reportage

Taulards pour un temps, parents pour la vie

©Kristof Vadino

Au jour le jour, l’ASBL Relais Enfants-Parents se bat pour le maintien du lien entre les enfants et leurs parents détenus. Un combat de chaque instant, une lutte essentielle pour l’équilibre familial. Derrière chaque histoire, par-delà les décisions de justice, il y a des femmes et des hommes, des mères et des pères. Avant tout.

De loin, de très loin, on pourrait croire à deux fillettes pique-niquant devant un château sorti tout droit d’un conte de fée. La réalité, comme souvent, est moins jolie à raconter. Les gamines assises sur une borne en béton sont sœurs. Il est 15 heures, un mercredi après-midi, et elles mangent un dürüm, en vitesse. Derrière elle, le château en question est la prison de Saint-Gilles, une maison d’arrêt et de peine qui n’a jamais aussi bien porté son nom. D’arrêt et de peine. Les fillettes, pourtant, ont encore l’âge et le droit de croire aux contes de fée. Et derrière les hauts murs de leur château, de la prison, il y a un prince charmant: leur père.

Les deux fillettes ne sont pas seules ce mercredi-là. Un autre gamin arrive en trottinette, accompagné d’un éducateur. Trois autres, enfin, sont déposés par leur mère et leur grand-mère, trois générations de femmes en ordre de bataille pour maintenir le lien avec un père détenu. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Ces six bambins, pas plus haut que dix-huit pommes, viennent à Saint-Gilles pour aller voir leur père. Comme un mercredi sur deux.

Double peine

Sur place, les enfants sont pris en charge par Tim Stroobandt, un psychologue qui travaille pour l’ASBL Relais Enfants-Parents dont l’objectif est de maintenir le lien entre l’enfant et son parent détenu. Et quand on est seul, faire entrer en prison six enfants, deux poussettes et une trottinette, c’est tout sauf une sinécure. Et encore, Tim ne se plaint pas; six enfants, c’est peu, nous explique-t-il, entre deux portes. Souvent, ils sont plus nombreux. "Accompagner ces enfants est un facteur de santé publique. Ils sont victimes de stress post-traumatique, entre autres. En cas d’incarcération, les familles vivent une double peine, les enfants peuvent être montrés du doigt à l’école, il y a une grosse sensibilisation à faire à ce niveau-là. À l’extérieur, les gens sont enfermés dans le silence", raconte Tim. Qui connaît son affaire. "La détention d’un parent ébranle la santé d’une famille. On assiste à la destruction à petit feu de la santé psychique des enfants."

"La détention d’un parent ébranle la santé d’une famille. On assiste à la destruction à petit feu de la santé psychique des enfants."

L’enjeu, pour l’ASBL Relais Enfants-Parents, est de taille. Il ne faut pas remplacer le père ou la mère, il faut assurer le maintien du lien familial, mais seulement sur base volontaire. Pas question d’imposer une visite à un enfant, il faut que la demande vienne de la personne emprisonnée et chacun doit être d’accord: le père ou la mère derrière les barreaux, le parent qui s’occupe de l’enfant dehors et l’enfant lui-même. L’essentiel, en choisissant bien les mots pour le dire, est que l’enfant sache qu’il n’a pas été abandonné.

©Kristof Vadino

Accompagner ces enfants en prison est une plongée en apnée dans un espace-temps qui ne connaît pas les règles du monde extérieur, qui n’en a cure. Derrière les murs de Saint-Gilles, le maton est roi, il fait la loi. Le premier son est celui d’une porte, lourde et métallique, qui se ferme derrière nous. Le son suivant est celui d’une porte, lourde et métallique, qui s’ouvre devant nous. Le royaume des portes. Et des trousseaux de clés. L’une ne s’ouvre pas tant que l’autre n’est pas fermée, selon le principe du sas. De sécurité. De la fin de la liberté.

À l’intérieur, la vie du dehors se laisse dans des casiers fermés à clé. On n’entre pas en prison avec des téléphones portables. Ni avec des bics ou des stylos, considérés comme des armes potentielles. Le sas d’entrée est un lieu de passage, où les visiteurs entrant et sortant se croisent sans se voir. Et là, au milieu de ce jeu de quilles mal assuré, six bambins gambadent, jouent, crient et courent, se moquant des règles strictes de ce lieu qu’ils n’ont pas demandé à fréquenter.

"Joie et liberté"

Le chemin vers les pères est long, il se mérite. Passé le contrôle de l’entrée, il nous faut encore patienter dans une cour cernée de hauts murs. Au sol, une ligne blanche dit la limite, celle à ne pas franchir. Ce jour-là, les gardiens sont détendus, ils laissent couler. Ce n’est pas toujours le cas.

