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Rencontre entre 3 entrepreneurs et Alexander De Croo: "Il nous faut une vision pour libérer les énergies"

©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

À un an des élections, L'Echo réunit trois entrepreneurs et le Premier ministre Alexander De Croo. Pour un échange d'idées, une discussion ouverte sur l'emploi, l'innovation, la fiscalité, l'esprit d'entreprendre.

Un petit rendez-vous avec le Premier ministre? À cette question, nos trois entrepreneurs ont répondu présents. Une occasion pour eux de faire remonter, en direct, vers le "16, rue de la Loi", leur témoignage du terrain, leurs défis, leurs enjeux et, pourquoi pas, leurs doléances. Même enthousiasme chez Alexander De Croo. De quoi sentir le pouls entrepreneurial, l'écouter et, s'il le peut, lui répondre.

L'Echo n'a pas choisi ces quatre-là au hasard, et ils le savent. Et pour participer à notre "rencontre", il leur a fallu accepter certaines règles du jeu.

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Alexander De Croo, d'abord, a été choisi pour ce qu'il représente: le faîte décisionnel de la maison Belgique. Il ne sera ni homme fort de l'Open Vld, droite libérale flamande, ni politicien en campagne, sa voix doit porter le message politique dans son ensemble. Telles étaient les contraintes que nous lui avons enjointes. Son cahier de charge: échanger, expliquer, construire.

Alexander De Croo. Voir son CV en fin d'article. ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Nos trois mousquetaires de l'entrepreneuriat avaient aussi leur casquette et leur fonction propres.

Amélie Matton représente à sa manière le monde des petites entreprises. Ecosteryl et la quarantaine employés qu'elle dirige ont fait du nettoyage et du recyclage de matériel médical leur spécialité. Une petite entreprise, peut-être, mais non moins mondiale: découverte chez nous au plus fort de la pandémie, elle arpente depuis longtemps les territoires internationaux les plus éloignés sous la houlette de l'Organisation mondiale de la Santé, des Nations Unies, de la Banque Mondiale.

Amélie Matton. Voir son CV en fin d'article.

Claire Munck sera notre fenêtre sur l'investissement en Belgique: plus grands réseaux d'investisseurs du pays (450 membres), BeAngels accompagne le financement d'entreprises en plein décollage. Le monde des start-ups, c'est son terrain de jeu. Celui des levées de fonds, son cheval de bataille. Sûr qu'elle en connaît un brin sur les défis que rencontrent ses "business angels".

Claire Munck. Voir son CV en fin d'article. ©Kristof Vadino

Le costume d'industriel se posera sur les épaules de Pierre-François Bareel, CEO du Groupe Comet, 400 employés. Qui pourrait croire que nos vieilles industries seraient la matière première d'une économie circulaire ultra-moderne? C'est le pari qu'a relevé avec succès ce roi de l'économie circulaire, en recyclant et en valorisant la ferraille, les panneaux photovoltaïques usés, les pneus en fin de vie.

Pierre-François Bareel. Voir son CV en fin d'article. ©Wouter Van Vooren

Pour nos entrepreneurs, une seule contrainte: ne pas transformer la discussion en un tribunal de dernière instance avec le politique dans le box des accusés. Ici aussi: partager, débattre, proposer.

Place maintenant à "la rencontre". Ces quatre-là ont beaucoup à se dire.

Fiscalité et recrutement

"On aimerait être rassurés sur le leadership belge en matière d'innovation"

Sans surprise, la réforme fiscale en cours d'élaboration au niveau fédéral agite les acteurs de terrain. Menace sur les stock-options, sur les warrants, sur les pricafs, mais aussi restrictions sur les dispenses précompte pour les chercheurs, ces divers segments de rétributions ou d'optimisations fiscales reposent sur la table du ministre des Finances, Vincent Van Peteghem, dans sa pile "niches à éliminer".

"Il y a une inquiétude palpable dans notre écosystème. Avec cette question centrale: comment allons-nous, dans l'avenir, compenser le risque qui est pris dans l'innovation?"

