Super Bowl: 1.200 joueurs en Belgique

©Kristof Vadino

Cette nuit, le Super Bowl va réunir plus de 150 millions de téléspectateurs dans le monde. À 8.000 kilomètres de là à vol d’oiseau, 1.200 joueurs belges préparent également leur saison.

De loin et même de plus près, il est impressionnant dans son équipement, et très concentré. Il donne les consignes avec une grosse voix. Une fois la conversation entamée, c’est un jeune garçon avec la voix qui va avec. Loïc Sapart est joueur des Waterloo Warriors, une équipe de football américain qui arpente les terrains de la Division 1 belge de la discipline. "J’ai été sélectionné dans l’équipe ‘monde’ des moins de 19 ans qui jouait contre une équipe américaine à Dallas", sourit-il. Ensuite, il a eu l’occasion de jouer six mois en collège à Dallas. C’est l’un des hommes forts de l’équipe, comme nous expliquent plusieurs de ses coéquipiers. Il a plusieurs pistes pour pouvoir retourner une nouvelle fois aux Etats-Unis pour six mois en juillet. "Mon père a fait un Erasmus aux Etats-Unis et ça a été son plus grand regret de ne pas avoir joué au foot américain là-bas". Loïc marche donc dans les traces de Lionel, lui aussi ancien joueur. Depuis sa plus tendre enfance, il a baigné dans ce sport.

Ce n’est évidemment pas le cas de tous ses coéquipiers. En ce mois de janvier, ils s’entraînent sur le terrain enneigé des Warriors de Waterloo le plus éloigné de la buvette du club de foot local. Les joueurs partent au "go", poussent un mousse, en évitent un autre et vont tacler un troisième dans une glissade. "Ici, c’est le vrai football, là-bas ils jouent au soccer", souriait un joueur avant l’entraînement. On comprend maintenant ce qu’il voulait dire. Un peu plus loin, d’autres joueurs font des exercices très physiques, et la souffrance se lit sur plusieurs visages. De l’autre côté du terrain, les "Linemen" qui occupent le centre des terrains dans la plupart des phases de jeu sont en plein conciliabule. "Dans la ligne offensive, nous sommes les travailleurs de l’ombre, ce n’est pas comme les receveurs ou le quaterback qui sont mis en avant. On se sacrifie pour l’équipe. Mais ici, c’est contact sur contact, c’est bien plus sympa", dit Faysal Bourahli, un des capitaines de la ligne offensive. Pendant ce temps-là, le quaterback qui a aussi fait un passage aux Etats-Unis en collège travaille son lancer.

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Tactique et gros bobos

Le Football américain n’est pas un sport pour les âmes sensibles. Le week-end avant notre venue, les Warriors ont dû arrêter le match amical avant sa fin. Le quaterback de l’équipe adverse qui distribue le jeu, une pièce indispensable de l’échiquier d’une équipe de football américain, s’est cassé le bras sur une action. "Il y a un pourcentage de blessés assez important. On a pour le moment environ quatre joueurs qui ont eu des blessures graves, ce qui signifie: revalidation de plus de six mois. C’est le lot de toutes les équipes", dit Mathieu Bellin, le coach en chef et le manager des Waterloo Warriors. "Après, ce n’est pas une fatalité, de nombreux joueurs ne se blessent jamais ou n’ont qu’une ou deux blessures sur leur carrière", ajoute-t-il. "On essaye d’éviter les blessures, détaille Thomas Dofny, président de la Ligue francophone de Football américain, mais c’est vrai que c’est un sport de contacts avec certains risques qui n’existent pas dans d’autres sports. Donc le poste Assurances représente l’un des postes les plus importants sur le budget de la Fédération."

Pas le genre d’histoire de nature à refroidir ces passionnés du ballon ovale à l’américaine. On compte 22 équipes en Belgique et certaines autres seraient en gestation. L’un dans l’autre, ce sont environ 1.200 joueurs actifs qui s’adonnent à une discipline qui exige de nombreux sacrifices. Les joueurs sont entraînés physiquement et tactiquement pendant plusieurs mois. La pré-saison s’étale de septembre à novembre et se passe essentiellement en salle de sport. Ensuite, vient la saison avec des matchs amicaux, puis, en mars, le début du championnat à proprement parler.

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"Ce n’est pas juste du rentre-dedans, c’est de la stratégie, on doit choisir ce que l’on va faire une course ou passer à tel endroit", insiste Frédéric Cuvelier, joueur pendant des années au football américain en Belgique et également coach chez les Warriors. Pour les non-initiés, le football américain est un sport d’arrêts de jeu, mais c’est précisément à ce moment-là que le travail tactique est réalisé. "Entre les joueurs, il y a des trous, détaille Cuvelier. À son poignet, le quaterback a des courses et des codes. Il annonce si c’est une course ou une passe. Si c’est une course, il va annoncer dans quel trou il va passer et aussi mettre en place des feintes. Évidemment, à notre niveau amateur, la défense sait souvent lire si c’est une passe ou une course rien qu’à la position des joueurs."

