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Professeurs absents, élèves largués

©Siska Vandecasteele

Les directeurs ont profité de l’enquête Pisa pour pointer le problème d’absentéisme des enseignants. Trop de classes laissées sans profs, trop de difficultés pour trouver des remplaçants. Tout cela a un impact sur l’apprentissage des élèves, et sur leur motivation. Sans compter la résistance au changement du monde enseignant.

Habituellement, ce sort est réservé aux élèves. Cette fois-ci, ce sont les profs qui ont (aussi) été cloués au pilori lors de la publication de la dernière enquête Pisa. 107 directeurs du secondaire ont porté un regard sévère sur leurs équipes. Pour les syndicats, les directions ont tiré dans le dos des profs.

Qu’a révélé l’enquête de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique)? 44% des directeurs se plaignent de l’absentéisme au sein de leurs équipes. 60% jugent la résistance aux changements des enseignants comme une entrave à l’apprentissage des élèves. Nos profs se retrouvent classés parmi les enseignants les moins collaborants. À raison? Nous sommes allés voir sur le terrain ce qui se cachait derrière ces statistiques.

Précisons d’abord que l’enquête Pisa a été réalisée dans moins d’un quart des établissements secondaires de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Elle ne donne donc qu’une image partielle de l’état d’esprit du monde enseignant. Ce qui fait d’ailleurs dire aux syndicats que si certains professeurs "dysfonctionnent", il ne faut surtout pas généraliser. Ils ont raison, mais le malaise est là, et il est partagé. "Quand l’enquête pointe l’absentéisme ou les résistances au changement comme entraves aux apprentissages, cela ne nous étonne pas, dit Etienne Michel, le patron du Segec (PO de l’enseignement catholique). Cela nous revient quand on en parle avec les directions, il faut accepter de regarder ce constat en face."

©Siska Vandecasteele

Combien de profs absents?

Est-il possible de chiffrer le nombre de professeurs absents? Nous avons posé la question au cabinet de la ministre de l’enseignement Caroline Désir ainsi qu’à l’administration de la FWB. Les données n’ont pu être fournies dans les temps.

Les derniers chiffres sur lesquels nous avons pu mettre la main datent de 2016-2017. Ils donnent un taux d’absentéisme en hausse: 11,6 jours d’absence en moyenne par enseignant sur l’année, contre 9,49 en 2012-2013. Le taux d’absentéisme a atteint 6,27%, selon les données de Medoconsult. Roland Lahaye, le secrétaire général de la CSC-enseignement relativise. "Il n’y a pas plus d’absentéisme parmi les enseignants que dans les autres professions", dit le syndicaliste. Selon lui, le phénomène est exagéré. Notons que les données Securex pointent un taux d’absentéisme pour maladie dans le secteur privé variant entre 1,9% et 2,82% en 2018…

L’an dernier, d’autres données récoltées par l’Inspection scolaire avaient aussi permis de coller un chiffre sur les heures de cours non prestées. L’Inspection a ainsi constaté qu’en 2017, 14% des périodes de cours n’avaient pas été dispensées (soit 8.797 périodes). La majorité pour des raisons organisationnelles (8,2%), le solde pour cause… d’absence des enseignants (5,9%). Calculette à l’appui, on parvenait à une moyenne de 2h de cours perdues par élève sur les 32h par semaine. "Il reste que 80% des élèves des 336 établissements passés au scanner ont eu leurs cours assurés à plus de 87%", soulignait à l’époque le cabinet de la ministre de l’enseignement. Un chiffre qui ne semble donc pas alarmiste, mais qui masque mal des réalités très différentes au sein des établissements.

"Il y a certains membres de mon équipe dont je sais, dès le début de l’année, qu’ils utiliseront d’office leurs 14 jours de congé maladie."