Claire Munck
BeAngels

Après la suppression des droits d'auteur pour les développeurs de code informatique, nos entrepreneurs ne peuvent s'empêcher de sortir du script proposé: ils mettent le politique face au mur. Et ils tirent. "Il y a une inquiétude palpable dans notre écosystème, que ce soit au niveau des entrepreneurs que des investisseurs privés, des fonds d'investissement, témoigne Claire Munck. Avec cette question centrale: comment allons-nous, dans l'avenir, compenser le risque qui est pris dans l'innovation?"

L'innovation sacrifiée sur l'hôtel de l'orthodoxie fiscale? Attention, totem à protéger, plaide Pierre-François Bareel. "Nous sommes passés de 100 à 400 employés par le biais de l'innovation. Passer de ferrailleur à expert en économie circulaire exige beaucoup de recherche, rappelle-t-il. On aimerait être rassurés sur le leadership belge en matière d'innovation, même dans les secteurs moins réputés pour leur innovation comme le nôtre, qui, grâce au terreau d'innovation belge, grâce à la collaboration avec les universités, mais aussi grâce aux attraits fiscaux, a pu développer un département R&D."

Amélie Matton va plus loin, et lance une piste: "Il y a aussi la question, notamment dans le cadre de notre transition environnementale, de récompenser les entreprises qui intègrent dans leur stratégie des décisions ayant un impact à long terme autre que la pure rentabilité. Ces décisions ne génèrent pas de bénéfices à court terme, avoir un incitant me paraît important, en tout cas pour les PME industrielles."

"Si une niche fiscale disparaît, elle est compensée par une autre mesure plus générale.

Alexander De Croo
Premier ministre

Tir groupé, donc, que le Premier ministre esquive poliment. "Je comprends les inquiétudes. Elles sont normales dès qu'on parle de réforme. Donner une prévisibilité, vous écouter, vous expliquer dans quel sens nous voulons aller, vous faire comprendre que si une niche fiscale disparaît, elle est compensée par une autre mesure plus générale, tout cela, nous devons bien le faire."

Nos entrepreneurs n'en sauront pas plus. Pour l'heure du moins, puisque cette réforme, comme aime à le rappeler Alexander De Croo, "n'existe pas encore". "C'est le problème en Belgique: les discussions sont en cours, et tout le monde a son opinion comme si tout était déjà décidé. Ce n'est pas le cas." Dont acte.

Circulez, il n'y a rien à voir? Le Premier ministre dépose une idée sur un terrain qu'il sait miné. "Dans le gouvernement précédent, on a mis en place une prime de profitabilité quand l'entreprise réalise un bénéfice. J'ai développé moi-même cette mesure, donc je l'aime bien (rires). Je trouve que nous devrions davantage utiliser ce genre d'instruments. Si une entreprise fonctionne bien, ce n'est pas uniquement grâce à l'actionnariat, ni au leadership de l'entreprise, c'est aussi grâce aux employés. Rendre la profitabilité et l'actionnariat d'une entreprise plus ouverts à tout le monde, c'est la définition du capitalisme dans lequel je crois."

Claire Munck, du tac au tac: "L'Europe mène une réflexion pour harmoniser ces plans de stock-options pour que l'ensemble des employés puisse participer aux succès de leur entreprise. Malheureusement, la Belgique figure dans la queue de peloton de l'Union européenne."

Alexander De Croo: "... en effet, nous ne sommes pas attractifs."

Claire Munck: "... ce qui engendre une problématique sur le recrutement et la rétention des personnes hautement qualifiées."

"Les cotisations sociales ne sont pas plafonnées en Belgique, nous sommes un des seuls pays dans ce cas."

