analyse

Tendre la main aux indépendants, avant qu'il ne soit trop tard

Chloé Van Gelder, esthéticienne: "Un indépendant sans travail, c'est un indépendant sans argent." ©saskia vanderstichele

Le suicide d'Alysson Jadin, coiffeuse à Liège, est devenu le symbole de la détresse des indépendants. Des initiatives fleurissent pour éviter d'autres passages à l'acte.

"Je tente de rester positive, mais ça devient long. Et ça s'annonce encore très long". Gaëlle tient une agence de voyages. Ce confinement, elle le vit quasi depuis 8 mois. "On avait cru à une reprise en septembre, puis pour Noël. Maintenant, on se dit qu'une reprise en mars semble compromise et que ce sera au mieux pour l'été." Si elle tient le coup financièrement, c'est la lassitude qui s'installe.

Pour Chloé Van Gelder, la vie est plus difficile. Son salon d’esthétique est une deuxième fois fermé et ses deux esthéticiennes mises au chômage. "On s'y attendait à ce confinement. On sait qu'il est nécessaire, mais un indépendant sans travail, c'est un indépendant sans argent. Il ne faut donc pas que cela dure trop longtemps." Avec un mari qui vient de lancer sa société de création d'enseignes publicitaires, des réserves, elle n'en a pas et les aides se font attendre.

Soutenir psychologiquement

Chloé, Gaëlle, ou Alysson ne sont malheureusement pas des cas isolés. "Au premier confinement, le call center du Service public de Wallonie avait été pris d'assaut par des indépendants en détresse", explique Thomas Thirion responsable de l'Aide psychologique pour les entrepreneurs en souffrance aiguë (Apesa). "Nous avons donc accéléré nos travaux en cours pour trouver une solution aux suicides des indépendants."

"Au cours du premier confinement, 55% de nos membres se disaient angoissés et déprimés. Ils sont pour ce deuxième confinement quelque 72% à l'affirmer."
Christine Mattheeuws
Présidente du Syndicat neutre pour indépendants (SNI)

Les chiffres de Statbel montrent que le suicide des indépendants n'est pas anodin. Entre 2012 et 2016, à savoir hors crise, on dénombrait quelque 60 suicides par an.

"Au cours du premier confinement, 55% de nos membres se disaient angoissés et déprimés. Ils sont pour ce deuxième confinement quelque 72% à l'affirmer", précise Christine Mattheeuws, présidente du Syndicat neutre pour indépendants (SNI).

En collaboration avec Apesa France et avec le soutien de la ministre wallonne de la Santé et de l’Action sociale, Christie Morreale (PS), un service d'aide a donc été mis sur pied en Belgique. À son actif, un numéro d'appel gratuit pour répondre au mal-être des indépendants et la création d'un réseau de "sentinelles".

Des "relayeurs" de mal-être

Le réseau de sentinelles, toujours en cours d'élaboration, a comme objectif la détection des cas de détresse aiguë auprès des entrepreneurs par des professionnels qui, chaque jour, évoluent à leur contact.

Plus de 600 juges, avocats, comptables, curateurs, secrétariats sociaux, fédérations patronales, banquiers, CPAS... sont ainsi actuellement formés par des psychologues à déceler les cas et à prendre la bonne attitude face à une personne en détresse. Ils devraient être opérationnels dès la mi-décembre.

"Il est souvent difficile pour un indépendant de demander de l'aide, c'est vécu comme un aveu de faiblesse. Même se tourner vers le CPAS est pour un grand nombre d'entre eux jugés comme inconcevable."
Thomas Thirion
Responsable de l'Apesa

"Il est souvent difficile pour un indépendant de demander de l'aide, c'est vécu comme un aveu de faiblesse. Même se tourner vers le CPAS est pour un grand nombre d'entre eux jugé comme inconcevable", insiste Thomas Thirion. "Les sentinelles rempliront donc, avec l'assentiment de l'indépendant, une fiche d'alerte qui sera transmise à un conseiller, qui prendra contact avec eux."

L'aide pourra venir d'un psychologue, un conseiller conjugal, un thérapeute familial, un addictologue

Cette initiative existe déjà en France depuis 2013. Désormais, chaque document envoyé lors d'une procédure juridique mentionne qu'un soutien psychologique peut être apporté gratuitement.

Selon les chiffres français, 47% des alertes sont en effet lancées lors d'une procédure de liquidation. Les mesures prises ensuite visent à 26% une protection des liens familiaux et sociaux, mais aussi la détermination à s'en sortir (22%).

Une écoute

126
aides
Depuis la mise en service du numéro gratuit mi-juillet, les deux psychologues ont déjà aidé 126 indépendants, dont 34 depuis le 2 novembre.

Le 0800/300.25 est lui disponible depuis le 15 juillet. Depuis, les deux psychologues présentes ont déjà aidé 126 indépendants, dont 34 depuis le 2 novembre.