Nous sommes donc allés sur le terrain. Il suffit parfois d’ouvrir le journal de classe de certains élèves pour constater l’ampleur des dégâts. Il y a deux ans, des parents du Lycée technique provincial Jean Boets, à Liège, avaient tiré la sonnette d’alarme. Leurs enfants avaient accumulé, sur les 5 premiers mois de l’année, 100 jours d’étude. Un record. Dans le Brabant wallon, des élèves de 3e secondaire d’une école du réseau officiel ont déjà accumulé, depuis septembre de cette année, 53 périodes de cours où ils sont restés à la maison faute de prof. À ces heures, il faut ajouter les heures où les élèves sont "parqués" à l’étude. En cause, notamment, un professeur qui alterne congé maladie et présence en classe, et qu’il est donc impossible de remplacer… "C’est un vrai problème, dit Etienne Michel, au Segec. Il y a une tolérance trop haute face à l‘absentéisme. Certains profs sont spécialistes pour jouer avec le système. Pendant longtemps, il y a eu l’idée qu’on avait le droit d’utiliser ses congés maladie (les jours pouvaient être accumulés et pris en fin de carrière). Cela a influencé la culture dans les écoles, et il faut en guérir."

Sévère, le patron du Segec? Robert*, un enseignant du réseau libre dans le BW n’est pas plus tendre avec ses pairs. "Pour un jour d’absence, il ne faut pas rendre de certificat médical. On peut accumuler 14 jours d’absence pour maladie. Et oui, certains en usent et abusent. Ce n’est pas le cas dans mon établissement, mais ça existe."

Marc*, directeur dans le réseau catholique dans le namurois, s’arrache régulièrement les cheveux face au comportement de certains de ses professeurs. "Ce n’est pas la majorité, mais oui, il y a certains membres de mon équipe dont je sais, dès le début de l’année, qu’ils utiliseront d’office leurs 14 jours de congé maladie. Et face à cela, on est impuissant. Car si on recourt trop souvent au médecin conseil, on se retrouve avec le syndicat sur le dos. J’ai déjà eu un enseignant mis sous contrôle automatique, cela a fini en commission de médiation, et on nous a demandé d’être plus coulants. Franchement, on n’est pas aidés." Désemparé, le directeur en vient alors à plaider pour un durcissement des règles. "Il faudrait supprimer ce jour de carence. On aura peut-être une inflation de malade pour 2 ou 3 jours, mais au moins ils seront obligés d’aller chez le médecin."De quoi décourager les carotteurs?

Des critiques qui hérissent Roland Lahaye à la CSC: "On pourrait aussi parler des directeurs toujours à l’extérieur. Je ne veux pas rentrer dans ce jeu-là. Chacun a ses raisons. Juste vous dire qu’à côté des enseignants absents, il y en a aussi beaucoup qui, pour ne pas mettre leurs collègues en difficulté, se rendent à l’école malade. Mais cela, on n’en parle pas".

©Siska Vandecasteele

Pénuries en cause

Derrière ces absences se cache surtout la difficulté des directions à trouver des candidats remplaçants. Les messages d’appels sont récurrents sur les réseaux sociaux. Dans certains cours, comme les langues, les maths ou les sciences, la pénurie atteint des niveaux critiques.

À Charleroi, Fabrice*, un professeur de français du 1er degré témoigne: "l’an dernier, les élèves de 3e de mon école n’ont pas eu un seul cours d’anglais de toute l’année". Marc explique aussi toute la complexité de trouver un remplaçant quand l’enseignant preste des heures dans plusieurs branches. "Une de mes enseignantes est partie en congé de maternité, c’était prévisible, mais elle donnait cours dans trois branches. On n’a jamais réussi à trouver un remplaçant pour l’un de ses cours. Qui est d’accord pour se déplacer pour donner 2h dans une école? Personne…"

Lire aussi | Caroline Désir (PS), ministre de l'Éducation: "Un package contre la pénurie de profs dès septembre"

"Je n’en veux pas à mes enseignants, dit Fabienne*, directrice d’une école secondaire dans le Hainaut. Depuis le début de cette année, on n’a pas été gâté par les absences de longue durée. Un de mes profs de néerlandais souffre d’un cancer. On cherche à le remplacer, impossible. On a une plateforme informatique pour nous aider, mais qui ne fonctionne pas bien pour certains détails pratiques. Et surtout, pour remplacer les professeurs absents, il faut qu’il y ait des candidats."

