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reportage

Pourquoi le personnel des maisons de repos se vaccine-t-il si peu?

Au home Saint-Lambert, 70% du personnel est vacciné, soit bien plus que la maigre moyenne bruxelloise de 51%. Ce qui permet de faire baisser la transmission du virus, mais pas encore de tomber le masque. ©Kristof Vadino

À Bruxelles, à peine un membre du personnel sur deux a accepté la vaccination. Comment expliquer cette frilosité? Quel est son impact? La parole est aux premiers concernés.

Sûre et certaine. "Non, je ne le ferai pas. Je ne voulais pas à la base; cela n'a pas changé." Le vaccin contre le Covid, Alice (*) ne veut pas en entendre parler. Qu'elle travaille à l'accueil de cette maison de repos de l'ouest de Bruxelles n'y change rien. "C'est vrai que j'ai hésité en pensant aux résidents, mais ils ont été vaccinés avant tout le monde. Comme ils sont protégés, cela demeure un choix individuel."

"C'est vrai que j'ai hésité en pensant aux résidents, mais ils ont été vaccinés avant tout le monde. Comme ils sont protégés, cela demeure un choix individuel."
Alice
Hôtesse d'accueil

Et pour elle, c'est non. Alice est jeune, a tendance à se méfier des vaccins et est passée à travers cette année éprouvante sans se faire rattraper par le coronavirus, qui ne l'inquiète du reste pas plus que ça. "Les gestes barrières ont suffi."

"Montrer l'exemple"

Gabriel, lui, n'a pas dit non. Oui non plus, notez bien. Pas encore. Cet aide-soignant temporise. "J'attends, j'observe mes collègues vaccinés." Tout en malaxant ses doutes. Des craintes liées à la fertilité. Et au feuilleton AstraZeneca, qu'il suit à la télévision. Pas encore, mais bientôt. "Je me ferai vacciner, je suis prêt à le faire. Mais pas avec l'AstraZeneca."

"Environ 96% de mes résidents sont vaccinés, mais seulement 47% des membres du personnel. Ce n'est pas faute de les avoir motivés."
Clémence
Directrice

Cette institution privée ne constitue en rien une exception. "Environ 96% de mes résidents sont vaccinés, situe sa directrice, Clémence. Mais seulement 47% des membres du personnel. Ce n'est pas faute de les avoir motivés. Taquinés, même parfois. Après les résidents, j'ai été une des premières à me faire piquer, afin de montrer l'exemple. Des médecins sont venus, afin de les sensibiliser et de lever leur appréhension par rapport à l'ARN messager. Mais bon, ce n'est pas une obligation et on ne peut pas leur enlever le droit de refuser. Quand ils ne veulent pas, ils ne veulent pas. Je ne vais pas me lancer dans une guérilla, je ne connais pas non plus leur parcours de vie."

Un sur deux

À en croire Sciensano, l'institution cornaquée par Clémence est pile-poil dans la moyenne. En Belgique, environ 89% des résidents de maisons de repos sont vaccinés, contre 77% du personnel y travaillant. Une moyenne cachant des disparités, puisque ce taux file à 87% en Flandre pour chuter à 56% en Wallonie et à 47% à Bruxelles. La capitale ferait un tout petit peu mieux, glisse-t-on chez Iriscare, où l'on a enquêté auprès des 137 maisons de repos concernées. Pour quel résultat? À Bruxelles, 92% des résidents sont passés par la case "vaccin". Et 51% des membres du personnel. Ce qui reste peu. Et nous a donné envie d'aller écouter les premiers concernés.

51%
des membres du personnel
Dans les maisons de repos bruxelloises, a recensé Iriscare, à peine plus d'une personne y travaillant sur deux s'est fait vacciner. Loin de la moyenne belge de 77%.

Les raisons de fuir la piqûre sont multiples, mais finissent par se recouper. Il y a ce sentiment d'être jeune, en bonne santé et de ne présenter aucun facteur de risque. Quitte à, parfois, se leurrer. "Quand j'en vois certains qui se croient invincibles, alors qu'ils présentent un certain risque, j'ai peur pour eux", souffle Aurélie, à la tête d'une maison de repos dans le sud-est de Bruxelles. Et si le Covid est déjà passé par là, tant mieux, cela aiguise l'immunité.

