analyse

Quel avenir pour la génération Covid?

La fausse "Boum" du 1er avril au bois de la Cambre, à Bruxelles. ©Photo News

Les débordements au bois de la Cambre, à Liège et à Gand, montrent que le malaise de la jeunesse ne cesse de s’amplifier. Grands oubliés de cette crise, les jeunes sont à bout. Quel sera leur avenir et leur place dans la société post-Covid?

Dans un entretien qu'il nous accordait fin février, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik s'inquiétait de l'état de la jeunesse: "Les enfants pourront rattraper leur retard, pas les adolescents. Si le confinement dure, on va massacrer cette catégorie d'âge. Certains adolescents vont décrocher pour toute la vie".

Durant cette crise sanitaire inédite, les études sur la santé mentale se sont, au fil du temps, multipliées et affinées. S'il était très difficile d'évaluer, au début de la pandémie, les effets du confinement et des mesures de restriction de liberté, avec le recul, un constat s'impose: "Du point de vue de la santé mentale, les jeunes sont la tranche d'âge la plus touchée par la crise sanitaire. La santé mentale des personnes plus âgées dépend énormément du contexte. Chez les jeunes, la situation est très différente: on a l'impression qu'il y a un effet général qui touche l'ensemble de la jeunesse, peu importe le contexte", explique Olivier Luminet, professeur de psychologie de la santé à l'UCLouvain et membre du groupe d'experts "psychologie et corona".

"Colère et peur n'ont pas les mêmes implications. La peur peut être mobilisatrice (...) tandis que la colère est une manifestation d'opposition qui peut se traduire par un non-respect des règles sanitaires."
Olivier Luminet
Professeur de psychologie de la santé à l'UCLouvain et membre du groupe d'experts "psychologie et corona"

Il poursuit:  "Je retiens un chiffre dans l'étude que nous avons menée auprès des étudiants du supérieur entre le 25 février et le 5 mars: en avril 2020, le chiffre concernant l'état de dépression avéré était de 35%; un an plus tard, il est monté à 55%. Des niveaux similaires concernent un état d'anxiété avéré (50%). Plus de la moitié des étudiants du supérieur se trouve aujourd'hui dans un état de dépression et/ou d'anxiété. C'est extrêmement interpellant. Les jeunes ressentent une impression de chaos et ils sont très affectés par ce retour à la case départ, après deux semaines en présentiel. Le retour en arrière est très difficile à surmonter psychologiquement. Les nouvelles mesures ne vont faire qu'accentuer le problème et les effets sur la santé mentale pourraient être très importants".

Les jeunes, les plus fragilisés

De son côté, Fabienne Glowacz, professeure de psychologie, psychologue clinicienne et directrice de l'unité de recherche ARCh (adaptation, résilience et changement) à l'Université de Liège, pointe une autre facette du problème: "L'absence de structuration temporelle et de cohérence globale est très dure à vivre pour tout le monde, mais particulièrement pour les jeunes, car la régularité des journées d'école, par exemple, permet à l'adolescent d'évoluer dans un cadre structuré.

Dans le contexte actuel, ils doivent constamment se réajuster, ce qui peut leur procurer un sentiment de chaos. On observe ce que j'appelle un 'syndrome d'accommodation': les jeunes sont obligés de s'accommoder d'un contexte externe diligenté par le virus et les mesures de gestion de la crise. Se trouvant impuissants et ayant pour seule alternative de s'y soumettre, ils s'y sont en quelque sorte 'accommodés', tout en étant privés de leurs espaces sociaux d'émancipation et de construction de soi, mais cela se fait au prix d'une souffrance psychologique se manifestant par des sentiments d'isolement, de perte d'espoir, de dépression, de perte de sens, d'anxiété, etc. Ce contexte traumatisant prive les jeunes des supports essentiels de transition vers l'âge adulte".