"Et de bons candidats, enchaîne Robert. Parfois, les enseignants qui restent disponibles sont ceux qui posent problème en classe, et dont personne ne veut", lâche-t-il. La direction est alors face à un dilemme: soit elle laisse les élèves seuls, soit elle est contrainte de prendre quelqu’un qui ne convient pas.

Les acteurs de terrain pointent enfin la lourdeur administrative du décret "Titres et fonctions". Ce décret avait pour objectif de clarifier les règles d’engagement des profs, en imposant d’avoir la personne avec le bon diplôme à la bonne place. Un décret, souligne Robert, qui a été voulu par les syndicats, dans un esprit protectionniste. Mais qui est décrié. En janvier, le réseau libre a encore mené des actions sous le slogan "décret catastrophe = élèves sans profs". "Il n’a pas créé le problème de pénurie d’enseignants, mais il l’a aggravé. Et dans le cas des enseignants absents pour une courte durée, beaucoup de directions ne prennent plus la peine de chercher un remplaçant, c’est trop compliqué", dit Etienne Michel.

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Des absences qui démotivent

En attendant, ces absences pèsent sur les apprentissages des élèves. Ce n’est d’ailleurs pas innocent si, dans le volet "Pilotage des écoles" du Pacte pour un enseignement d’excellence, il a été décidé de prendre en compte les critères d’absentéisme pour identifier les écoles nécessitant un suivi plus rapproché. Car, un professeur malade, et non remplacé, ce sont 20 à 30 élèves laissés sur le carreau, de nombreuses heures de cours qui ne sont pas données, et qui devront être rattrapées. Avec le risque d’accélérer la cadence (et de perdre des élèves en chemin), ou de zapper un pan de matière qui ne sera jamais assimilée. "À force de se retrouver à l’étude, les élèves perdent en motivation, ils n’ont plus confiance dans leur professeur, ajoute encore Marc, notre directeur du namurois. Et lorsqu’ils y ont passé une heure à rire et bavarder, cela a aussi une incidence sur l’ambiance au cours suivant." Le prof perd du temps rien qu’en tentant de capter à nouveau l’attention d’adolescents parfois survoltés. "Un indice mesure d’ailleurs précisément ce phénomène: le coefficient de nuisance, qui porte au carré les heures perdues".

Mal-être chez les profs

Ces absences chez les enseignants sont d’autant plus difficiles à gérer qu’elles cachent souvent un mal-être au sein de la profession. Ce qui n’aide pas à attirer de nouveaux candidats et combler les pénuries… Lire dans la presse que les enseignants sont parmi les plus critiqués, et les plus exposés au burn-out ne donne pas envie de s’engager. "Le burn-out, j’en ai fait un, témoigne Fabrice. Vous savez, parfois on se rend malade à se dire qu’on est inefficace. Combien de fois n’entend-on pas dans les salles de prof: ‘encore une journée qui n’a servi à rien’". Les adolescents, aujourd’hui plus qu’hier, sont difficiles à gérer, et lorsque les enseignants ne les voient pas évoluer, cela pèse sur leur moral.