Alexander De Croo
Premier ministre

Alexander De Croo ne se laisse pas démonter, mais admet: "On parle souvent en Belgique du coût du travail en général, mais pour les revenus élevés, ces coûts du travail sont extrêmement chers. La raison est que les cotisations sociales ne sont pas plafonnées en Belgique, nous sommes un des seuls pays dans ce cas. C'est un sujet politiquement moins populaire (on préfère parler des bas salaires), mais pour des développeurs, pour des profils avec un niveau de formation très élevé, on a un vrai problème."

On enterre momentanément la hache de guerre. Dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre, de recherche de sens, de mobilité des talents, nos quatre invités se l'accordent, l'arme fiscale ne constitue pas l'alpha et l'oméga. Pour des entreprises qui, comme Ecosteryl et Groupe Comet, ne rencontrent pas trop de problèmes de recrutement, la rétention du personnel, par contre, exige une attention de tous les jours. "La flexibilité, les plans de formation, les avantages toute nature, nous avons du mal à concurrencer les grands groupes. Offrir plus de 40 jours de congé, comme ils le font, nous ne pourrions pas nous le permettre. Mais on peut se démarquer avec notre statut de société familiale, 75 ans d'existence, un produit qui a du sens. Là, nous parvenons à attirer les gens."

Alexander De Croo profite de l'échappée: le travail, c'est bien plus qu'un salaire (taxé). "Si quelqu'un travaille chez vous et ne voit pas le sens de son travail, c'est votre devoir de l'intéresser, de le valoriser. De notre côté, nous devons expliquer que travailler, au sens large, c'est un acte qui va bien au-delà de la personne individuelle. Travailler, c'est un salaire, mais aussi un plan de vie, des contacts sociaux, un acte de solidarité."

Financement des entreprises

"Il y a un désengagement majeur des banques"

"Nous voulons rester en Belgique, avec un actionnariat belge. Mais les offres d'investisseurs viennent de l'étranger, de France, des Pays-Bas, des États-Unis."

Amélie Matton
Ecosteryl

Passée la friction fiscale, retour aux fondamentaux, le flux sanguin de l'entreprise: sa base capitalistique. Interpellant, ce témoignage d'Amélie Matton: "Nous voulons rester en Belgique, avec un actionnariat belge. Mais les offres d'investisseurs viennent de l'étranger, de France, des Pays-Bas, des États-Unis, alors que la Belgique possède également des investisseurs, des fonds, des institutions financières. En tant que responsable d'entreprise, cela m'inquiète."

Ce qui n'a pas manqué de faire réagir notre Premier ministre. "Quand vous dites 'on est sollicité', cela veut dire que chaque entreprise qui fonctionne bien reçoit un appel d'un fonds d'investissement qui apporte un gros capital et prend le contrôle. Est-ce une bonne chose pour le tissu économique? La force de la Belgique, ce sont ses PME, ses entreprises qui ont encore un ancrage dans le pays, leur personnel, un lien social qui va bien au-delà d'un lien purement financier. Il faut faire attention à ne pas perdre ce côté humain de notre économie."

"Quand je regarde le soutien du milieu bancaire, je pense qu'il y a un désengagement majeur des banques en Belgique pour soutenir les start-ups et scale-ups."

Claire Munck
BeAngels

Et alors, cet argent belge, où est-il? "BeAngels a financé plus de 400 entreprises sur les 20 dernières années, témoigne sa patronne Claire Munck. Quand je regarde le soutien du milieu bancaire, je pense qu'il y a un désengagement majeur des banques en Belgique pour soutenir les start-ups et scale-ups."

L'attaque est frontale. Mais nous n'avons pas de banquier à notre table pour y répondre. C'est Alexander De Croo qui viendra à leur rescousse, en nuançant quelque peu. "On lit souvent dans la presse que l'argent déposé sur les comptes d'épargne est de l'argent qui dort. Ce n'est pas vrai. Les banques utilisent cet argent pour financer l'économie. Toute la question tourne autour de leur appétit du risque. Financer de l'immobilier, c'est autre chose que financer des activités innovantes. Il faut un bon mix."

"Amener une partie de l'épargne des Belges renforcerait un cercle vertueux pour permettre aux banques de jouer davantage leur rôle."

