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Quand l’expertise rend myope

Virologues, infectiologues, épidémiologistes, les experts sont au premier plan de la gestion de crise. Leur apport a été précieux pour garder l’épidémie sous contrôle. Mais leur omniprésence et leur hyperspécialisation peuvent-elles être contre-productives?

Il est loin le temps où "Les Experts" n’évoquait en nous qu’une série américaine à suspense. Ces experts qui occupaient nos soirées ont fait place à d’autres experts, des experts du coronavirus, qui guident le gouvernement dans ses choix et qui nous informent, jour après jour, de l’évolution de l’épidémie.

Cette dynamique du tout à l'expertise n'est pas propre à la crise du Covid-19. Si celle-ci l'a exacerbée, elle accompagne dans de nombreux domaines la complexification - réelle ou présumée - du monde et l'aversion au risque (de procès, notamment) tout droit venue d'Amérique.

Laurent Hermoye, ingénieur, docteur en sciences médicales et CEO d'Imagilys

Vers un droit des experts

En droit financier, ce phénomène s’est traduit par une délégation du pouvoir d'établissement de la norme à des comités d'experts, qui ont rendu, en retour, la norme de plus en plus complexe et technique, pour ne pas dire technocratique. Ce n'est souvent pas de leur faute: les experts font ce qu'on leur demande et ce qu'ils savent faire. Spécialisés – voir hyper spécialisés – dans leur domaine, ils ignorent les considérations générales qui échappent à leur domaine d'expertise. Dans le même temps, les parlements se limitent à entériner des législations de plus en plus indigestes, en perdant de vue l'intérêt général. Il suffit pour s'en convaincre de lire les directives européennes en matière de services financiers: alors qu'on voulait tout couvrir, jusqu'au détail le plus technique, on en arrive à un produit qui générera finalement plus de litiges qu'un texte simple. 

Nicolas Vanderstappen, avocat, diplômé en droit de Georgetown et de l'ULB

De même, l'importance croissante accordée au droit mou (soft law), c'est-à-dire un droit dont le contenu n'est pas en tant que tel obligatoire, mais dont le non-respect est sanctionné indirectement, par le marché ou par une obligation d'explication (le principe "comply or explain", bien connu en matière de gouvernance d'entreprise).

Difficile de ne pas voir dans l'approche retenue par le gouvernement De Croo dans la gestion de la crise du coronavirus un glissement vers cette soft law, par exemple lorsqu'on demande aux forces de l'ordre de vérifier le respect de simples recommandations.

Cette technicisation du droit a elle-même conduit à une hyperspécialisation des acteurs du droit, qui ont tendance à s'enfermer dans une pensée en silo: on est "spécialiste" du droit de la consommation ou du droit des contrats, alors que sans connaître le droit des contrats, on peut difficilement faire du droit de la consommation.

Les experts ne sont en général pas de bons prédicteurs de l’avenir.

Dans un monde où, sous l'influence anglo-saxonne, on lance un procès pour un rien, cette approche présente l'avantage de réduire les risques, puisque l'on ne parle plus que de ce que l'on connaît dans le détail. Ce faisant, pourtant, on manque l'essentiel.

Une vision étroite

Le psychologue américain Abraham Maslow pensait que "tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu'un marteau". En virologie comme en droit, la déformation professionnelle peut mener à un cadrage étroit. À une vision où les courbes épidémiologiques deviennent le seul et unique paramètre à garder sous contrôle. À en oublier que la gestion de la crise est un problème complexe qui, outre sa dimension médicale, a une dimension économique, psychologique et sociale qu’on ne peut plus oublier.

La surspécialisation limite le spectre des solutions.

Ce que l’on sait, autant que ce que l’on ne sait pas, peut être aveuglant. Dans son bestseller "Range", David Epstein décrit les méfaits de la surspécialisation. Elle limite le spectre des solutions, la créativité se nourrissant justement de la confrontation de différentes disciplines.

Comme chacun de nous, les experts sont sujets à des biais cognitifs, qui affectent leur jugement. L’illusion de validité est un biais cognitif qui incite les experts à accorder trop de confiance à leurs propres prédictions. Or, comme l’a mis en évidence Daniel Kahneman, lauréat du Prix Nobel d’économie en 2002, les experts ne sont en général pas de bons prédicteurs de l’avenir, surtout lorsque les circonstances sont très incertaines. Lorsque l’une de leurs nombreuses prédictions se matérialise, ils crient victoire. En oubliant toutes les fois où elles ne se sont pas réalisées.

Devoir de réserve

Propulsés du jour au lendemain au rang de star, certains experts ont perdu le contrôle de leur ego. Dans un tweet du 29 janvier, un ancien porte-parole interfédéral de la lutte contre le Covid-19 accusait un président de parti de trébucher «dans la boue du populisme». Le devoir de réserve est passé à la trappe. L’adrénaline de la médiatisation, la promotion d’une ambition personnelle et la défense d’une certaine vision de la société ont parfois pris le dessus sur le raisonnement scientifique.

L'avis des experts est important, mais il n'est qu'un avis et il ne doit pas avoir force de loi.

Dans une ordonnance du 5 août 2020, le tribunal de première instance de Bruxelles estimait pourtant qu’il est "contraire à toutes les règles déontologiques qu'un expert s'exprime publiquement sur l'objet de la mission qu'on lui a confiée, comme il n'est pas acceptable qu'il cherche à influencer celui qu'il ne doit que conseiller".

La gestion de la crise du coronavirus est complexe. Cette complexité appelle précisément à tenir compte de l'ensemble des circonstances et des considérations en présence. L'avis des experts est important, mais il n'est qu'un avis et il ne doit pas avoir force de loi. C'est aux hommes et femmes politiques de trancher et d’exercer le mandat pour lequel ils ont été élus.

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