analyse

Portes de sortie pour un pays en déroute

Ils ont entièrement redessiné la Belgique à partir d’une feuille blanche. Plus simple et beaucoup plus ambitieuse. Appelant les politiciens à faire preuve de plus de leadership, à davantage de participation directe et une plus grande implication des experts. Un projet nouveau où – soit dit en passant – les deux parties du pays pourraient se retrouver. Ce sera ça ou la révolte de la population, concluent les huit sages de Val Duchesse.

Ce fut une expérience unique. Deux rédactions – une flamande et une francophone – ont décidé de rassembler en conclave des "sages" issus des deux parties du pays. Des juristes, un économiste, un historien, deux capitaines d’industrie de premier rang et deux jeunes patrons de start-ups se sont retrouvés à Val Duchesse, dans ce "parfum de crise" qui prévaut après tant de tentatives infructueuses pour former un gouvernement. Y a-t-il une solution pour ce pays en déroute? Nous n’avons pas recherché de formule miracle, car cela reviendrait à sous-estimer la complexité du casse-tête sorti des urnes le 26 mai 2019. Nous avons élaboré plusieurs pistes de réflexion à partir desquelles un gouvernement, quel qu’il soit, pourrait aller de l’avant. Malgré ses pleins pouvoirs, le gouvernement de crise Wilmès II n’a rien résolu sur le fond. Le débat n’est que reporté de quelques mois.

Plus de "demandeurs de rien"!

Chaque duo d’interlocuteurs arrive à la même conclusion: ces dernières années, notre structure a fait la preuve de son incompétence, et il faut en finir. Les différents niveaux de pouvoir – aujourd’hui trop fragmentés et incohérents – doivent revenir à l’essentiel. Nous faisons face à une situation budgétaire alarmante, un véritable boulet au pied du pays et de son économie. Certains niveaux de pouvoir sont autorisés à dépenser, mais ne peuvent percevoir des impôts.

Toute réforme institutionnelle doit aller de pair avec un plan détaillé à dix ans et des objectifs communs pour notre pays.

Suite à la crise du coronavirus, le timing d’une telle réforme a entre-temps été renvoyé aux calendes grecques. Quel que soit le gouvernement au pouvoir dans six mois, il devra se concentrer exclusivement sur la relance économique. Pour Bernard Delvaux et Françoise Chombar, le monde politique doit se faire assister par un groupe d’experts qui pourra canaliser les dizaines de milliards d’euros qui seront nécessaires à la relance. Sinon, ces fonds seront une fois de plus répartis selon les anciennes coutumes particratiques, et donc dépensés de manière inefficace. Les administrations et les experts doivent avoir plus de poids que les quartiers généraux des partis, estiment les CEO.

Il faudra ensuite – parallèlement aux mesures socio-économiques – mener une grande réforme, avec des responsabilités financières plus transparentes à chaque niveau. Les francophones du groupe de sages estiment eux-mêmes que le monde politique du sud du pays doit arrêter sa posture habituelle de n’être "demandeur de rien". "Il faut venir avec de vraies propositions de réformes", propose Bernard Delvaux. "Nous devons arrêter de rabrouer les Flamands, estime Philippe Destatte. Sinon, les frustrations ne feront qu’augmenter en Flandre." Et pour Marc Uyttendaele, "nous devons définir ce que nous voulons encore faire ensemble et comment nous allons le financer."

Réapprendre à se connaître

Les politiciens et les partis sont devenus trop dogmatiques, ils ne cherchent plus le consensus, ne reconnaissent plus les préoccupations de l’autre région, estiment nos interlocuteurs. Le fait que Bart De Wever ne connaisse pas le numéro de GSM d’Elio Di Rupo en est la meilleure preuve. Nos professeurs et nos scientifiques, nos leaders d’opinion, économistes, entrepreneurs, Flamands et Wallons se connaissent à peine. Les chaînes de télévision devraient sous-titrer leurs programmes dans l’autre langue nationale.

En tant que centre multiculturel, Bruxelles pourrait davantage jouer le rôle de point de rencontre. Aline Muylaert et Sébastien Deletaille voient des solutions à partir de la jeune génération de "citoyens du monde" bruxellois qui se fréquentent davantage, notamment par la voie numérique. Françoise Chombar défend une circonscription électorale fédérale afin d’obliger les politiciens à défendre leur politique de l’autre côté de la frontière linguistique. Une proposition qui ne fait pas l’unanimité.

Moins de particratie, plus de participation citoyenne

Le fossé ne s’est pas uniquement creusé entre le nord et le sud du pays, mais aussi entre les citoyens et le monde politique. Les quartiers généraux des partis sont surpuissants, et le Parlement est devenu une farce, estime Hendrik Vuye. Il faut limiter le nombre de parlementaires et leur redonner un véritable pouvoir.