Claire Munck
BeAngels

Claire Munck s'engouffre dans la brèche."Une des raisons pour lesquelles nous devrions libérer une partie de l'épargne des Belges, c'est parce que les banques ont besoin que les sociétés aient davantage de fonds propres. Les gros investisseurs privés ne pourront pas subvenir à tous les besoins. Amener une partie de l'épargne des Belges renforcerait un cercle vertueux pour permettre aux banques de jouer davantage leur rôle."

À défaut, pour caricaturer, une entreprise qui fonctionne n'a-t-elle donc de choix qu'entre un gros fonds d'investissement américain et un chemin de croix belge, tout local soit-il? Pour Alexander De Croo, ce hiatus financier peut se combler autrement, mais il faut pour cela une révolution à l'échelle européenne: "Après la crise de 2007-2008, tout le monde avait dit: il nous faut un marché européen des capitaux. Cela n'a pas été réalisé et nos entreprises ont toujours beaucoup moins accès aux marchés des capitaux qu'aux États-Unis. Elles doivent passer par des crédits bancaires. Dans tout le débat autour de notre souveraineté, notamment autour des métaux précieux, c'est une donnée importante."

À ces propos, Pierre-François Bareel ne peut qu'abonder, lui qui fait des métaux sa matière première. "La Belgique a un reliquat d'industrie lourde, a des voies fluviales, tous ces avantages, nous les avons. Et il faut le reconnaître, très vite, les métaux sont une ressource stratégique. Sans cela, je crois que nous serons encore beaucoup plus dépendants d'autres États. Hier, il s'agissait d'une poignée de producteurs de pétrole et de gaz, demain, c'est une cinquantaine de métaux dont nous serons de plus en plus dépendants."

La Belgique est riche, mais peine à mobiliser sa richesse. Nos interlocuteurs se rejoignent pleinement sur ce constat.

Financement et relocalisation, deux faces d'une même pièce dans ce monde nouveau où la maîtrise des chaînes d'approvisionnement rythme le pas économique des entreprises. Le message est on ne peut plus clair, la Belgique n'échappe pas à l'actualité. Elle est riche, mais peine à mobiliser sa richesse. Nos interlocuteurs se rejoignent pleinement sur ce constat.

Innovation

"S'il vous plaît, pas un nouveau plan de relance!"

Ce qui unit aussi nos trois entrepreneurs, c'est l'innovation. Une technologie à la pointe du traitement de déchets médicaux pour Ecosteryl; un recyclage et la valorisation de matériaux usés pour le Groupe Comet; quant à BeAngels, l'innovation fait partie de l'ADN de son groupe cible.

"Il y a énormément d'innovation qui dort dans les centres de recherche, dans les universités."

Amélie Matton
Ecosteryl

Alors quel est leur témoignage? Comment se porte l'innovation en Belgique? Résumons d'emblée les discussions autour de ce sujet: l'innovation est là, mais elle ne percole pas vraiment dans l'économie. "Il y a énormément d'innovation qui dort dans les centres de recherche, dans les universités, plante Amélie Matton. Le fait d'inculquer davantage d'esprit entrepreneurial, de curiosité, de collaboration entre ces centres de recherche génèrerait plus de spin-offs, de PME. Ces mondes vivent trop en silo aujourd'hui."

"Nos universités sont très enclines à travailler avec le monde de l'innovation, mais ça se limite surtout aux très grandes entreprises, réagit Alexander De Croo, lui qui, avant sa carrière politique, a créé une boîte dédiée à la propriété intellectuelle. On voit là un gain facile à faire: rendre ces centres de recherche beaucoup plus ouverts aux petites entreprises." Et le Premier ministre de pointer la réussite belge dans le secteur pharma-biotechnologique.

