carte blanche

Réforme de la formation des enseignants: stop aux dégâts collatéraux

Les recteurs de l'UCLouvain et l'ULiège tirent la sonnette d'alarme: "La réforme de la formation des enseignants, dans sa formulation actuelle, causerait des "dégâts collatéraux" potentiellement irrémédiables", disent-ils.

Les difficultés de notre enseignement obligatoire (maternel, primaire et secondaire) sont bien connues et ont donné lieu à deux projets majeurs initiés sous la législature précédente : le pacte d’excellence et la réforme de la formation initiale des enseignants. On ne peut que souscrire à la volonté d’agir pour améliorer le fonctionnement et la qualité de notre enseignement; toute la difficulté est de savoir comment, avec quel calendrier et à quel coût.

Notre propos ici se limite à la réforme de la formation initiale des enseignants sur laquelle le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) devrait se repencher prochainement. Nous souhaitons tirer la sonette d’alarme sur les conséquences très négatives pour nos universités de cette réforme qui, dans sa formulation actuelle, causerait des " dégâts collatéraux " potentiellement irrémédiables.

Depuis des années, les universités opèrent dans un contexte marqué à la fois par un sous-financement structurel inquiétant et par une complexité réglementaire toutes deux forts dommageables et qui, en dépit des déclarations, n’arrêtent pas de s’accentuer.

Usine à gaz

Souvent qualifiée d’ " usine à gaz ", la réforme de la formation initiale des enseignants allie une très grande complexité à d’importants coûts de mise en œuvre. Ces coûts risquent de dépasser, à eux seuls, le refinancement de 50 millions de l’enseignement supérieur promis par le gouvernement à l’entame de la législature.

Votée en fin de la législature précédente, la réforme de la formation initiale des enseignants a fait l’objet d’une première décision de l’actuel gouvernement, qui est de reporter sa mise en œuvre de la rentrée 2020 à celle de 2021. C’était là un choix, si pas prescient, des plus heureux.

"Souvent qualifiée d’ « usine à gaz », la réforme de la formation initiale des enseignants allie une très grande complexité à d’importants coûts de mise en œuvre."
Vincent Blondel et Pierre Wolper
Respectivement Recteur de l’UCLouvain et de l’ULiège

La mise en œuvre de la réforme dans le contexte actuel du covid-19 aurait en effet été tout simplement impossible. S’est aussi dégagé un large consensus sur une nécessaire simplification de la réforme, mais sans accord unanime sur ce que devraient en être les modalités précises. Il est en tout cas apparu qu’un travail conséquent restait à réaliser, les établissements d’enseignement ayant fait apparaitre lors d’une large consultation de nombreuses difficultés d’opérationnalisation.

Se posent à présent deux questions : quelle réforme et quelle date de mise en œuvre ? Il est possible d’agir pour une meilleure formation de nos enseignantes et enseignants sans lourdeurs ni coûts excessifs. Cela demande toutefois réflexion et surtout concertation. En effet, la réforme de la formation initiale des enseignants a pour effet de crisper et diviser en raison de l’inquiétude et de l’incertitude émanant de sa complexité, d’autant plus dans une situation où chaque acteur de l’enseignement supérieur est focalisé sur les difficultés d’organisation issues de la crise sanitaire dans une situation budgétaire pleine d’aléas.

Notre inquiétude est par ailleurs grande sur les capacité de la Fédération Wallonie-Bruxelles  à financer la réforme telle qu’elle a été envisagée : à ce jour, aucune estimation adéquate n’a été effectuée quant à l’impact d’une révision barémique. En outre, des conséquences financières négatives de la crise sanitaire sont à craindre à tous les niveaux.

Compromis baclé

Une mise-en-oeuvre en 2021 aboutirait donc immanquablement à un compromis bâclé ne satisfaisant personne et serait un calvaire à mettre en œuvre durant une année dont on peut dire, sans grand risque de se tromper, qu’elle ne sera déjà pas simple à organiser sans cette nouvelle réforme.  S’il y a un projet de réforme à concrétiser en priorité au cours de cette année 2020-2021, c’est certainement la nécessaire réforme du décret Paysage. Celle-ci a été annoncée par le gouvernement, est soutenue dans un avis remis par l’ARES (Ndlr: fédération des établissements d'enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et fait l’objet d’un consensus assez large des acteurs du secteur.

Malgré les difficultés auxquelles elles font face, nos universités maintiennent leur place internationale comme en atteste encore leur présence dans des projets d’Universités européennes récemment sélectionnés. Durant la crise, elles ont montré leur réactivité tant au niveau de l’enseignement que de la recherche, ainsi que leur apport à l’effort commun pour gérer une crise totalement inédite. Mieux former nos enseignantes et enseignants est incontestablement nécessaire, mais cela peut et doit se faire sans handicaper nos universités dans leurs missions essentielles.

Nous avons accepté de nous engager dans la réforme de la formation initiale des enseignants pour contribuer à revitaliser notre enseignement obligatoire. Nous confirmons notre détermination à faire aboutir une réforme bien pensée, mais pas dans l’urgence ni dans un contexte incertain et au prix d’une perturbation majeure additionnelle du fonctionnement de nos universités.  

Vincent Blondel
Recteur de l’UCLouvain
Pierre Wolper
Recteur de l’ULiège

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