"Ce qui m'inquiète, ce sont mes allergies. Si je me fais vacciner, je veux que cela soit en milieu hospitalier."
Angèle
Infirmière

Confiance d'un côté, vraie frousse de l'autre. "Moi, avec tout ce que l'on entend, je n'ai pas confiance et je panique", explique Uwase, hôtesse au home Saint-Lambert. "J'ai des enfants, je n'ai pas envie de mourir." Sa collègue Angèle, infirmière, est à peine plus rassurée. "Ce qui m'inquiète, ce sont mes allergies. Si je me fais vacciner, je veux que cela soit en milieu hospitalier."

"Trop vite"

Beaucoup ont un petit arrière-goût de précipitation. Une arme médicale fabriquée si vite, et pour laquelle on manque encore de recul. Peu importent les vastes essais cliniques et les millions d'injections déjà réalisées, ce qui manque aux sceptiques, c'est le temps, le recul. "On ne sait pas encore tous les effets secondaires", assure Nicole, l'infirmière en chef de Clémence.

Pourtant, les effets du Covid, elle connaît, puisqu'elle y est passée à deux reprises. Elle a également perdu un frère et une tante dans la pandémie. Rien à faire, la méfiance l'emporte toujours – en tout cas pour 2021, pour l'an prochain on verra bien. Surtout que Nicole tente d'avoir des enfants. Même si les signaux sont au vert, désir de grossesse et appréhension pour la fertilité constituent des obstacles sur lesquels achoppe la campagne de vaccination.

"Ma mère baignait dans les théories complotistes, la 5G et tout cela. J'ai accepté le vaccin sans lui dire, et maintenant, elle est convaincue."
Stéphanie
Aide logistique

À tout cela s'ajoute la caisse de résonance des réseaux sociaux. "Le jour où je me suis fait vacciner", sourit Mimi, infirmière en chef au home Saint-Lambert, "j'ai été bombardée de messages et de vidéos alarmistes." Et l'inquiétude des familles. "La mienne est très suspicieuse", embraie Odile, infirmière. "Elle m'a un peu envoyée comme cobaye. Elle voit que je suis toujours vivante, mais attendra sans doute un an avant de se lancer." Même constat pour leur collègue Stéphanie, aide logistique. "Ma mère baignait dans les théories complotistes, la 5G et tout cela. J'ai accepté le vaccin sans lui dire, et maintenant, elle est convaincue."

Effet de groupe

Du côté de ceux qui ont franchi le pas, il y a les convaincus, depuis le début. Comme Adam, qui officie à la cafétéria du home Saint-Lambert. "Je me suis décidé en décembre et suis assez fier d'avoir persuadé un de mes collègues de m'accompagner." Ou Matthieu, le psychologue. "Pour moi, c'était un véritable soulagement. Vis-à-vis des résidents, avec qui je passe beaucoup de temps. Je suis plus à l'aise pour me rapprocher ou les toucher."

"Pour moi, c'était un véritable soulagement. Vis-à-vis des résidents, avec qui je passe beaucoup de temps. Je suis plus à l'aise pour me rapprocher ou les toucher."
Matthieu
Psychologue

Puis ceux qui ont effectué un cheminement personnel, souvent aiguillé par l'expérience des autres. "Il ne faut pas sous-estimer l'importance du vécu", insiste Aurélie, qui tente péniblement de convaincre son personnel et se désespère du maigre score (40%) de sa résidence. "Les uns sont sûrs qu'ils passeront entre les gouttes. Les autres ont été touchés, ou connaissent des gens qui en sont morts ou ont valsé en soins intensifs." C'est le cas d'Adam, qui a vu un ami être asymptomatique durant la première vague et aux soins intensifs à la seconde.

"Initialement, j'étais opposée à la vaccination. Mais j'ai pris le temps d'observer. De constater l'efficacité du vaccin, dans mon institution."
Marie
Infirmière

L'effet de groupe joue également. Voir les résidents vaccinés retrouver des espaces de liberté sans souffrir d'effets secondaires. Voir ses collègues suivre la même voie. "Initialement, j'étais opposée à la vaccination", confesse Marie, infirmière. "Mais j'ai pris le temps d'observer. De constater l'efficacité du vaccin, dans mon institution." Le tout avec un zeste de solidarité. "On est tous dans la même galère", ramasse Barbara, kinésithérapeute. "Si personne ne se vaccine, eh bien, on ne va jamais s'en sortir."

