analyse

Quel plan de relance pour la Belgique?

Ivan Van de Cloot, Estelle Cantillon, Etienne de Callataÿ. Réunis par L'Echo dans une boule de l'Atomium, les trois économistes ont planché sur un plan de relance pour la Belgique. ©Tim Dirven

L’Echo a réuni trois économistes dans une boule de l’Atomium pour phosphorer ensemble. Voici leur plan de relance.

Début juin, l’Allemagne a annoncé un plan de relance à 130 milliards d’euros. La France planchera cet été sur le sien, 100 milliards sont évoqués. La Grande-Bretagne promet un New Deal basé sur la construction, les infrastructures. Ça phosphore un peu partout en Europe, pour relancer la machine économique après l’énorme trou d’air dû au Covid-19.

Et la Belgique, a-t-elle son plan de relance? Il est sur toutes les lèvres, les fédérations d’entreprises ne savent plus dans quelle langue le demander. On le dit au cœur des discussions menées par le MR, l’Open Vld et le CD&V dans une énième tentative de formation d’un gouvernement fédéral. Mais tout ça, ce ne sont que des mots. À ce stade, la Belgique n’a pas de plan.

"Un plan est nécessaire, oui. Mais il faut bien le définir."
Ivan Van de Cloot

Mais au fond, quel serait le bon plan de relance pour le pays? L’Echo a proposé à trois économistes de plancher sur la question. Estelle Cantillon (professeure à la Solvay Brussels School, ULB), Étienne de Callataÿ (Orcadia Asset Management, UCLouvain, UNamur) et Ivan Van de Cloot (chief economist du think tank Itinera) ont tout de suite répondu présent.

Pour prendre un peu de hauteur, on leur a donné rendez-vous... dans une boule de l’Atomium. Salle Ilya Prigogine, du nom du prix Nobel de chimie. Si avec ça, l’inspiration et l’ambition ne viennent pas! 

À 35 mètres du sol et avec tout Bruxelles pour panorama, ils ont esquissé la trame de ce que serait, pour eux, un plan de relance malin

Si j'avais un euro pour relancer la Belgique...

Le futur, pas le passé!

Déjà, ne l’appelons pas plan de relance, disent-ils. "Ce n’est pas le bon mot", tranche Étienne de Callataÿ. "Il implique qu’on veuille revenir à ce qui prévalait avant la crise. Au contraire, il faut combiner relance et réorientation: un soutien intelligent, prospectif, dynamique, durable." 

"Il faut combiner relance et réorientation: un soutien intelligent, prospectif, dynamique, durable."
Etienne de Callataÿ

Estelle Cantillon approuve, Ivan Van de Cloot aussi. "Appelons-le plan de transition", propose-t-il. "Un plan est nécessaire, oui. Mais il faut bien le définir. Il faut poser le bon diagnostic à la base. On voit apparaître en masse des lobbies qui disent: donnez-nous de l’argent et la magie fera le reste. Tout le monde veut récupérer cette crise corona pour pousser son agenda. Il faut plutôt se poser la question: est-ce qu’on résout les problèmes en injectant de l’argent? S’il y a des problèmes de fonctionnement, de gouvernance, de mauvais diagnostic, l’argent n’arrivera pas au bon endroit et, au lieu de régler un problème, on l’augmentera!"

Il appuie par l’exemple. "Au niveau fédéral, 15 projets sont lancés en ce moment avec les fonds de transition énergétique: 8 portent sur le nucléaire, dont 5 sur le démantèlement des centrales. Le politique veut inventer le futur et on lui parle du passé!

Hors-sol

Ils sont bien d’accord là-dessus: un plan de transition intelligent, ça ne s’improvise pas. Pas question d’un compromis politique à l’arraché. Sur des thèmes complexes comme la mobilité, l’énergie, l’éducation, la santé ou encore la digitalisation, surtout ne pas décider en vase clos, hors-sol. "La connaissance ne se trouve pas dans une boule de l’Atomium", lâche Ivan Van de Cloot. "Elle est dispersée dans la société. Pour les problèmes complexes, c’est la coordination de la connaissance qui importe. Sans cela, le risque de faire de mauvais diagnostics est énorme. Surtout quand les politiques sont soutenus par des Raspoutine qui font semblant de tout savoir."

Et puis, ils le diront dix fois, l’enjeu n’est pas tant une question d’argent que de vision stratégique. "Il ne faut pas nécessairement dépenser des sous. Si la vision est claire, les partenariats industriels se mettront en place."

Il faut donc commencer par le commencement: que veut-on?