"Ce qui a bien fonctionné dans le secteur pharma et biotech, répond Amélie Matton, c'est l'entente entre cinq stakeholders – et on est déjà trois autour de la table! (rires) – les gouvernements, les financiers, les entrepreneurs, les grands corporates et les universités. C'est ça qui a fait le succès du secteur pharma-biotech, en tout cas au niveau de la Wallonie. Comment, dans d'autres secteurs, réussirait-on à fédérer ces stakeholders pour que, sur des thématiques spécifiques – et le plan de relance, tout simplement, en est déjà un – il y ait cette cohésion vers un but commun?"

Le politique doit-il choisir les secteurs à aider?, pose alors Alexander De Croo, qui se répond à lui-même: "Ce qu'il faut, c'est une structure où nos centres de recherche sont accessibles. Puis, c'est à vous de décider."

"Le politique ne peut pas décider que demain la Belgique sera la patrie de telle ou telle spécialité, embraye Claire Munck, c'est un mouvement qui doit se faire bottom-up, avec les centres de recherche, l'éducation. On peut très bien vouloir que la Belgique devienne la patrie du 'clean tech' en Europe, la réalité, c'est qu'on a très très peu de dossiers dans ce domaine aujourd'hui. Donc, on peut le décider, mais si on n'a pas le terreau, il n'y aura pas de résultats."

Un nouveau plan de relance?, questionne alors Alexander De Croo, ajoutant: "Mon impression, c'est qu'on en a déjà eu beaucoup."

"S'il vous plaît, pas un nouveau plan de relance!, s'exclame Amélie Matton. On l'a vu durant la pandémie: on sous-estime l'envie de contribuer de tous les acteurs. Quand je parle avec d'autres entrepreneurs, il y a une réelle volonté d'avancer."

"Plutôt que des plans de relance, je ressens davantage un besoin de cohérence dans toutes les actions déjà prises."

Pierre-François Bareel
Groupe Comet

"Je suis assez d'accord, énonce Pierre-François Bareel. Plutôt que des plans de relance, je ressens davantage un besoin de cohérence dans toutes les actions déjà prises. Dans le cadre de la vision européenne à 2050, les indicateurs sont clairs, c'est ce vers quoi on doit aller, on l'a tous entendu. Le comment on y arrivera, c'est autre chose. Pour un entrepreneur, savoir où il faut aller pour développer ses activités est compliqué et parfois incohérent suivant les échelons où vous vous trouvez."

Vient fort logiquement la question des lourdeurs administratives, des règlementations, mais ça, c'est pour le chapitre suivant…

©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Réglementations

"Le dumping environnemental est déjà là. Comment l'éviter?"

La demande d'Alexander De Croo de faire une pause sur toutes régulations environnementales qui ne relèveraient pas de la lutte contre le changement climatique a créé son lot de réactions.

"Il faut établir des priorités. Je plaide pour que notre priorité se focalise sur les gaz à effet de serre."

Alexander De Croo

Devant nos trois entrepreneurs, le Premier ministre réitère son propos: "Il faut établir des priorités. Pour l'instant, on est en train de créer une lasagne: 'Fit for 55' pour les gaz à effet de serre, à quoi on rajoute les normes REACH pour les produits chimiques nocifs, les pesticides, la Loi sur la restauration de la nature, etc. On ajoute toute sorte de réglementations qui risquent de nous faire perdre le momentum sur le climat. Je plaide pour que notre priorité se focalise sur les gaz à effet de serre. Pour les autres projets, il nous faudra revoir la séquence."

Comment réagit-on de l'autre côté de la table? Le tissu entrepreneurial croule-t-il sous les réglementations comme le suggère Alexander De Croo?

"Aujourd'hui, le dumping environnemental est clairement là. Comment va-t-on rattraper ce retard qu'on accumule depuis une vingtaine d'années?"