Le principe est simple: tous les jours de semaine entre 8h30 et 17h, les appels sont possibles. En cas de grosse détresse, un maximum de 4 appels est prévu.

"Certains se sentent mieux après 2-3 appels, d'autres pas. Soit ils sont quand même aptes à reprendre leur vie et peuvent nous rappeler ultérieurement, soit ils sont orientés pour une pris en charge, mais se pose souvent la question du budget", explique Océane Ghijselings, psychologue.

UCM, par le biais de sa caisse d'assurances sociales, croule aussi sous les appels. "Nous sommes à plusieurs milliers d'appels par jour", souligne Thierry Evens, porte-parole. "Les gens appellent pour une question technique sur les aides, mais vite ils se laissent aller et expliquent leur situation."

Si l'UCM a dû renforcer ses équipes, elle a surtout dû leur apporter un soutien. " Face à cette détresse, certains de nos salariés, qui ne sont pas formés pour, ont craqué".

Du restaurateur à l'agriculteur

Le profil de l'indépendant en détresse est difficile à élaborer. Les appelants au numéro du centre de prévention, comme à celui de l'UCM, sont souvent des hommes de 40 et 50 ans. Ils sont indépendants ou patrons de petites PME.

Beaucoup sont actifs dans l'horeca, mais les psychologues affirment écouter également beaucoup d'agriculteurs. Souvent plus isolés, tributaires de la météo, ils se montrent déjà plus fragiles en hiver. "Cette angoisse habituelle est renforcée par l'ambiance anxiogène qu'on observe maintenant", explique Océane Ghijselings .

"Avec cette crise, la croissance de notre boutique a été plus rapide grâce à une volonté de manger plus local."
William
Agriculteur

Heureusement, tous ne plient pas. William, qui exploite la ferme familiale, avait lancé à l'été 2019, un comptoir de vente de viande. "Avec cette crise, la croissance de notre boutique a été plus rapide grâce à une volonté de manger plus local."

L'indépendant n'est pas comptable

Pour l'indépendant, c'est le sentiment d'avoir échoué qui fait le plus mal.
Un échec qui, selon le SNI, repose avant tout sur une absence de réserves. "Un indépendant bosse souvent beaucoup et ne se soucie pas des données chiffrées. Là, il se rend compte de la nécessité de garder un oeil sur la comptabilité", explique Christine Mattheeuws.

"On ressent beaucoup d'angoisse face au fait de savoir comment se passera la fin du mois, si la faillite sera évitée, quand verra-t-on le bout du tunnel," confirme Océane Ghijselings.

Les jeunes entrepreneurs de 30 à 35 ans sont frappés de plein fouet. Mais la peine peut être double pour les plus expérimentés qui sont confrontés à l'effondrement de l'oeuvre d'une vie.

"Pourquoi ne pas profiter du temps qu'ils ont actuellement pour les coacher sur la connaissance des chiffres et de screening des entreprises."
Christine Mattheeuws
Présidente du SNI

La présidente du SNI affirme qu'il y a là une carte à jouer. "Pourquoi ne pas profiter du temps qu'ils ont actuellement pour les coacher sur la connaissance des chiffres et de screening des entreprises. Cela pourrait mener à des sociétés plus saines et donc nécessitant moins lors d'une gestion de crise et des aides ultérieures d'Etat."

Des aides, oui, mais lesquelles?

Autre raison de l'angoisse des indépendants, le dédale kafkaïen des aides. "Mon secrétariat social me signale cette semaine, que j'ai encore droit à une prime... pour le 1er confinement. Mon employée, elle, s'est vue signifier par son syndicat qu'elle n'avait pas rendu les documents pour son chômage du mois d'octobre, alors qu'elle n'est en chômage que depuis novembre", souligne Chloé.

La situation n'est guère plus claire pour les professionnels. "À chaque réunion du comité et la publication des mesures au Moniteur, c'est la même chose. Des éclaircissements des autorités officielles sont nécessaires, mais celles-ci ne nous disent jamais la même chose", dit-on au SNI.

Pour la présidente, il serait judicieux de créer un help desk central où on ne parlerait que d'une seule voix.

Mesures incomprises?

À la veille des achats et des fêtes de Noël, les indépendants souffrent aussi du manque de perspectives.

"Si je ne passe pas mes commandes maintenant, je n'aurai pas les produits pour les fêtes. Mais je ne peux pas me permettre de faire du stock en cas de fermeture prolongée", ajoute Chloé.

Enfin, il y a l'incompréhension. Pourquoi certains, qui avaient investi pour assurer une sécurité totale aux clients et au personnel, sont forcés à la fermeture et pas d'autres?

Si les soutiens économiques des gouvernements sont salués, les effets psychologiques de cette crise sur les acteurs économiques, comme sur la population en générale, risquent de laisser des traces pendant plusieurs années.

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