Un travail de titan

Organiser une équipe de football américain est un travail de titan. "Ça prend un temps de dingue, dit Mathieu Bellin. Il faut tout le temps aller chercher des sponsors, le moindre euro est important et il faut tout le temps faire du recrutement via les frères, les copains… pour se faire connaître." Si le sport existe maintenant depuis plusieurs décennies en Belgique, la discipline à tendance à stagner, comme l’avoue Thomas Dofny. "On a du mal à se faire connaître et il n’y a pas de réel engouement politique pour développer le sport comme dans les pays voisins."

Dans le meilleur des mondes, une équipe de football américain compte 50 joueurs. Organisés en équipes offensives, défensives et équipes spéciales (et leurs subdivisions). "On a besoin de beaucoup de joueurs car c’est un sport très intense et il faut des remplaçants. En général on tourne à 30", avoue Bellin. Pour pallier à ce manque de forces vives, des joueurs ont ainsi plusieurs positions. Comme ce joueur qui peut jouer réceptionneur, mais aussi corner back quand il joue en défense et donc couvrir un réceptionneur de l’équipe adverse. "Ma vraie position, c’est corner back. Je préfère jouer en défense car on a plus l’occasion de tackler", sourit Bellin.

50 joueurs, c’est aussi 50 familles qui viennent au match, consomment etc. Tout euro est le bienvenu pour une équipe qui tourne avec un budget de 10.000 euros par an. L’essentiel de l’argent vient des joueurs eux-mêmes. Cette année, un budget supplémentaire de 10.000 euros pour l’achat de matériel et un kot de rangement a été dépensé par les Waterloo Warriors. En Allemagne, le foot US se joue parfois dans des stades avec beaucoup de supporters; en France, le sport est plus développé. "En France et en Allemagne, on a des clubs quasi semi-professionnels. Des systèmes avec des transferts payants et mêmes certains joueurs importés du Mexique ou des Etats-Unis", explique Dofny. "Je connais bien le club de Nancy et leur budget est de 250.000 euros", dit Mathieu Bellin. Chez nous, la plupart des clubs tournent avec des budgets de maximum 15.000 euros. Le budget de la ligue francophone était entre 50.000 et 60.000 euros l’année passée.

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Il faut dire que chez nous, le sport a du mal à exister à côté des ports plus connus, le football classique en premier lieu, mais aussi le rugby. Ici à Waterloo, on "partage" les installations avec le football, comprenez que les footballeurs ont l’essentiel des terrains et que les footballeurs américains s’adaptent. Le football paye 25.000 euros à la commune, le foot américain 6.000. En outre, le sport n’est pas reconnu par l’Adeps. Ce qui amènerait un coup de pouce financier, mais aussi de plus grosses tâches administratives pour les organisateurs.

Mais, dans ces conditions difficiles, qu’est-ce qui motive des Belges à arpenter les terrains de foot américain depuis près de 30 ans? "La passion", vous répondent certains; "le hasard", avoueront d’autres. "C’est un sport de passionnés. Il y a certainement un peu de vantardise d’image, car c’est un sport exclusif, dit Mathieu Bellin. Moi c’est l’ambiance et la discipline qui m’ont séduit. Je fais du foot américain depuis 27 ans."

Le sport offre aussi cette possibilité d’accueillir des types de gabarits et de profils très différents, selon les positions occupées sur le terrain. "C’est le seul sport où les gros, les vrais gros, pas les baraqués, ont une utilité", nous dit Laurent. À 34 ans, il foule les terrains depuis novembre seulement. Fan de football américain depuis qu’il a 8 ans, les coaches l’ont repéré alors qu’il portait un pull des Cowboys de Dallas. "Je suis vendeur dans un grand magasin d’électro et quand vous avez passé une journée avec des clients, ce sport est un parfait défouloir", témoigne-t-il.

Réconciliation nationale

Cette année est en tout cas une grande année pour la discipline. La ligue flamande et la ligue wallonne se sont mises d’accord et vont recréer une première division nationale. De l’avis général, il n’y avait pas de sens à diviser le pays dans un sport encore si confidentiel. "Les gars, début mars, vous attaquez déjà les anciens champions de Belgique, lance Fred Cuvelier à ses "lignes" lors de l’entraînement. Vous avez le haut du panier flamand plus le haut du panier wallon. Si vous ne voulez pas vous en ramassez plein la tronche faut se bouger."

En attendant, il est fort à parier que sur le coup de minuit ce dimanche, les 1.200 joueurs des clubs belges et leurs staffs de bénévoles se retrouveront pour regarder le Super Bowl du sport de leur cœur pour la finale opposant les New England Patriots contre Atlanta Falcons.

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