Estelle Cantillon: "Il y a un manque de politique industrielle claire. Il faut donner une perspective: savoir où on va. C'est ça, le rôle du politique." ©Tim Dirven

1. Définir une vision stratégique claire

"Est-ce qu'il faut un plan de relance?", lance Étienne de Callataÿ. "Du côté du consommateur, il n'y a pas de grand problème de pouvoir d'achat. Par contre, on doit se préoccuper du monde de l'entreprise. Parce que là, les signaux en matière d'investissements sont mauvais."

"Il ne faut pas nécessairement dépenser des sous. Si la vision est claire, les partenariats industriels se mettront en place."
Estelle Cantillon

Ivan Van de Cloot embraie. "On a tous le sentiment qu'il faut quelque chose de massif. OK, il y a une fenêtre d'opportunité, un moment où on peut injecter certaines ressources dans certaines activités sélectives. Mais ne faisons pas du keynésianisme stupide. On en a déjà beaucoup fait."

Si la France ou l’Allemagne se lancent dans des plans à coups de dizaines de milliards d’euros, "nous sommes différents", insiste Étienne de Callataÿ. "La Belgique est une petite économie ouverte, ce qui veut dire qu’une part importante des efforts que nous fournirons profitera aux autres." Il ajoute que la Belgique n'est "pas bien positionnée, que ce soit en termes de dette publique ou de dette implicite environnementale et sociale. On se doit d'avoir une retenue."

"La grande question, c'est l’utilisation de l’expertise", embraie Ivan Van de Cloot. "Heureusement, dans cette crise sanitaire, le politique a estimé, pour une fois, qu’il fallait utiliser l'expertise. Il faut aussi l’utiliser dans d'autres domaines, économique, sociétal."

"Ne faisons pas du keynésianisme stupide. On en a déjà beaucoup fait."
Ivan Van de Cloot

Estelle Cantillon résume ce point alpha, le départ de tout: "Ce qui ralentit ou reporte l’investissement des entreprises, c’est l’incertitude. Si la Belgique dit: le green deal, on n’est pas sûr, le nucléaire on ne sait pas, etc., comment voulez-vous que nos entreprises sachent où aller? C’est un véritable frein à l’investissement. Il y a un manque de politique industrielle claire. Il faut donner une perspective: savoir où on va. C'est ça, le rôle du politique."

"Faire des investissements stratégiques sans stratégie, c’est insensé!", martèle Ivan Van de Cloot. "Ceci dit, il faut aussi respecter le travail qui a déjà été fait. Dans ce pays, on répète éternellement les mêmes choses. Or, il n’y a pas si longtemps, on a fait un grand Pacte national pour les investissements stratégiques (initié début 2017 par le gouvernement de Charles Michel, NDLR). Il faut en utiliser les meilleurs morceaux."

2. (Aider à) investir!

Il faut investir dans l'avenir, et ce n'est pas d'un "petit push" de relance dont ce pays a besoin, pour reprendre la formule d'Ivan Van de Cloot. Mais de projets qui apportent de la valeur ajoutée sur le long terme, et si possible qui aient plusieurs vertus simultanées. Si on lui donne les cordons de la bourse, Estelle Cantillon n’hésite pas: "Je verduriserais les villes et faciliterais la mobilité douce. En pleine crise, cela aurait la vertu de mobiliser de la main-d’œuvre pendant quelques années tout en générant des bénéfices à long terme: la mobilité active contribue à décongestionner la ville, réduire la pollution de l’air et les émissions de gaz à effet de serre, améliorer la santé de ses habitants, faciliter le commerce local au bénéfice des petites et moyennes entreprises… La verdurisation réduit quant à elle l’effet 'îlot de chaleur' des canicules."

En 2018, le Pacte national pour les investissements stratégiques identifiait déjà six domaines prioritaires dans lesquels investir au cours de cette décennie: numérique, cybersécurité, éducation, santé, énergie, mobilité.

"Notre problème, c'est qu'on a des entreprises qui ne grandissent pas, qui n'investissent pas assez en recherche et développement: il faut les aider."
Étienne de Callataÿ

Mais si l'investissement public est nécessaire – l'investissement net est proche de zéro en Europe malgré des taux d’intérêt historiquement bas –, l'investissement privé est clé, souligne le trio. "Notre problème, c'est qu'on a des entreprises qui ne grandissent pas, qui n'investissent pas assez en recherche et développement: il faut les aider", plaide Étienne de Callataÿ.

En Belgique, le plus grand obstacle au financement des entreprises, c'est l'incitant fiscal sur le carnet d'épargne, souligne Ivan van de Cloot. "Cela bloque des centaines de milliards d'euros sur les comptes d'épargne. Les experts le disent depuis des décennies, et qu'est-ce qu'on fait? Rien."

Selon lui, les pouvoirs publics doivent aussi cesser d'entraver la concurrence comme ils le font dans certains secteurs. "Combien de consortiums avec des acteurs publics n'investissent pas à la condition que leur institution reçoive une part du gâteau? À quel jeu joue-t-on? Le jeu chinois du capitalisme d'État? C'est une question fondamentale pour notre pays."

"L'incitant fiscal sur le carnet d'épargne bloque des centaines de milliards d'euros. Les experts le disent depuis des décennies, et qu'est-ce qu'on fait ? Rien."
Ivan Van de Cloot

Pas très fan de l’Etat stratège, Etienne de Callataÿ souligne au passage que le déficit de concurrence dans des secteurs comme l’énergie ou les télécoms est précisément la raison pour laquelle le coût de la vie est plus élevé en Belgique qu'en Allemagne par exemple. "Une entreprise n'investit jamais pour le plaisir d'investir: elle investit quand la concurrence est là, quand elle fait face à la contrainte d’une obsolescence technologique, d’un monde qui change, bref quand elle a chaud aux fesses !"

Etienne de Callataÿ: "Une entreprise n'investit jamais pour le plaisir d'investir, elle investit quand la concurrence est là, quand elle a chaud aux fesses !" ©Tim Dirven

3. Réduire les subsides, punir les mauvais comportements

C’est un constat général: il faut mieux intégrer les coûts sociétaux. Mais comment?, questionnent nos interlocuteurs. Faut-il subventionner les gestes durables? Ou au contraire punir les récalcitrants? "Subventionner ce qui est moins mauvais est rarement une bonne idée", estime Étienne de Callataÿ. "On donne des sous pour acheter un vélo électrique ou une voiture électrique, pose Estelle Cantillon. La meilleure façon de pousser ces nouvelles technologies, c’est de s’assurer que les anciennes font face à leurs vrais coûts." Des coûts qui, surtout à l’heure où les prix de l’énergie fossile sont bas, devraient être poussés à la hausse.

«On a beaucoup subventionné certains secteurs. Rien qu’en réduisant cela, cela réoriente l’économie.»
Estelle Cantillon

"Une taxe carbone progressive, plaide Étienne de Callataÿ. Dans un an, ce sera autant, dans deux ans un peu plus, dans trois ans encore un peu plus… Si l’entreprise sait où on va, elle peut l’intégrer dans ses calculs." Ivan Van de Cloot va plus loin. "Il faut profiter de l’opportunité pour parler de certaines conditionnalités: les facilités fiscales des aéroports, la non-taxation du kérosène, etc., on a une grande liste de tabous qu’on n’a jamais osé attaquer. C’est le moment de le faire."

Autre coût sociétal à intégrer: le chômage. "Aujourd’hui les cotisations sociales ne sont pas différenciées selon le comportement de l’employeur, constate Étienne de Callataÿ. Aux États-Unis, une bonne part des allocations de chômage est payée par l’employeur. Il a donc intérêt à ce que celui qu’il licencie retrouve rapidement du boulot." Une notion qui peut être élargie, poursuit-il. "Aujourd’hui, si je fais travailler des personnes la nuit, ce qui est très mauvais pour la santé, je paie moins de cotisations sociales. C’est le monde à l’envers. Il faut pénaliser ceux qui génèrent des emplois négatifs pour la société."

"Aux États-Unis, une bonne part des allocations de chômage est payée par l’employeur. Il a donc intérêt à ce que celui qu’il licencie retrouve rapidement du boulot."
Etienne de Callataÿ

Une habile réallocation des soutiens permettrait aussi de dégager des moyens. "On a beaucoup subventionné certains secteurs, conclut Estelle Cantillon. Rien qu’en réduisant cela, cela réoriente l’économie. "

4. Réformer le marché du travail

"On est en 2020. Et vous savez quoi? Pendant cette crise, on n’a pas utilisé l’opportunité du chômage temporaire pour recycler et former les travailleurs! Comment est-ce possible?", se désole Ivan Van de Cloot.

Les trois experts plaident pour une politique intelligente et dynamique de l’emploi. Par exemple en instaurant un "compte d’apprentissage" pour chaque employé, propose Ivan Van de Cloot. "En cas de crise comme aujourd’hui, alors que beaucoup de gens vont devoir se réorienter, on activerait ce compte et on profiterait de la crise pour se former, s’adapter."

C’est toute la question de la formation continue. "Apprendre tout au long de sa carrière. Au lieu de se contenter du diplôme en début de carrière." C’était déjà dans l’air du temps avant le Covid, c’est encore plus nécessaire aujourd’hui, abonde Estelle Cantillon.

"Pendant cette crise, on n’a pas utilisé l’opportunité du chômage temporaire pour recycler et former les travailleurs! Comment est-ce possible?"
Ivan Van de Cloot

Revient-il aux pouvoirs publics d’investir? "Pas seulement", réagit Ivan Van de Cloot. "Il ne faut pas toujours penser aux pouvoirs publics. L’employé et l’employeur aussi sont concernés. C’est tout le fonctionnement du marché du travail qu’il faut revoir."

"Par exemple", glisse Étienne de Callataÿ, "pourquoi les allocations familiales s’arrêtent-elles à 25 ans? Celui qui travaille puis veut reprendre des études est découragé de le faire parce que le système date d’un temps ancien."

Il prolonge. "Autre piste: aujourd’hui, les cotisations sociales ne sont pas différenciées selon le comportement de l’employeur. Il paie la même chose, qu’il se soucie de la formation de ses travailleurs (ce qui facilite leur réinsertion en cas de licenciement) ou qu’il s’en fiche. Il faudrait responsabiliser l’employeur par rapport à l’employabilité de ses travailleurs."

Étienne de Callataÿ invite aussi à "se soucier de l’articulation entre formation et réalité du marché du travail. Je ne dis pas que les universités et les hautes écoles doivent former des diplômés ‘ready to use’, mais voyons tout de même que les employeurs ne trouvent pas les compétences recherchées. Informe-t-on assez les jeunes des débouchés réels? Doit-on former autant de journalistes, d’économistes, que sais-je?" Ivan Van de Cloot acquiesce et précise: "En Flandre, cette information existe et elle est chiffrée: dans telle formation, tel pourcentage de diplômés a des difficultés à trouver du travail..."

Ivan Van de Cloot: "Tout monde veut récupérer cette crise corona pour pousser son agenda. Il faut plutôt se poser la question: est-ce qu’on résout les problèmes en injectant de l’argent?" ©Tim Dirven

5. Évaluer en continu les politiques suivies

"Tout ce qu’on entreprendra doit être passé au scanner", insiste Étienne de Callataÿ. Les aides, subsides et autres orientations ont trop souvent créé des effets d’aubaine qui ont davantage servi des intérêts privés au détriment de la société dans son ensemble. Des exemples? Nos interlocuteurs en ont à la pelle. "La Wallonie n’investit pas dans l’épuration de ses eaux, mais donne une prime aux ménages qui installent une station chez eux, détaille Étienne de Callataÿ. C’est une absurdité en termes d’économies d’échelle."

"A-t-on bien évalué le plan Marshall?", questionne à son tour Ivan Van de Cloot. Peut-on importer tel ou tel élément de ce programme wallon de politique industrielle vers le plan de relance dont on a besoin aujourd’hui? "Rappelons-nous que, dans la première mouture du plan Marshall, continue Étienne de Callataÿ, on ne trouvait rien de vert. Par contre, on voulait capitaliser notre effort autour de Caterpillar. Comme vision stratégique, on aurait pu faire mieux!" 

"En termes de gouvernance publique, on n’est pas efficace. On dépense proportionnellement plus que d’autres pays. On n’a pas envie de relancer cette société-là."
Étienne de Callataÿ

Même effet pervers pour la défiscalisation des brevets. "Le Bureau du Plan a étudié l’efficacité de ces mesures et est bien en peine de démontrer que c’est une bonne dépense, se souvient encore de Callataÿ. Et pourtant, on a encore augmenté le taux de déduction!"

Le premier secteur à aider dans le contexte actuel: la santé. Et là, les politiques sont unanimes: on a trop coupé dans ce secteur, refinançons. Est-ce le bon réflexe? "Les masques de protection pour les infirmiers et dans les maisons de repos, résout-on ça avec plus d’argent?, analyse Ivan Van de Cloot. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes de financement dans certaines niches, mais il faut d’abord réaliser la bonne évaluation."

"En santé, on dépense beaucoup pour une espérance de vie moyenne qui n’est pas au top, estime de Callataÿ. La Belgique est championne dans la consommation d’antidépresseurs. Qu’est-ce que ça dit de notre société? Tout ce qu’on soutiendra devra faire l’objet d’un diagnostic. L’aide à Brussels Airlines, l’aide à l’horeca, est-ce que ça passe ce filtre?"

Et de conclure: "En termes de gouvernance publique, on n’est pas efficace. On dépense proportionnellement plus que d’autres pays. On n’a pas envie de relancer cette société-là." D’où l’importance, estime le trio d’économistes, de se tenir à une évaluation stricte de nos efforts à l’avenir. Surtout dans le contexte budgétaire étriqué qui est le nôtre.

©Tim Dirven

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