carte blanche

Restaurer la confiance sans "fliquer" le web, c'est possible

Pour allier efficacité et liberté, pour initier au niveau belge d’abord, au niveau européen ensuite le chantier des nouveaux risques liés à la digitalisation, je propose la mise sur pied d’un conseil regroupant juristes, philosophes, spécialistes en sciences humaines…, chargé de définir quelles valeurs, quels principes inclure dans les algorithmes afin de conforter l’intelligence sociale par l’intelligence artificielle.

Comme plusieurs millions de Belges, je « scroll », je « swipe », je « like » je « follow » je « click », bref, je suis un usager des réseaux sociaux. J’y trouve un peu d’humour, quelques découvertes étonnantes de l’actu mais surtout je garde contact – a fortiori durant la période de crise sanitaire que nous traversons - tant au niveau de mes relations avec des amis et des parents, qu’au niveau de mes contacts professionnels.

Mathieu Michel. ©jonas lampens

Rapidité d’échanges, proximité virtuelle, liens affectifs préservés, informations partagées… Les réseaux sociaux portent bien leur nom : par eux, nous sommes interconnectés au sein de « réseaux » qui nous apportent des avantages, et à travers ceux-ci, c’est de la « socialité » qui se crée. En cela, nous disposons d’un fabuleux potentiel d’intelligence sociale.

Par ces mots, « intelligence sociale », je veux simplement désigner cette qualité inscrite dans l’ADN de l’être humain : le fait de savoir que nous avons besoin les uns des autres.  Désormais, les obstacles en termes de distance et de temps sont abolis. Obstacles qui ont toujours été des entraves pour les libertés individuelles, de même que des entraves à la solidarité nécessaire entre les peuples. Aussi, à titre d’usager, mais aussi en tant que citoyen et responsable politique, ma volonté est de voir se préserver et se développer ces instruments de communication, d’information et de savoirs multiples au service de l’humanité .

La confiance, condition sine qua non

Cependant, conséquence de plusieurs craintes légitimes, la confiance en l’univers du Net se réduit. Sans même évoquer le cruel problème de la « fracture numérique », il est indéniable que l’utilisation de nos données personnelles, de même que la présence de contenus nocifs, suscitent l’inquiétude des internautes, lesquels se sentent impuissants face aux géants technologiques que sont Google, Facebook, Amazon, WhatsApp…

Restaurer la confiance nécessaire, dégager les solutions garantissant à l’utilisateur qu’il n’est pas « manipulé » et que son clavier, sa tablette, son smartphone est un allié fiable, exige un travail de fond. Et ce, pour deux raisons : la complexité technique et juridique de l’univers du Net, et, de façon plus essentielle encore, le débat à portée proprement philosophique qui apparaît inévitablement, celui de la liberté d’expression.

"Les générations précédentes ont su trouver les réponses afin de n’entraver ni le progrès ni la liberté. A nous de faire de même."
Mathieu Michel
Secrétaire d'État à l'Agenda digital

Ce débat, bien entendu, n’est pas né avec la digitalisation. Mais comme chaque phénomène humain, il revêt tout au cours de sa progression historique des aspects différents, révèle des risques nouveaux. L’invention de l’imprimerie fut, à cet égard, une étape décisive, de même que la naissance du journalisme ou l’apparition de télévision, des premiers ordinateurs, des premiers téléphones portables…

Les générations précédentes ont su trouver les réponses afin de n’entraver ni le progrès ni la liberté. A nous de faire de même. Telle est en tout cas la mission qui m’est confiée au sein du gouvernement fédéral, et que j’entends honorer en présentant, pour notre pays, une stratégie digitale complète : Digital Belgium.

Celle-ci se décline à travers les cinq vecteurs que sont l’infrastructure, l’administration, la compétence, l’écosystème et la confiance. Vecteurs qui structurent le classement DESI (Digital Economic Social Index) indiquant le degré de maturité digitale de chaque Etat membre de l’UE.

Je m’en tiendrai ici, à l’aspect « confiance ». Autant la digitalisation est la condition technique sine qua non de l’univers virtuel globalisé, autant la confiance est la condition humaine sine qua non de cet univers en expansion constante. Or, la confiance est trop souvent mise à mal par les atteintes au respect de la vie privée.

Dans les faits, chacune et chacun d’entre nous partage volontairement ou involontairement, sur les réseaux sociaux et sur internet, une quantité de données qui le concernent et lui appartiennent. Ce faisant, il les cède à un tiers qui, lui, va les commercialiser en créant une forte valeur ajoutée : en Belgique, ce marché représente 12.000.000.000 € par an.

Comment répartir la plus-value?

©REUTERS

Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft…, développent des « business model » où la valorisation de la donnée constitue un élément essentiel de leur colossal chiffre d’affaires. Au-delà des atteintes possibles au respect de notre vie privée, se pose donc aussi la question de la répartition d’une telle plus-value : même si ce sont les plateformes comme Facebook qui en rendent possible la commercialisation, ne devrais-je pas être rétribué pour chaque donnée que j’accepte de partager sur celles-ci… ?

Quant aux contenus nocifs, ils sont très diversifiés : fake news, harcèlements, insultes, incitations à la haine, propos racistes, agressions machistes, revenge porn, menaces… Les exemples de vies abimées, voire détruites par ces contenus pervers sont de plus en plus fréquents, surtout chez les adolescents.

Le cas dramatique de l’assassinat de Samuel Paty en France, en est l’illustration extrême. A côté de ces pratiques qui sont d’ailleurs des délits, on ne peut oublier les divagations complotistes et les propos populistes qui relèvent certes de la liberté d’expression, tout en faisant apparaître un « problème de taille ».

"Au point de vue économique, ce réseau social appartient au secteur privé, mais n’est-on pas en droit de se demander, vu la taille gigantesque des espaces virtuels créés par de telles plateformes, si l’on n’a pas plutôt affaire à des espaces publics».
Mathieu Michel
Secrétaire d'État à l'Agenda digital

Supposons que je poste un message sur Facebook, je décide et suis responsable du message publié. Facebook diffuse alors ce message par algorithme (dont la grille de lecture est inconnue de tous). Les informations peuvent être anodines ou non, elles sont de ma responsabilité privée. Toutefois, ces espaces de diffusion-réception ont acquis une telle taille et une telle audience qu’ils acquièrent de fait une dimension publique : 3.500.000.000 d’utilisateurs dans le monde, dont 6.800.000 Belges, sont connectés régulièrement à Facebook.

Au point de vue économique, ce réseau social appartient au secteur privé, mais n’est-on pas en droit de se demander, vu la taille gigantesque des espaces virtuels créés par de telles plateformes, si l’on n’a pas plutôt affaire à des espaces « publics ». Discuter dans un café qui fait 150 m2 avec  20 personnes n’est ce pas légèrement différent d’une discussion tenue entre 7 millions de personnes au sein d’un établissement de 10000 km2 ?

©REUTERS

Différentes jurisprudences ont confirmé ce glissement du secteur privé au secteur public, mais les plateformes demeurent gérées, réglementées, censurées (!), motivées par des considérations privées. Notamment pour ce qui concerne la commercialisation des données et l’utilisation économique des espaces virtuels.

Tous, nous avons déjà pu constater combien les messagesreçus sont ciblés en fonction de l’intérêt que nous avons indiqué pour tel ou tel sujet, ou pour tel ou tel produit. Nous avons été, le plus souvent à notre insu, identifiés et « fichés » à destination d’algorithmes qui inexorablement décident pour nous quant aux achats qui nous « satisfont », quant aux décisions de vie qui nous « conviennent », quant aux choix politiques qui nous « concernent ».

Le rôle d’une plateforme n’est pas la production du contenu mais sa diffusion. Quelle est, par conséquent, la part de responsabilité qu’entraîne la diffusion. Jusqu’à présent, la règle a consisté pour les plateformes à nier toute responsabilité. La diffusion des messages populistes du président Donald Trump n’avait pas suscité la réaction des plateformes de diffusion, jusqu’au jour où ceux-ci ont été un élément significatif de l’attaque du Capitole par ses supporters.

Aussi, la décision qui a été prise par des dirigeants privés de lui interdire l’utilisation de Tweeter, Facebook, Snapchat, Twitch…, marque une rupture qui fera jurisprudence. Mais il n’est pas question de répondre à la complexité d’une situation par n’importe quoi. Nous devons faire front sur les valeurs consacrées par la Charte européenne des droits fondamentaux, dont la première est : la dignité de tout être humain.

Il faut aller plus loin

"Il est hors de question de « fliquer » le Net !"
Mathieu Michel
Secrétaire d'État à l'Agenda digital

Seul le niveau européen, en effet, permettra des avancées justes et efficaces. Un premier pas a déjà été accompli avec la déclaration de Berlin qui consacre une volonté commune européenne de retrouver ces valeurs fondamentales y compris sur internet. Il faut aller plus loin, via le Digital Services Act en visant à la fois l’efficacité dans la lutte contre les contenus nocifs, et le respect de la liberté de pensée et d’expression. Emprunter un autre chemin serait une attitude liberticide et « démocraticide » : il est hors de question de « fliquer » le Net !

Aussi, pour allier efficacité et liberté, pour initier au niveau belge d’abord, au niveau européen ensuite, ce grand chantier, je propose la mise sur pied d’un conseil regroupant juristes, philosophes, spécialistes en sciences humaines…, chargé de définir quelles valeurs, quels principes inclure dans les algorithmes afin de conforter l’intelligence sociale par l’intelligence artificielle. Sur base de ce travail, qui alimentera une large campagne d’échanges avec la population, nous pourrons élaborer le projet que notre pays présentera au niveau européen, notamment pour la présidence belge de l’UE.

Il n’est pas de progrès sans confiance. Ensemble, c’est à notre génération de construire le cadre de confiance, de transparence et de gouvernance du monde virtuel de demain.

Mathieu Michel
Secrétaire d'État à l'Agenda digital

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