reportage

Quand l'unif s'invite dans votre salon

©Tim Dirven

Les universités investissent de plus en plus dans les Moocs, les cours en ligne. Histoire d’un making of.

Ces profs d’université ont fait de leur cours un film. Comme au cinéma. Projeté sur un écran. Petit, cela dit: ordinateur, tablette. Mais destiné au plus grand nombre. À la masse. Partout dans le monde. Pas uniquement des étudiants inscrits à l’université, mais des adultes aussi, désireux d’apprendre, encore et toujours, ou d’autres professeurs d’université. Pour leur culture générale, satisfaire leur curiosité, ou à la demande de leur employeur parfois.

Ces cours, ce sont les fameux Moocs. L’acronyme devenu branché de "Massive open online course". Une nouvelle manière d’enseigner qui se développe à la vitesse de l’éclair dans les plus grandes universités du pays. L’UCL a été précurseur, lançant son premier Mooc en mars 2013. L’ULB a suivi en mars 2015. Actuellement, 5 nouveaux Moocs sont en chaîne de production. L’UCL, elle, doit encore en ouvrir un nouveau en octobre. L’ULg et l’UMons ne sont pas en reste, disposant aussi d’une offre (certes plus réduite) de Moocs (lire l’encadré). Ils sont mis en ligne sur des plateformes spécialisées sur laquelle le candidat n’a plus qu’à s’inscrire et se montrer assidu. Un test sera proposé à la fin du cours, mais il ne sera généralement pas certificatif.

Enseigner autrement

Pour les profs d’unif, la fabrication de ces Moocs nécessite un changement radical de la manière d’enseigner et de concevoir son cours. "Cela nécessite une forte scénarisation", explique Marjorie Castermans, prof d’anglais à Solvay, et créatrice du Mooc "Spice up your english", le premier cours en ligne créé à l’ULB, qui est aussi devenu le blockbuster de son catalogue (37.000 inscrits au compteur). "On n’est pas juste dans du frontal avec les élèves. L’enseignant doit se fixer des objectifs d’apprentissage, découper le contenu de son cours pour en articuler les modules, réfléchir aux activités et exercices à prévoir."

"En auditoire, le prof s’adapte, fait évoluer son cours de semaine en semaine. Dans le Mooc, on ne peut plus changer en cours de route, c’est un exercice difficile pour les professeurs, inhabituel", explique Françoise Docq, qui coordonne les Moocs à l’UCL. Chez les néo-louvanistes, deux conseillers techno-pédagogiques sont à disposition des professeurs, qui travaillent souvent en équipe. Un Mooc intitulé "Oriental beliefs" est même porté par... 23 professeurs différents qui interviennent tout au long du programme.

Marjorie Castermans a consacré près de 600 heures à la création de son Mooc, en mobilisant d’une équipe de 4 personnes. "La première vidéo que j’ai faite, j’ai dû m’y reprendre à dix fois pour enregistrer 5 mn de cours, confesse l’enseignante. La dernière a été bouclée en 15 mn. Avec le temps, l’exercice devient facile…"

La création d’un Mooc demande de la souplesse. Car entre ce que l’on imagine et ce qui est réalisable, le fossé est parfois grand. "Il faut parfois revoir ses ambitions à la baisse, parce que nos attentes ne correspondent pas toujours à ce qui est possible en visuel", explique encore Marjorie Castermans.

"La première vidéo que j’ai faite, j’ai dû m’y reprendre à dix fois pour enregistrer 5 mn de cours."
Marjorie Castermans
Enseignante

 

Crever l’écran

Il faut aussi arriver à faire passer son message, crever l’écran. Être à la fois accessible, sans verser dans le simplisme. Et ce n’est pas donné à tout le monde. À l’ULB, le professeur Antonio Estache, qui enseigne un Mooc intitulé "Introduction à la régulation économique des services publics", a été filmé dans sa bibliothèque, chez lui, plutôt qu’en studio. "En studio, il ne passait pas du tout, alors, on s’adapte", justifie Nicolas Roland, coordinateur Mooc à l’ULB. Et puis, penser aux détails… La tenue doit-elle être la même d’une séquence à l’autre? Va-t-on utiliser un prompteur ou pas? "à l’usage, on le recommande aux enseignants, dit Françoise Docq. Sinon, les vidéos sont trop longues, et les professeurs se répètent s’ils n’ont pas rédigé leur texte à l’avance."

©Tim Dirven


Une autre difficulté de la conception d’un Mooc, c’est l’adaptation au public auquel il se destine. "Une erreur de jeunesse des Moocs a été de vouloir transposer simplement des cours universitaires donnés aux jeunes étudiants, alors que le public est très différent", indique Nicolas Roland. Les Moocs sont en effet généralement suivis par des adultes en manque de formation continue. "On ne peut donc pas agir de la même manière qu’en formation initiale. On est dans de la pédagogie pour adulte. Il faut remettre le public en posture d’apprenant."

Le prof ne doit pourtant pas oublier que son Mooc sera aussi utilisé en interne, par ses étudiants. Il peut parfois servir de support de cours principal, ou être utilisé sous forme de classe inversée (l’élève regarde le module, puis vient au cours pour aborder des aspects plus pratiques).

Son évaluation doit donc être adaptée. Elle fonctionne généralement par QCM, mais aussi sur la base du principe de l’évaluation par les pairs. "Mais pour les étudiants du cours, il y aura toujours en parallèle l’évaluation classique, et la présence en auditoire reste indispensable", précise Françoise Docq à l’UCL.

Pour lancer le cours en ligne, l’université demande aux profs de rentrer un projet, qui sera sélectionné selon certains critères. "Les projets doivent être à la fois intéressants pour le large public, mais aussi servir aux étudiants de l’université. Le prof doit justifier comment son Mooc permettra aux étudiants d’être mieux formés, et comment il s’intégrera dans son cours", explique Françoise Docq. "Il faut d’abord analyser les besoins des apprenants, et ensuite travailler le design, dit de son côté le coordinateur des Moocs de l’ULB. Ensuite, on fait écrire le texte aux enseignants, la production elle-même du Mooc va être courte, car tout est déjà bien balisé."

Frileux au départ, de plus en plus de professeurs tentent aujourd’hui leur chance dans les appels à projets. "Les Moocs valorisent la carrière de l’enseignant, les professeurs ne sont plus seulement axés sur leur recherche, mais ils ont, grâce aux Moocs, une meilleure vision de l’enseignement et de l’innovation pédagogique."

À l’heure où les universités cherchent désespérément comment faire baisser leurs taux d’échec dans les premières années, les Moocs semblent bel et bien faire partie des pistes de solution…

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