"Quand la vie va reprendre, cette violence, qui était tout simplement endormie, risque d'être plus présente. Il ne faut pas oublier que la délinquance a aussi été confinée durant cette crise."
Fabienne Glowacz
Professeure de psychologie, psychologue clinicienne et directrice de l'unité de recherche ARCh à l'Université de Liège

 C'est la raison pour laquelle, "en ce qui concerne les jeunes, tous les voyants sont actuellement au rouge", alerte-t-elle. Lorsqu'on observe les résultats de cette récente étude, l'état émotionnel dominant, outre le sentiment de solitude, est bien la colère: "Si les jeunes sont en colère, c'est parce qu'ils ressentent un sentiment d'injustice par rapport à la situation actuelle, explique Olivier Luminet. Ils ont l'impression qu'ils ne sont pas suffisamment écoutés. On remarque que le sentiment de peur est également présent de façon importante. Colère et peur n'ont pas les mêmes implications. La peur peut être mobilisatrice. Lorsqu'elle augmente, elle peut provoquer un électrochoc salvateur tandis que la colère est une manifestation d'opposition qui peut se traduire par un non-respect des règles sanitaires".

La "Boum", et après?

Les événements au bois de la Cambre sont venus souligner ce dernier aspect en particulier. Cette semaine, le collectif "L'Abîme", à l'origine du rassemblement du 1er avril, a annoncé sur sa page Facebook la tenue d'une deuxième "Boum", prévue le 1er mai. Faut-il craindre de nouveaux débordements? Faut-il voir, à travers ce nouvel appel, la naissance d'un mouvement de contestation de grande ampleur ou un simple coup événementiel?

Olivier Luminet tempère immédiatement: "Nous ne sommes pas confrontés à une pré-révolte de masse de la jeunesse. Je ne pense pas qu'il y aura une amplification de ce mouvement. C'est très différent des manifestations en faveur du climat en 2019 où, en quelques jours, on était passé de quelques centaines de jeunes à des milliers. Le message politique, dans ce cadre-ci, ne me semble pas très clair. Je pense que la violence va rester limitée et qu'il n'y aura pas une explosion de colère. Cependant, il y a bien une colère au sein de la jeunesse. Il faut permettre à celle-ci de s'exprimer de façon positive et constructive".

"Quand on parle de la jeunesse, on a tendance à réduire les jeunes aux étudiants. Mais n'oublions pas les autres jeunesses, qui n'ont pas toujours les moyens de se faire entendre et restent bien souvent invisibles."
Geoffrey Pleyers
Sociologue, spécialiste de la jeunesse et des mouvements sociaux

Mais comment? "L'usage de la force est contre-productif. Il faut rappeler que se rassembler n'est pas un délit en tant que tel. Limiter les contacts sociaux, c'est inhiber un besoin humain fondamental, particulièrement chez les jeunes. Il faut donc faire preuve de mesure. Certains virologues et infectiologues devraient s'adresser directement à la jeunesse. Emmanuel André sera plus entendu que Philippe Close. Il faut complètement changer notre approche avec la jeunesse, sinon nous allons au-devant de nombreux problèmes."

Ne pas nier la colère donc, et ne pas nier la violence non plus:  "Il y a aussi chez les jeunes un potentiel de violence, déclare Fabienne Glowacz.  Il y aura probablement une émergence de violence à la suite de la crise, mais qui ne sera pas sa conséquence directe. Quand la vie va reprendre, cette violence, qui était tout simplement endormie, risque d'être plus présente. Il ne faut pas oublier que la délinquance a aussi été confinée durant cette crise."

