Un fonctionnaire du SPF Finances a également caché des millions chez Henri de Croÿ

Le Prince Henri de Croÿ. ©Photo News

Parmi les Belges ayant fait appel au prince Henri de Croÿ pour cacher de l’argent au fisc et à la justice, on trouve également un fonctionnaire du SPF Finances. Le prince l’a aidé à investir son argent noir dans l’immobilier à Londres et à acheter des antiquités en toute discrétion.

"Le client est aujourd’hui à la retraite. Après une carrière de haut fonctionnaire du gouvernement belge, il a terminé son parcours professionnel au ministère des Finances. Nous évaluons sa fortune à 5 millions d’euros. Ces avoirs proviennent de sa carrière professionnelle, de ses investissements dans l’immobilier et de l’héritage d’une tante." Ce sont les premières lignes du rapport rédigé par un collaborateur du prince belge Henri de Croÿ, le 18 septembre 2009. Le prince et ce juriste suisse, ont eu ce jour-là un premier contact avec un nouveau client de Wallonie. "Nous allons créer pour lui une société aux Emirats et ouvrir un compte bancaire auprès de la banque privée Edmond de Rothschild aux Bahamas. Ce compte sera crédité d’environ 3 millions d’euros."

"HDC (prince Henri de Croÿ, NDLR) fournira plus d’informations sur l’origine de l’argent. HDC a un autre rendez-vous prévu avec le client le 1er octobre." C’est par cette phrase que le juriste suisse conclut son rapport. Une phrase qui est manifestement restée en travers de la gorge du prince: "Je n’ai aucune information supplémentaire à fournir quant à l’origine des fonds. Pendant la réunion, tu as eu l’occasion de poser toi-même toutes les questions au client. Ce que nous devons faire aujourd’hui, c’est mettre sur pied une structure fiscale", lui répond le prince dans un e-mail au ton plutôt hargneux.

Mais, le juriste ne lâche pas. "Dans certains cas tu me laisses libre de poser les questions au client, soit tu me dis clairement avant l’entretien que je dois poser un minimum de questions au client afin de ne pas l’effaroucher, ce qui était le cas ici…", répond-il. "J’ai les pires craintes rien qu’à l’idée de te laisser carte blanche!", conclut le prince.

Hommes de paille

Plus aucune question ne sera posée à propos de l’origine de l’argent. Deux semaines plus tard à peine, le prince de Croÿ renvoie un e-mail: "Le client est d’accord avec l’opération. Notre commission: 50.000 euros. Avançons aussi vite que possible." Le collaborateur inquiet a démissionné peu après. Deux semaines plus tard, le compte bancaire était ouvert aux Bahamas et crédité de 3,86 millions d’euros venus de Suisse. Les hommes de paille du prince ont permis que l’argent soit investi dans toutes sortes de fonds et d’actions à partir des Bahamas.

Henri De Croÿ.

Nous avons pu vérifier que le client était bien un fonctionnaire belge. Il a travaillé dans l’ancien "ministère des Finances", au sein de l’Administration des pensions, jusqu’au 1er janvier 2006, date à laquelle cette administration a été transférée à la Sécurité sociale. Le Service fédéral des pensions n’a pas voulu nous communiquer pendant combien de temps le fonctionnaire avait continué à y travailler "pour des raisons de respect de la vie privée".

À l’instar des autres clients belges du prince, le fonctionnaire a reçu des cartes de crédit étrangères lui permettant d’effectuer des paiements en Belgique. Ces cartes lui ont été envoyées par la poste à son domicile à partir des Emirats. Au début, les cartes étaient à son nom, mais en février 2006, le prince a clairement fait comprendre au fonctionnaire que c’était "trop dangereux", et qu’il avait intérêt, tout comme les autres clients, à utiliser une carte anonyme.

Pour éviter toute trace, le réseau du prince faisait déconnecter le système d’alerte par SMS utilisé par la banque.

Tanzanie et Hezbollah

Une enquête du Tijd avec L’Obs

Par l’intermédiaire de l’hebdomadaire français L’Obs et de ses "Dubai Papers", nos confrères flamands du Tijd ont pu mettre la main sur 3.100 documents ayant "fuité". Ces documents montrent comment, entre 2002 et 2018, des Belges fortunés ont pu cacher pendant des années des millions d’euros d’argent noir. Tout cela a été rendu possible grâce à un réseau gravitant autour du prince belge Henri de Croÿ.

L’argent n’était jamais versé directement sur sa carte de crédit à partir de son compte caché aux Bahamas et transitait via un compte écran séparé. Le réseau du prince faisait transférer l’argent via un compte bancaire en Tanzanie. Ce compte avait été ouvert – via un intermédiaire situé à Chypre – à Dar es Salam, auprès de la banque FBME, un établissement loin d’être irréprochable. En 2014, les autorités américaines ont accusé la FBME d’être au service d’organisations criminelles et du groupe terroriste libanais Hezbollah. En 2017, la banque a été liquidée après avoir été coupée du système financier américain.

Pour éviter toute trace permettant de remonter au compte tanzanien, le réseau du prince faisait déconnecter le système d’alerte par SMS utilisé par la banque pour informer ses clients en cas de transaction sur ses comptes. Il valait mieux éviter de laisser des traces plutôt que de s’assurer qu’aucune somme d’argent n’avait disparu.

La dernière visite du prince au fonctionnaire à Bruxelles date de janvier 2017. Avec le même objectif: garder l’argent bien caché. "Je lui ai expliqué la structure que nous avions en tête pour éluder les règles CRS", a noté le prince. CRS est l’acronyme de "Common Reporting Standard", un accord conclus en vue de l’échange automatique de données bancaires entre pays. Il allait falloir trouver d’autres cieux plus cléments.

Le fonctionnaire s’est en fait plaint d’avoir demandé à plusieurs reprises un relevé de ses investissements sans avoir rien reçu. De plus, sa carte de crédit ne fonctionnait plus. Pour le rassurer, le prince lui a réservé quatre nuits dans un hôtel aux Emirats afin qu’il puisse visiter ses bureaux. Un mois après, son magot était transféré à Puerto Rico.

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