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Ce mal-être chez les enseignants explique aussi, en partie, la résistance au changement, également dénoncée par les directions d’école. C’est d’ailleurs le premier critère d’entrave aux apprentissages pointé par 60% des directeurs dans l’enquête Pisa. Robert, notre enseignant brabançon, a sa formule toute faite pour illustrer le problème de résistance: "Le prof représente l’autorité, mais n’aime pas l’autorité. Et il représente le savoir, mais n’aime pas le savoir venu de l’extérieur. En d’autres termes, les profs n’aiment pas que l’on vienne se mêler de leurs affaires, leur dicter comment ils doivent faire leur métier." Et donc, chez certains, l’arrivée de nouvelles pratiques pédagogiques, des changements de référentiels, provoquent des blocages.

"Cette résistance au changement, elle est aussi inhérente à un métier qui, à l’origine, était très individualiste, dit Etienne Michel. Et c’est tout le paradoxe, car les profs revendiquent à la fois cette indépendance et cette autonomie, mais souffrent de solitude. Or, aujourd’hui, on leur demande de plus collaborer avec leurs pairs, de travailler en équipe."

L’image – usée jusqu’à la corde — du paquebot enseignement lourd à manœuvrer s’impose donc toujours. Les directions, comme les enseignants, sont unanimes: le changement fait peur. Et sans doute plus qu’ailleurs. "Cette résistance au changement, c’est un trait que l’on retrouve partout, confirme Etienne Michel. Mais cela ne cautionne pas l’immobilisme. Le changement provoque des peurs, des freins, mais il faut les dépasser, et nous avons aussi à outiller les directeurs pour gérer ces changements."

"Le prof représente l’autorité, mais il n’aime pas l’autorité."

Car des changements, il en tombe à la pelle sur la tête des enseignants avec la mise en œuvre du Pacte d’excellence. On leur demande plus de travail collaboratif, la mise en place de plan de pilotage. Ils sont amenés à fixer eux-mêmes les objectifs à atteindre par leur école. "Enfin, les enseignants peuvent décider. C’est génial! Mais cela veut dire qu’ils sont responsables des résultats. Et cela est un changement trop grand pour beaucoup", analyse Xavier Guyaux, ancien professeur dans le secondaire, passé aujourd’hui en haute école.

"Il faut dire aussi que certains changements font de nous des scribouillards, répond Fabrice, notre enseignant carolo. On passe énormément de temps dans des obligations administratives, du reporting sur tout ce que l’on fait dans les plans de pilotage, et cela nous empêche d’être efficaces en classe, dit-il. On est dans une société de contrôle, on ne fait pas assez confiance aux enseignants. Revenons au bon sens, les enseignants qui sont là pour les mauvaises raisons, ils s’en vont vite. Laissons faire ceux qui restent."

Roland Lahaye, lui, relativise: "l’enquête Pisa a été réalisée avant que la réforme se mette en branle sur le terrain. Les enseignants aujourd’hui sont en plein dans la démarche, ils sont volontaires, et c’est aussi aux directions à créer le climat de confiance, à rassurer les enseignants, pour que ces changements se concrétisent."

Marc, notre directeur du namurois, approuve. "Les enseignants, au fil des réformes successives, se sont créés une carapace, dit-il. Les réformes non abouties ont décrédibilisé la classe politique, et les enseignants n’ont plus confiance dans l’autorité. C’est aussi notre rôle, en tant que directeur, d’expliquer que la réforme actuelle est légitime, de lui donner du sens, d’être le trait d’union entre le politique, les PO et les enseignants."

"Mais problème, conclut Xavier Guyaux, c’est que les directions ne sont pas formées au management du changement. Et la FWB n’a pas réussi à obtenir l’adhésion des acteurs de l’enseignement. Les changements sont imposés et donc même s’ils sont positifs, les enseignants résistent…" Et pourtant, si la dynamique positive s’enclenchait, les deux problèmes se résorberaient: des élèves qui réussissent chahutent moins, étudient plus, réussissent encore mieux. Tout cela rend l’enseignement plus facile, plus agréable. Et les profs seraient moins absents…

*Les témoins ont préféré garder l’anonymat, les prénoms ont été modifiés.

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