Enfin, après un quart d’heure, un gardien vient nous chercher. Les enfants bondissent dans un escalier, ils connaissent le chemin. Encore une ou deux portes, ouverture, fermeture, et toujours ce bruit de clés, et nous voilà dans une sorte de réfectoire allongé, glacial, bercé de néons blafards et d’air conditionné poussé aux maxima. Dehors, c’est l’été indien. À l’autre bout de la salle, une table est posée sur une sorte d’estrade. Le bureau des matons. Ils sont quatre, ils papotent. Puis, dans le coin opposé de celui où se trouvent Tim et les enfants, une porte s’ouvre. Quatre détenus sont amenés. Ils se pressent les uns derrière les autres pour apercevoir leurs enfants. Les sourires sur les visages de ces quatre hommes valent mille.

Les enfants ne doivent rien aux gardiens, ils n’ont que faire de la procédure, ils galopent vers leurs pères, sautent dans des bras qui n’en demandaient pas tant. Les gardiens assistent à la scène, en souriant. À la longue, des embryons de liens se tissent avec les enfants. Cette fois-là, l’un d’entre eux remarque qu’un petit garçon est allé chez le coiffeur. La plupart des enfants sont venus avec quelques pièces de monnaie en poche, des sous qu’ils donnent aux pères dès qu’ils les voient. Dans un coin de la salle, des distributeurs de boissons et de friandises n’attendent que le chaland qui ne tardera pas.

©Kristof Vadino

Dans un coin, en retrait, Tim veille au grain, il a un œil sur tout, mais n’intervient quasiment pas. On l’a déjà dit, il n’est pas question ici de remplacer le père, au contraire. À côté de l’estrade des gardiens, une porte donne sur une sorte de cagibi, le "bureau" de l’ASBL Relais Enfants-Parents, l’endroit où sont stockés des jeux, des tricycles, des voiturettes à pédales sur lesquels les enfants se ruent, suivis de leurs pères. On se croirait dans une cour d’école. Rapidement, tous se dirigent vers les distributeurs, oasis bienvenue qui permet d’échanger, de raconter les dernières histoires et surtout, de laisser les enfants et les pères jouer chacun leur propre rôle.

"S’il n’y avait pas les barreaux, on oublierait presque que c’est la prison."

Mohammed, un des pères, prend le temps de se confier. "Grâce à l’ASBL, je peux voir mes enfants une semaine sur deux. L’avantage de ce type de visite, c’est qu’on peut se lever, jouer, se toucher…. Cela change du parloir." Effectivement. Quand il fait beau, ce qui est le cas le jour de notre visite, on peut sortir à l’extérieur, dans une sorte de jardin entouré de hauts murs rehaussés de rouleaux de fils barbelés. L’univers carcéral se rappelle à notre bon souvenir dès qu’on lève le nez. Les gardiens sont discrets, ils laissent faire, surveillent de loin.

Dans le petit jardin en question, une petite partie de football avec une balle en mousse s’improvise, les enfants se cachent dans une cabane en plastique, parfois rejoints par un père. La vie reprend ses droits. "Les visites de nos enfants nous font du bien, elles nous apportent de la joie et de la liberté. S’il n’y avait pas les barreaux, on oublierait presque que c’est la prison", assure Mohammed.

Magiciens de l’ombre

À 16h50, les gardiens battent le rappel des troupes. "Messieurs, fin de la visite." Ils devront le répéter plusieurs fois. "Messieurs, fin de la visite." Les pères, à reculons, se dirigent vers la porte qui donne sur le couloir qui les ramènera vers leurs cellules. Les enfants s’accrochent. Aux pantalons. À reculons. Et dans les bras. Encore une fois. Le cours des bisous, à cet instant, flambe, prend une valeur folle, pourvu que leur souvenir dure, perdure jusqu’à la prochaine fois. "Messieurs, fin de la visite." On se fait signe, on se promet tout, et plus encore. Puis, à reculons, les pères signent un registre, entrent dans une case, à nouveau, avant de réintégrer leurs cellules. Et que ne se referme la porte. Lourde et métallique.

©Kristof Vadino

"Nos intervenants sont des magiciens de l’ombre. Nous, on ne veut pas des animateurs avec un nez de clown. Nous avons un travail de fond et sociétal à faire", nous explique Stefania Perrini, la nouvelle directrice de l’ASBL, appelée pour maintenir la barque à flots. On ne va pas dire que l’esquif prend l’eau de toutes parts, mais on n’en est pas loin. La directrice de l’ASBL est une battante, qui ne lâche rien. Dans ses locaux vétustes, à moins de dix minutes à pied de la prison de Saint-Gilles, elle aligne les arguments, elle défend sa cause. L’ASBL tourne grâce à des subsides et aux dons, mais ce n’est jamais assez. "Notre association souffre de sous-financement chronique. Notre budget annuel est de 500.000 euros, dont 96% sont consacrés aux salaires des travailleurs, précise Stefania Perrini. D’un point de vue humain, notre ASBL est une Rolls-Royce, mais nous sommes payés comme si c’était une 2 Chevaux. Nos travailleurs sont constamment à deux doigts du burnout."