Penser maintenant à l'après-crise

D'autre part, il faut aussi prendre en compte la diversité des jeunes, qui ne vivent pas tous de la même manière cette situation, comme l'indique le sociologue Geoffrey Pleyers, spécialiste de la jeunesse et des mouvements sociaux: "Quand on parle de la jeunesse, on a tendance à réduire les jeunes aux étudiants. Mais n'oublions pas les autres jeunesses, qui n'ont pas toujours les moyens de se faire entendre et restent bien souvent invisibles. La situation est difficile pour tous les jeunes, mais encore plus difficile pour les jeunes qui ont moins d'opportunités et qui subissent le racisme, par exemple. Durant cette crise, les inégalités sociales se sont accentuées, non seulement entre les générations, mais entre les jeunes eux-mêmes. Il y a une grosse différence entre un jeune qui vit le confinement à la campagne, chez ses parents, et celui qui habite dans un logement social à Schaerbeek ou à Anderlecht."

Laisser la jeunesse sombrer, c'est aussi hypothéquer la possibilité d'une relance pour l'ensemble de la société.
Nicolas Franck
Psychiatre français

L'ensemble des spécialistes s'accordent sur un point: il faut penser dès maintenant à l'après-crise. "Il est important de reconnaitre cette détresse psychologique, ne pas la dramatiser, mais faciliter, soutenir la recherche d'aide, explique Fabienne Glowacz. Il faut mettre en place ou renforcer des dispositifs d'intervention précoces; des 'personnes-ressources en vue d'une aide psychologique de première ligne' dans tous les établissements scolaires.

Mais il est urgent également de donner la parole aux jeunes, de leur permettre de participer aux débats, à la construction des perspectives futures. Recréer du lien, des espaces de parole, du sens et de l'engagement.  L'ouverture des espaces de culture pour ces derniers, des maisons de jeunes, est essentielle pour répondre à la situation." Elle résume la situation: "Nous sommes à un carrefour: soit on met ces mesures en place maintenant et on soutient la résilience des jeunes; soit on persiste à oublier la jeunesse et les jeunes vont alors continuer à subir, de façon passive, cette crise. Or, durant l'adolescence, la passivité est particulièrement anxiogène. Si on ne fait rien, nous allons être confrontés à une détérioration de la santé psychologique, qui pourrait se traduire par des 'implosions ou explosions' de différentes natures".

Laisser la jeunesse sombrer, c'est aussi hypothéquer la possibilité d'une relance pour l'ensemble de la société: "Moins la jeunesse est apte mentalement, moins vite la reprise aura lieu. La situation socio-économique influe sur la santé mentale et inversement", souligne pour sa part le psychiatre français Nicolas Franck.

"Pour résister et résilier, il est nécessaire de permettre aux jeunes de se ressourcer."
Fabienne Glowacz

Il faut donc tirer la sonnette d'alarme avant que la situation ne nous échappe complètement: "La résistance des jeunes est mise à mal, constate encore Fabienne Glowacz. Si cela dure sans autres propositions, cela pourrait donner lieu à une intensification des manifestations de mal-être, de type dépressif, mais aussi sous la forme d'explosion de colère, à une perte de contrôle de soi. En fait, pour résister et résilier, il est nécessaire de permettre aux jeunes de se ressourcer." 

Selon elle, le plus grand danger pour cette génération, c'est "la perte de sens": "Si vous offrez un support pour explorer les expériences vécues pendant un temps de crise, il est possible d'activer une dimension réflexive et une recherche de sens. Si l'on questionne le sens, on a une chance de le retrouver. La crise pourrait alors être constructive".

"Génération perdue" ou "génération plus impliquée"?

Si la situation des jeunes est donc plus que préoccupante, il ne faudrait pas pour autant céder au fatalisme ou à la dramatisation en comparant, par exemple, cette jeunesse actuelle avec celle de l'après-guerre: "Cette génération n'est pas comparable à la génération d'après-guerre, cependant cette crise est l'événement le plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale", insiste Olivier Luminet

"Cette génération pourrait, par exemple, être plus sensible à la question de la solidarité, au fait de prendre soin des autres. Les résultats de notre enquête le suggèrent fortement."
Olivier Luminet