Voyage, voyage

Bien sûr, toutes et tous se préoccupent des personnes dont elles ou ils ont la charge. "Travailler avec les plus fragiles, cela fait réfléchir", admet Marie. "Malgré toutes les précautions que l'on prend, qui ne suffisent pas toujours." Pour Olivier l'ergothérapeute, c'était une évidence. "Dans une maison de repos, il faut diminuer des risques de transmission!"

"Tant que nous sommes si peu à être protégés, nous sommes obligés de porter le masque en permanence. C'est contraignant; les résidents ne nous comprennent pas toujours et cela ne permet pas de faire passer beaucoup d'émotions."
Olivier
Ergothérapeute

N'empêche. Supplantant la solidarité ou le besoin de protection, la liberté gagne haut la main la palme de la motivation la plus brandie. Le plus gros argument? Stéphanie, aide logistique, n'hésite pas une seconde. "Un retour à une vie normale." L'envie de voyager, enchaîne Odile. Les voyages, appuie Olivier. Il ne se trouve qu'Uwase pour ne pas se ranger à cette évocation. "Je ne me ferai vacciner que si l'on m'y contraint! Et tant pis si je dois rester en Belgique."

"Incompréhensible!"

Cela étant, avec une personne sur deux tournant le dos au vaccin, cela ne crée-t-il pas de tensions entre collègues? Pas vraiment, semble-t-il. "Si ce n'est que tant que nous sommes si peu à être protégés, nous sommes obligés de porter le masque en permanence", regrette Olivier. "C'est contraignant; les résidents ne nous comprennent pas toujours et cela ne permet pas de faire passer beaucoup d'émotions."

Protéger les résidents constitue évidemment une des premières motivations à se faire vacciner. Avec le désir de pouvoir voyager à nouveau. ©Kristof Vadino

Du côté des résidents, cela ne constitue pas un réel point d'attention. Entre eux, très peu. "Sauf peut-être lors de cours de gymnastique collectifs", détaille Sylvie, kinésithérapeute. "Où je demande aux rares non-vaccinés de conserver le masque."

"Si on me le demande, je réponds cash."
Alice
Hôtesse d'accueil

Ils ne se posent pas vraiment la question de savoir si, oui ou non, le personnel est vacciné. Les familles, par contre, c'est autre chose. "C'est plus tendu", reconnaît Matthieu. "Les familles de résidents posent beaucoup la question", confirme Alice. "Partent parfois dans de longs monologues. Pour eux, c'est indispensable; moi je ne réponds rien. Mais s'ils me le demandent franchement, je réponds cash."

"Je me suis sentie seule"

Certaines familles se montrent plus compréhensives que d'autres, note Aurélie. Mais on sent qu'elle a du mal. Ce chiffre de 40% la désespère. "Bien sûr que la situation générale s'améliore. Ce qui n'empêche pas que ce jeudi, on m'a refusé une prise en charge aux soins intensifs parce que les hôpitaux sont pleins!"

"Quand je vois la campagne en Flandre et en Wallonie, à Bruxelles, les maisons de repos ont quand même été un peu délaissées. Peu de communication, de matériel, d'aide: je me suis sentie seule."
Aurélie
Directrice

Alors ce personnel qui ne se vaccine pas, ou si peu, ça la touche de plein fouet. "Cela ne changerait pas tout, mais cela me permettrait de me détendre. D'être fière, un peu, aussi, et de ne pas me sentir gênée face aux familles." On sent de l'usure. Un léger sentiment d'abandon. "Quand j'ai commandé mes premiers vaccins fin décembre, j'étais seule avec mes arguments pour vendre cette nouvelle technologie. J'ai essayé de trouver des astuces, de passer par des 'ambassadeurs' déjà vaccinés, afin que tout ne vienne pas de moi." Oui, des séances de sensibilisation ont eu lieu. Et non, elle ne voudrait pas faire de politique. "Mais quand même. Quand je vois la campagne en Flandre et en Wallonie, à Bruxelles, les maisons de repos ont été un peu délaissées. Peu de communication, de matériel, d'aide: je me suis sentie seule."

