Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Des idées claires et distinctes. La chronique de Luc de Brabandere.

Prenons trois petites phrases et organisons-les dans trois séquences différentes.

1. A. Toutes les maisons de cette rue sont belles

B. Cette maison est dans cette rue

C. Cette maison est belle

Luc de Brabandere.

2. B. Cette maison est dans cette rue

C. Cette maison est belle

A. Toutes les maisons de cette rue sont belles

3. C. Cette maison est belle

A. Toutes les maisons de cette rue sont belles

B. Cette maison est dans cette rue

Déduction

Le premier raisonnement part du général et va vers le particulier. S’il respecte les règles de la logique, il sera correct.

Une déduction correcte ne suffit pas pour affirmer que la conclusion est vraie. Tout au plus, elle montre qu'il est vrai que l'on peut conclure.

Une déduction peut s'imaginer parfaite, et si on la recommence, elle fournira le même résultat. Mais le point faible de la déduction est évidemment son point de départ. D'hypothèses boiteuses ou fausses, on pourra en effet déduire n'importe quoi. Une déduction correcte ne suffit pas pour affirmer que la conclusion est vraie. Tout au plus, elle montre qu'il est vrai que l'on peut conclure.

De plus, on peut se tromper en déduisant car l'être humain n'est pas une machine et peut se laisser influencer par la manière dont la question est posée.

Prenons un exemple. Si on demande à quelqu'un combien de paires d'objets peuvent être formées à partir d'un groupe de dix, il se fera assez vite une estimation. Si on lui demande par ailleurs combien de groupes de huit objets sont possibles, il pourrait avoir le sentiment qu'il y en a moins, ce qui est évidemment faux car, à chaque groupe de deux, correspondra un groupe de huit… On peut donc se tromper en déduisant mais l'erreur commise n'est pas contestable (1).

 Induction

Le deuxième raisonnement part du particulier et va vers le général. Il ne peut jamais être validé avec certitude.

La réflexion y remonte à partir d'observations pour aboutir à l'une ou l'autre hypothèse dont on ne peut être sûr à 100%. On prouve un théorème en le démontrant mais, comme disait un humoriste, on ne peut prouver le pudding qu'en le mangeant. Une induction parfaite est impossible car elle prendrait un temps infini. Il n'y a pas d'algorithme disponible, tout au plus des heuristiques, des « manières de trouver », dont la fiabilité ne peut être totale.

Au début de l'été, les gigantesques embouteillages sur les routes montrent bien que l'homme est un être culturel plus que rationnel !

Une induction suppose nécessairement un lâcher-prise, un raccourci, une forme de défi, car il n’est pas rationnel d’être 100% rationnel. Quelqu’un qui exigerait de pouvoir étudier tous les projets de vacances possibles ne partirait jamais en vacances. Au début de l’été, les gigantesques embouteillages sur les routes montrent bien que l’homme est un être culturel plus que rationnel! Dans l’induction, les erreurs sont toujours possibles. Même s’il sera aussi toujours possible de contester qu’il s’agit d’une erreur!

L'induction va du particulier à l'universel, c'est par elle que les théories scientifiques sont élaborées. La déduction va de l'universel au particulier, c'est par elle que les théories scientifiques sont réfutées. La déduction analyse dans le temps à l'aide de modèles existants, l'induction synthétise dans l'espace et propose de nouveaux modèles.

La déduction est une forme de raisonnement simple. Son point de départ est pris tel quel, sans tenir compte de toutes les difficultés qui ont parsemé son élaboration. Une déduction se conclut logiquement, nécessairement à partir de quelques concepts. Si j'ai en moi une idée de ce qu'est un « budget » et un « équilibre », je peux déduire un avis à propos de celui qu'on me propose pour l'année prochaine.

Le point de départ de l'induction par contre est l'ensemble des observations que je peux faire et qui seront influencées par les concepts que j'ai en moi. Un raisonnement inductif commence par une infinité de prémisses et ne peut être purement logique. La déduction part des concepts, l'induction est la conceptualisation elle-même en action.  

Une argumentation circulaire ?

Il n'est pas étonnant que le « problème de l'induction » soit considéré comme un grand problème de la philosophie. C'est le défi de la généralisation, du passage de l'observé au non-observé. Il est en filigranes de nombreuses questions, comme par exemple :

  • parce que cela a toujours été le cas, sera-ce toujours le cas ?
  • les statistiques peuvent-elles conduire à des certitudes ?
  • les habitudes de l'expérience peuvent-elles fonder les lois de la nature ?
  • quand puis-je passer de " vraiment beaucoup " à " tous "?

Le problème de l'induction n'est pas tant sa méthode, mais sa légitimé. Car l'induction n'est pas logiquement valide, de prémisses vraies je peux induire une conclusion fausse. Même si j'ai vu très souvent « des clients qui achètent … », je ne peux pas dire avec certitude « les clients achètent… ».

L'idée d'abduction sous-tend sans surprise beaucoup d’algorithmes de suggestion utilisés sur Internet.

Mais plus fondamentalement encore, comme le faisait déjà remarquer David Hume au XVIIIe siècle, l'induction s'appuie sur… l'induction! Car le simple fait de vouloir faire des observations présuppose en effet que cela vaut la peine d'observer, qu'il existe des régularités, des principes à découvrir et… des modèles utiles. Prétendre que la connaissance vient des sens est un point de départ qui ne vient pas des sens. L'argumentation est donc circulaire.

Les explorateurs de l'induction ne sont pas prêts d'arrêter leurs fouilles !

Abducation

Le troisième raisonnement va du particulier au particulier. Le philosophe américain Pierce a introduit l'idée d'abduction pour définir cette autre forme particulière de raisonnement non déductif, très courant et souvent correct.

De deux prémisses simples, j'induis une hypothèse simple. Par exemple, à partir des deux prémisses « Demain commencent les soldes » et « Amélie est revenue plus tôt de l'étranger », j'émets l'hypothèse qu' « Amélie a envie de faire de bonnes affaires ».

L'idée d'abduction met en évidence chez l'être humain une activité mentale très fréquente, voire nécessaire, qui oriente nos comportements sans pour autant être formellement valide. Elle sous-tend sans surprise beaucoup d’algorithmes de suggestion utilisés sur Internet.

(1) La réponse exacte est 45.

Luc de Brabandere
Philosophe d’entreprise et fondateur de l’agence CartoonBase

Les chroniques « Des idées claires et distinctes » parues dans l’Echo depuis 2017 sont disponibles sur le site www.lucdebrabandere.com

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