On pourrait notamment dégager un aspect positif, propre à toute forme de crise: la capacité de tirer profit de l'adversité. Et concernant ce point, "la tranche d'âge qui possède le plus haut potentiel de résilience, ce sont aussi les jeunes. Ils ont une force de résilience qui s'accompagne de créativité et d'inventivité", explique Fabienne Glowacz. "Les jeunes que j'ai pu rencontrer ont développé une lecture sociale de la société, poursuit-elle. Dès 14/15 ans, je remarque qu'ils se sont repositionnés par rapport à l'engagement, au sens de la culture, au sens de la vie en général. Le choc de la crise les a amenés à réévaluer complètement la vie sociale et les liens sociaux."

C'est en effet le rapport à l'autre qui a complètement changé durant cette crise, et qu'il faudra probablement réinventer: "Cette génération pourrait, par exemple, être plus sensible à la question de la solidarité, au fait de prendre soin des autres. Les résultats de notre enquête le suggèrent fortement", remarque Olivier Luminet.

"Dans leur grande majorité, les jeunes ont respecté les règles avec pour motivation première le fait de prendre soin de leurs proches, ajoute encore Fabienne Glowacz. Il faudra s'en rappeler lorsqu'il s'agira de réactiver le vivre-ensemble après cette crise où le climat de méfiance à l'égard de l'autre a été particulièrement pesant".

Cette crise a touché l'ensemble de la jeunesse qui partage, malgré les différences, un vécu commun: "En temps normal, lorsqu'on veut solliciter ce genre de réflexions chez les jeunes, c'est très fastidieux. Dans le cadre de cette crise inédite, la matière est là: ce vécu exceptionnel donne à penser. Il faut s'en saisir, le considérer comme une chance".

Cette jeunesse, dont certains aiment tant parfois souligner le caractère apathique et désengagé, pourrait montrer un tout autre visage après cette crise: "À plus long terme, je pense que cette crise va engendrer une génération plus impliquée. Cette crise va créer des vocations d'engagement au sein de cette génération", estime Olivier Luminet.

"Ce n'est pas seulement ce qui a été vécu qui va déterminer le futur de ces jeunes, mais aussi le contexte dans lequel ils vont évoluer après cette crise."
Fabienne Glowacz

Comme l'ont montré les manifestations pour le climat en 2019, il apparaît de plus en plus clairement que "les jeunes veulent prendre une place plus importante dans la société qu'il y a dix ans. Cette notion d'engagement peut être très vite réactivée après cette crise", note encore Fabienne Glowacz.

Mais il ne faudrait pas non plus tomber dans l'angélisme, en se reposant uniquement sur la capacité de résilience des jeunes sans leur proposer des soutiens concrets: "Il faudra prendre en compte les aspects socio-économiques, bien sûr. Ce n'est pas seulement ce qui a été vécu qui va déterminer le futur de ces jeunes, mais aussi le contexte dans lequel ils vont évoluer après cette crise. Et pour que ces jeunes puissent rebondir, pour qu'ils puissent affronter les années sombres qui viennent, il va falloir mettre des dispositifs de soutien en place et les inviter à participer aux débats, à orienter et construire le 'comment vivre dans cette société Covid'", poursuit-elle.

La jeunesse aura donc un rôle décisif à jouer, notamment d'un point de vue démocratique. "Le manque d'autonomie ressenti durant cette période, le fait de ne pas pouvoir décider par soi-même, pourrait amener cette génération à faire usage de la liberté d'une autre manière, notamment en tentant de préserver à tout prix la démocratie. Parce qu'ils ont fait l'expérience du manque de liberté, les jeunes vont valoriser d'autant plus la liberté", conclut Olivier Luminet.

Loin de faire apparaître une génération "éteinte", cette crise pourrait bien faire émerger une génération qui signe le réveil de nos sociétés. À condition que les adultes contribuent à la faire éclore, en commençant par l'entendre.

Site web du groupe d'experts "psychologie et corona": https://fr.bfp-fbp.be/psychology-corona

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