L’idée d’organiser des référendums et d’augmenter la participation citoyenne est mise sur la table. Pour Geert Noels, il faut surtout, comme en Suisse, réserver les référendums aux propositions concrètes. Les référendums sont là pour permettre de voter pour des idées et des projets, pas pour l’idéologie d’un parti. Aline Muylaert et Sébastien Deletaille vont encore plus loin: "En trois jours, nous pouvons organiser un référendum digital sur l’avenir de la Belgique." Peut-on pour autant imaginer un référendum dont la réponse à la question sur le futur de la Belgique se résumerait à "oui " ou "non"? Philippe Destatte relance son idée de projet de "Congrès national", une réunion extraordinaire où des non-politiciens pourraient aussi se porter candidats. Ce congrès disposerait de six mois pour redessiner notre modèle institutionnel.

Les principaux partis doivent se mouiller

Marc Uyttendaele rejette la responsabilité de ce fossé non seulement sur le monde politique, mais aussi sur les citoyens. En votant pour des partis extrêmes comme le Vlaams Belang et le PTB, qui refusent tout compromis, le citoyen détruit lui-même la démocratie, estime-t-il. L’émergence de ces partis rétrécit le terrain de jeu: le PS est poussé vers la gauche par le PTB, et la N-VA a laissé tomber la coalition suédoise pour contrer le succès du Vlaams Belang.

"Si nous ne faisons rien, la rue s’en chargera."
Bernard Delvaux
CEO de Sonaca

La légitimité d’une grande réforme dépendra du soutien dont elle bénéficiera de chaque côté de la frontière linguistique. Les plus grands partis doivent se parler, se préparer et prendre les devants. Mais le fossé est si profond que même au milieu d’une crise inédite comme celle du coronavirus, le PS et la N-VA n’ont pas réussi à trouver un accord pour former un gouvernement d’urgence (le président du PS Paul Magnette l’a rejeté en direct dans les studios de télévision, NDLR). Pour Françoise Chombar, "l’impossibilité de former un gouvernement avec les principaux partis dans une telle crise est affligeant. Les égos surdimensionnés créent de gros problèmes. Nous ressentirons pendant de longues années les effets de cet excès de particratie."

Solutions

Geert Noels et Philippe Destatte proposent une autre piste pour éviter de longues périodes sans gouvernement. Si les élections ne permettent pas de former un gouvernement suffisamment vite, il faudrait obliger nos élus à former un gouvernement miroir au niveau fédéral. Ici aussi, le modèle suisse – où les régions mandatent leurs coalitions – peut servir d’exemple. C’est donc une forme de confédéralisme qui ne porte pas son nom. "Le confédéralisme est un mot qui ne veut rien dire. Nous devons repartir d'une page blanche", estime Marc Uyttendaele.

L’idée de Destatte de rédiger une nouvelle constitution qui divise la Belgique en quatre régions, avec Bruxelles comme région bilingue à part entière, est suivie par tout le monde. Idem pour d’autres propositions de simplification et de réduction des niveaux de pouvoir. La communauté française et les provinces pourraient ainsi disparaître en tant que niveaux de pouvoir. Les compétences doivent être plus cohérentes à chaque niveau, avec un seul interlocuteur.

Dans certains cas, on peut imaginer donner plus de poids au niveau régional, dans d’autres – par exemple pour les problèmes climatiques, les normes de bruit – les décisions se feront au niveau fédéral ou européen. Sur ce plan, le fossé qui sépare Marc Uyttendaele – affilié au PS – et le nationaliste flamand Hendrik Vuye, est moins profond qu’attendu. "Laissez-nous 48 heures ensemble et nous mettrons quelque chose sur papier." "Si la solidarité financière est garantie, tout est possible", déclare Marc Uyttendaele.

Projets "moonshot"

Toute réforme institutionnelle doit aller de pair avec un plan détaillé à dix ans et des objectifs communs pour notre pays. Nous devons avoir pour ambition d’être les meilleurs au monde en sciences du vivant et en biotechnologie, en intelligence artificielle, nos technologies doivent être les plus vertes et l’enseignement le meilleur. "Une société a besoin de projets qui font rêver, avec des objectifs clairs." "Sans leadership, pas de réformes approfondies. Dans ce sens, nous avons davantage besoin d’une nouvelle culture que d’une énième réforme de l’État. Et nous devons être ambitieux." Pour Françoise Chombar, "nous en sommes capables! Mais pour cela, le monde politique doit disposer d’une vision à long terme. Il en manque cruellement aujourd’hui." Cette ambition, nous la devons à la prochaine génération, renchérit Noels. Nos enfants seront les juges des politiciens d’aujourd’hui.

Quelle que soit la coalition qui arrivera au pouvoir, la nécessité de réformer la Maison Belgique et de développer des projets d’investissement à long terme est impérative, insiste Bernard Delvaux. "Cela fait déjà plus de cinq ans que je m’inquiète pour la Belgique. Si nous ne faisons rien, la rue s’en chargera."

 

 

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