Tim, l’un des psychologues de l’ASBL (qui tourne avec 6,5 équivalents temps plein) ne dit rien d’autre. "Humainement, notre travail est intéressant et en tant que psychologue, c’est bien de pouvoir garantir le lien parents-enfants, mais c’est dommage que l’on doive rogner sur notre vie privée pour y arriver", explique-t-il. "Ce dont se plaignent le plus les travailleurs de l’ASBL, c’est de la lourdeur de la charge administrative. Ce boulot empiète souvent sur les heures privées", assure la directrice.

1.470 dossiers

Ne pas remplacer le père. Et ne pas juger. "Nous ne sommes pas la Justice, nous ne jugeons pas le crime", assure Stefania Perrini. Tout le monde est d’accord sur ce point. Quoi qu’ils aient fait, les détenus restent des parents. "On travaille sur la réparation de ce lien entre les parents et les enfants. Il y a souvent un long parcours de souffrance derrière tout cela." Actuellement, l’ASBL Relais Enfants-Parents traite 1.470 dossiers (soit en visite, soit en attente de visite) ce qui représente du travail auprès de 800 prisonniers. S’il n’existe pas de statistiques à proprement parler du nombre de familles touchées par cette problématique, on estime de façon générale que 12.000 enfants, en Belgique, ont un parent en prison. Au niveau européen, ce chiffre monterait à 800.000.

©Kristof Vadino

Pour avancer et assurer sa mission, l’ASBL a besoin de moyens supplémentaires. Et pas le temps de s’occuper d’une levée de fonds en bonne et due forme. "On essaie de sensibiliser le grand public à notre cause, mais le mille-feuille institutionnel belge ne nous facilite pas la tâche. De près ou de loin, 13 ministres sont concernés par notre problématique. Il y a plus de ministres que de personnes qui travaillent au Relais. Nous sommes victimes de la déliquescence de la Justice", assure Stefania Perrini.

"C’est son père"

Le cas de Sylvie est particulier et quand il est question de prison et de lien parents-enfants, elle sait de quoi elle parle. Quand elle avait cinq ans, sa mère était en prison. "À l’époque, une dame venait me chercher et m’accompagnait en prison voir ma mère. Je n’en garde pas un bon souvenir du tout. C’était dur, je n’avais pas tout le temps envie d’aller là-bas, je ne comprenais pas pourquoi je devais y aller, je n’avais rien fait, ce n’est pas moi qui étais en tort", explique-t-elle, assise dans son appartement, quelque part à Bruxelles.

Des années plus tard, l’histoire s’est répétée. L’ex-compagnon de Sylvie, le père de sa fille, a été mis en prison. Aujourd’hui, c’est donc elle qui dépose sa fille au Relais Enfants-Parents afin qu’elle puisse voir son père. "Je l’y dépose un mercredi sur deux, pour que le lien avec son père soit maintenu. Je ne veux pas que ma fille croie qu’il l’a abandonnée. Je le fais pour elle", assure-t-elle.

"Ces enfants sont des bombes à retardement. (…) On oublie parfois que ces enfants seront adultes un jour."

Il a aussi fallu trouver les mots pour expliquer la situation à sa fille. "Même si elle ne comprend pas, elle sent les choses, je n’utilise jamais le mot prison devant elle." Sylvie, elle-même, quand elle était enfant, avait raconté à ses copains d’école que son papa était en prison. Un aveu qu’elle a payé fort cher, un tribut qu’elle veut épargner à sa fille. "Il faut absolument épargner les enfants de tout cela, ils n’ont rien demandé. Pour moi, il ne faut pas aller dans le détail des choses en expliquant aux enfants. Papa a fait une bêtise, il t’aime, il ne t’a pas abandonnée, voilà le message principal."

Le mot de la fin? Laissons-le à Tim, l’un des "magiciens de l’ombre" de l’ASBL Relais Enfants-Parents. "Ces enfants sont des bombes à retardement. Si on ne les représente pas, ils ne diront jamais rien. Le risque d’apprentissage de ces enfants par mimétisme est très grand, sauf quand ils passent par ici. On oublie parfois que ces enfants seront des adultes un jour." En effet.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés