. On ne peut pas structurellement aggraver le déficit. On ne peut pas envisager un plan de relance sans envisager son atterrissage. C'est une question de crédibilité: si on sait ce qu'on fait et où on va, la Belgique n'aura pas de problème pour se financer.

Si, par contre, on fait de la relance sans trajectoire budgétaire crédible, si on se contente du "on verra bien plus tard", alors on aura un vrai problème. Surtout que le climat politique est instable en Belgique: on a un gouvernement deux ans sur trois. Les agences de rating et les marchés regardent ce qu'on fait… 

©Katrijn Van Giel

Il faudrait une vision mais vous ne semblez pas y croire...

Je n'ai pas l'impression qu’il y ait un consensus politique à ce sujet. Pourtant, il ne faut pas donner l'impression que l'argent est gratuit et qu'il suffit d'imprimer un peu plus d'argent dans les prochaines années. C'est la même chose pour le climat.

Le climat?

Cet été, j’ai lu le livre de Christian Gollier, "Le climat après la fin du mois". Je vous le conseille. Il explique comment on a vendu l'utopie d'une relance verte indolore, qui allait créer de l'emploi et stimuler la croissance. L'Europe joue un peu cette carte d'ailleurs, avec son "green deal" géant. Mais c'est faux. 

Oui, l'enjeu climatique est là, oui il faut agir, mais cela ne se fera pas sans effort. Sans taxe CO2, on ne va pas y arriver. Les écologistes ont eu le courage de le dire, aujourd’hui ils osent moins en parler. Mais la plupart des économistes sont d'accord sur le fait qu'il faut une taxe CO2 si on veut structurer la décarbonisation de notre économie.

On s'est mis d'accord sur un objectif super ambitieux, la neutralité carbone en 2050, et pour, y arriver, les experts injectent dans leurs modèles une très forte dose de progrès technologique alors qu'en fait, l’incertitude est très importante en la matière. Ce progrès viendra peut-être, peut-être pas. Dans les énergies renouvelables, il a été plus rapide que ce qui avait été imaginé; dans la capture du carbone, par contre, on n'a pas progressé d'un iota en 20 ans. 

"On a créé un mythe: on va régler le problème climatique sans faire payer personne. Sans taxe CO2, on ne va pas y arriver."

Que suggérez-vous? 

Il faudrait avoir un vrai débat structuré: à quel coût peut-on arriver à la neutralité carbone en 2050? Ces modèles qui nous y amènent sans trop d'efforts, ce sont des boîtes noires qu'il faudrait ouvrir. On a créé un mythe: on va régler le problème climatique sans faire payer personne. C'est schizophrénique, on prétend être ambitieux mais les mesures ne suivent pas parce qu'elles sont impopulaires. Quand la France introduit une hausse marginale de la taxe carbone, les gilets jaunes débarquent et disent: on ne veut pas payer. 

C'est nouveau chez vous, cet intérêt pour le climat?

Oui et non. J'ai fait mon mémoire en économie de l'environnement, j'ai même pensé un moment faire ma thèse dans le domaine. Je m'en suis peu occupé pendant des années et maintenant, je lis beaucoup sur le sujet. C'est très difficile d'en parler parce que le débat est binaire. Il suffit de s'interroger sur la rationalité d'une mesure ou d'un objectif pour être taxé de climato-sceptique.

"Lors de la dernière campagne électorale, c'était le catalogue La Redoute des promesses intenables, tous partis confondus."

Votre point sur le climat fait penser à un autre défi, celui du vieillissement…

On est face à une série de défis majeurs à long terme: le vieillissement, le climat, la dette, la faiblesse de la croissance, etc. Ces défis, qui ne sont ni de gauche ni de droite, appellent des réformes, mais on ne parvient pas à organiser le débat. Certaines sociétés - on cite souvent les pays scandinaves - y parviennent: décrire l'enjeu, créer un consensus, mener une politique.

Chez nous, les débats sont très polarisés, on dit qu'on va faire mais on ne fait qu'à moitié et on tourne en rond. Lors de la dernière campagne électorale, c'était le catalogue La Redoute des promesses intenables, tous partis confondus. À force, on finit par nier les problèmes. C'est peut-être facile pour moi de le dire, mais c'est mon rôle, en tant que gouverneur de la Banque nationale, de faire entendre mon inquiétude. Parce qu’il sont là, les défis. On ne peut pas les oublier. 

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