François Bareel
Groupe Comet

"Pour ma part, je trouve qu'on est déjà en retard", estime Pierre-François Bareel, pour qui les réglementations "sont très conséquentes pour nous". Mais le patron du Groupe Comet recadre rapidement le débat: "La question que je poserai au Premier ministre, c'est: comment faire pour ne pas répéter ce qu'on a connu en termes de dumping social? Aujourd'hui, le dumping environnemental est clairement là. Comment va-t-on rattraper ce retard qu'on accumule depuis une vingtaine d'années? Je serai toujours le premier à militer pour ces réglementations, mais comment l'Europe va-t-elle gérer sa frontière? Je suis assez pessimiste. Je parcours le monde, et je vois comment on produit ailleurs. Il est nécessaire que l'Europe soit consciente de ce dans quoi elle va s'aventurer si elle n'impose pas ses balises qui, pour l'instant, ne sont pas respectées ailleurs dans le monde."

Et au niveau des investisseurs? "Le règlement Mica sur les instruments financiers va arriver dans deux ans, calcule Claire Munck. Il peut changer assez radicalement le financement du tissu économique. Est-ce que la Belgique prend les mesures qu'il faut en anticipation de ce règlement? Le temps de permettre aux acteurs financiers de réagir. Ne pas être prêt risque d'entraîner des retards dans le financement des entreprises, ou la consolidation d'un système de financement européen."

Le Premier ministre temporise… et opine du bonnet, quitte à nuancer son discours liminaire. "On a tendance à dire que moins il y a de réglementations, au plus on aura d'innovation. Ce n'est pas toujours le cas. Des règles installées et stables aident à l'innovation. Si on l'utilise comme standard obligatoire chez nous, on tire les autres continents sur notre terrain d'innovation, du leadership technologique. Quand vous me dites qu'il y a un dumping réglementaire, ça ne veut pas dire qu'il faut diluer les règles, mais qu'il faut les respecter", pointant notamment la non-réciprocité à l'œuvre dans le chef de la Chine. Et le Premier ministre d'insister: "Je ne crois pas à une marche arrière de la globalisation. Nous avons tout à gagner à rester ouverts, mais nous devons être beaucoup moins naïfs."

Education

"Trop d'entrepreneurs sont des enfants d'entrepreneurs"

"Les statistiques autour de la performance de notre système d'éducation ne sont pas bonnes. Nous devons nous remettre en question et être beaucoup plus créatifs pour ne pas gaspiller le potentiel de notre pays."

Alexander De Croo

Qui dit économie, emploi, innovation, dit également éducation. Et là, "partout dans le pays, les clignotants sont au moins orange, si pas rouge, s'effraie Alexander De Croo. Les statistiques autour de la performance de notre système d'éducation ne sont pas bonnes. Nous devons nous remettre en question et être beaucoup plus créatifs pour ne pas gaspiller le potentiel de notre pays." Paroles de Flamand qui, récemment, a vu la qualité de son enseignement se tasser de plusieurs crans dans la dernière enquête de lecture PIRLS (où les francophones occupent, notons-le aussi, la dernière place du classement des 19 pays de référence).

Le problème? Un problème de méthode, identifie le Premier ministre. "Je le vois avec mes enfants: quand ils me racontent quelque chose d'intéressant, dans les trois quarts des cas, ils l'ont appris sur YouTube. Rarement à l'école. C'est perturbant. Ça montre comment les enfants apprennent aujourd'hui, comme ils absorbent la matière. Je ne dis pas que la méthode YouTube est celle qu'il faut utiliser, mais ça montre comment le monde évolue auprès de nos jeunes. Le système éducatif chez nous ne parvient pas à suivre ces changements."

Que faire alors? Pierre-François Bareel propose une piste, qui semble toucher une corde sensible parmi nos invités. "Dès qu'un enfant est en décrochage, on a tendance à l'orienter dans certaines voies spécifiques prédéterminées. Je pense qu'on pourrait leur inculquer quelques notions d'entrepreneuriat. Lorsqu'un entrepreneur développe quelque chose, il tire un ensemble de personnes avec lui. On parle de sens, l'entrepreneuriat est aussi un modèle qui donne un sens et peut tirer vers le haut."