"Maintenant que les résidents sont protégés, nous fonctionnons plus ou moins normalement. Et je me retrouve toujours à devoir gérer des travailleurs en quarantaine, qu'ils soient vaccinés ou non."
Clémence
Directrice

Reste qu'au jour le jour, le taux de vaccination du personnel ne change pas fondamentalement la donne. "Maintenant que les résidents sont protégés, nous fonctionnons plus ou moins normalement", explique Clémence. "Et je me retrouve toujours à devoir gérer des travailleurs en quarantaine, qu'ils soient vaccinés ou non."

À la tête du home Saint-Lambert, Caroline Delo ne dit pas autre chose, et ce, même si son institution affiche un fier 70% de membres du personnel vaccinés. "En matière d'organisation, cela ne change rien. Enfin, tant que nous n'avons plus de cas positifs parmi les résidents. Si cela devait se reproduire, peut-être leur dédierions-nous du personnel vacciné."

(*) À la demande de nos interlocuteurs, certains noms ont été modifiés.

Des soignants hésitants, un paradoxe?

De l’extérieur en tout cas, cela a constitué une sacrée surprise. Comment expliquer que les personnes travaillant en maison de repos – soit des institutions malmenées par le virus et peuplées de personnes à risques – tournent tant le dos au vaccin? Et pourquoi particulièrement à Bruxelles?

"Dans la littérature, on recense de nombreuses raisons à l’hésitation vaccinale", avance Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’ULB. "La religiosité en est une, même s’il me semble difficile de la faire intervenir pour expliquer le fossé entre la Flandre et Bruxelles."

Au-delà de la religion, la culture exerce une forte influence. "Des données britanniques montrent que, parmi les personnes issues de l’immigration, celles originaires d’Afrique subsaharienne sont particulièrement hésitantes par rapport à la vaccination. Dans certaines communautés règne par exemple l’idée que les Africains seraient des cobayes utilisés pour tester des médicaments peu sûrs." Mais voilà, si "nombre d’emplois dans les maisons de repos sont occupées par des personnes d’origine africaine", il est pour l’heure difficile de déterminer, faute d’étude approfondie, si ce facteur permet d’éclairer ces écarts belgo-belges.

Par contre, les enquêtes menées au sein de la population générale indiquent que le degré de confiance des citoyens dans la politique diffère selon le côté de la frontière linguistique où l’on se trouve. "Les francophones ont, en moyenne, moins confiance dans la capacité du gouvernement à prendre de bonnes décisions." Ce qui se répercute sur le respect des règles sanitaires, mais aussi la campagne de vaccination – celle-ci étant à la fois organisée et promue par les autorités.

"Par ailleurs, on constatait déjà des écarts dans les attitudes vis-à-vis de la vaccination avant la pandémie." Ceux-ci peuvent en partie s’expliquer par des campagnes d’information et de sensibilisation très vigoureuses en Flandre.

Ajoutez à cela le foisonnement des théories du complot visant la vaccination. Ces discours, "très présents en France", traversent volontiers la frontière officielle belge, mais guère la linguistique. "Ces théories renforcent la méfiance envers l’autorité, ce qui génère d’autant plus de théories. C’est un cercle vicieux."

Une question encore. Des personnes actives dans le monde médical ne devraient-elles pas afficher un degré de confiance dans le vaccin supérieur à celui de la population générale? "Il existe une explication, liée à l’engouement, auprès du personnel de soins ‘subalterne’ si je puis dire, pour les médecines alternatives. Qui constituent un espace dans lequel les compétences peuvent être valorisées tout en échappant à la hiérarchie médicale traditionnelle. Or médecines douces et hésitation vaccinale vont de pair."

Le résumé

  • 47% de vaccinés pour Sciensano, 51% pour Iriscare. Le constat est interpellant: l'hésitation vaccinale est forte au sein du personnel des maisons de repos bruxelloises.
  • Effets secondaires inconnus, craintes pour la fertilité, manque d'information: les ressorts de la méfiance sont connus.
  • Et l'emportent une fois sur deux sur le besoin de protection des résidents, fortement aidé par l'envie de voyager.
  • L'Echo a sondé les intéressés afin de comprendre.

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