"Il y a trop d'entrepreneurs qui sont enfants d'entrepreneurs, intervient Amélie Matton. Peu d'enfants de parents employés au sein d'une organisation se tournent vers le monde de l'entrepreneuriat."

©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Alexander De Croo hoche la tête: "C'est clairement l'un des points faibles de la Belgique. Dans la littérature, on appelle ça la 'mobilité sociale', mobilité qui n'existe pas assez chez nous", professe le Premier ministre, qui retape sur le clou: "Il y a plusieurs raisons. Nous sommes restés dans un système d'éducation très traditionnel. Nous devons être beaucoup plus souples. L'autre raison, c'est notre histoire: nous avons une vision stigmatisante de l'entrepreneuriat. Vient aussi notre vision vis-à-vis de l'échec: comment le gère-t-on? Quelle est notre culture de l'échec? Comme jeune, il faut apprendre trois choses. D'abord, apprendre à apprendre, c'est l'école, la méthode. Deuxièmement, apprendre à travailler ensemble: une personne qui réussit est quelqu'un qui réussit à mettre des gens autour d'elle; troisième élément: apprendre à gérer l'échec, ce qui est propre à l'entrepreneuriat."

"L'enseignement est un métier qu'on choisit par passion, continue Alexander De Croo, décidément très prolixe sur un sujet qui lui tient visiblement à cœur. Et il ne faut pas trop encadrer ceux qui cultivent une passion. Le monde de l'éducation est devenu extrêmement codifié, il faut cocher les cases. Plus on donnera de liberté aux enseignants, aux écoles, plus l'enseignement sera adapté et bon."

"Un bon exemple dans le bâtiment où se trouve BeAngels, c'est BeCentral (centre de formation au codage, situé dans les bâtiments de la gare Centrale de Bruxelles, NDLR), témoigne Claire Munck. BeCentral est typiquement un lieu qui canalise les formations vers des profils nécessaires aux start-ups et scale-ups. Il y a un matching avec les compétences désirées par l'ensemble du tissu entrepreneurial belge, non seulement dans la tech mais aussi pour tout type d'entreprises."

Arrivés au bout de leur "rencontre", nos trois entrepreneurs envoient encore quelques messages: plus de "vision pour libérer les énergies", d'"ambition pour cette Belgique qui a beaucoup de potentiel", une "cohérence à laquelle nous adhérerions tous", "qui intègre tous les acteurs de la société". Le mot de la fin revient au Premier ministre: "J'ai compris que c'était l'objectif de L'Echo: amener la discussion. J'aimerais que vous continuiez à en faire partie, après l'exercice que nous venons de faire ici."

Amélie Matton

2009: ingénieure de gestion à l'Université Saint-Louis et master à la Louvain School of Management.

2009: entre chez Ecosteryl, spécialiste du recyclage de matériel médical.

2017: entre au CA d'Ecosteryl, en tant que cheffe opérationnelle.

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2020: CEO d'Ecosteryl.

Claire Munck

2002: sciences politiques à la McGill University, master à l'EFAP Brussels et post-graduat à l'ULB.

2003: travaille à l'Agence européenne des agences de développement régional (EURADA).

2006: codirige l'association EBAN des business angels européens.

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2011: rejoint BeAngels, dont elle prendra les rênes deux ans plus tard.

Pierre-François Bareel

2004: ingénieur et docteur des Mines et Sciences appliquées de l'Université de Liège.

2006: entre chez Comet Traitements, devenu Groupe Comet, spécialiste de recyclage de matériaux usés.

2009: manager de la R&D chez Groupe Comet.

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2019: CEO de Groupe Comet.

Alexander De Croo

1998: master en ingénieur commercial à la VUB.

2002: maîtrise à la Kellogg School of Management, Northwestern, près de Chicago.

1999: consultant chez Boston Consulting Group.

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2006: fondateur de Dart-IP, société spécialisée dans la propriété intellectuelle.

2009: entre en politique à l'Open Vld.

2020: Premier ministre.

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