Un océan (jaune) de perplexité

©Aude Vanlathem

Cette fois-ci, on va surtout vous faire part de notre perplexité. Qui nous pousse à aligner davantage de questions que de réponses, au mépris même d’une certaine structuration.

Assumons donc ce fatras.

On l’a écrit: le mouvement des gilets jaunes a fait naître en nous des réactions contradictoires, quelque part entre rejet et empathie. Eh bien, nous y voilà, la réponse politique apportée à cette vague contestataire et protéiforme nous plonge dans un océan de perplexité.

En Belgique, où l’embrasement a l’habitude d’être plus modéré, Charles Michel n’a pas tardé à dégainer un petit calibre, annulant la hausse prévue pour 2019 des accises sur le carburant. Un geste à un euro le plein, et à nonante millions pour l’État belge. En France, Emmanuel Macron a été contraint de sortir un arsenal autrement plus solide, allongeant jusqu’à dix milliards, sans pour autant faire cesser la grogne.

Plusieurs questions s’imposent.

Aux dernières nouvelles, la hausse des accises décidée fin 2015 ne constituait-elle pas l’une des sources de financement du "tax shift" mitonné par la coalition suédoise?

Quel message cela envoie-t-il? Le pouvoir politique a-t-il bronché, lorsque les infirmières ou les professeurs dénonçaient leurs conditions de travail? Les dernières mobilisations pacifiques ont-elles décroché la moindre victoire? Et là, voilà la horde des gilets jaunes. Qui grondent plus ou moins fort, et dont certains – parmi eux, des individus descendant pour la première fois dans la rue – recourent à la violence. Et quoi? Ils sont partiellement entendus. Faut-il donc casser pour obtenir satisfaction?

Il est aussi cocasse de constater la perplexité – décidément – du pouvoir en place, qui se retrouve seul face à un mouvement essentiellement déstructuré, aux revendications filant dans tous les sens et d’humeur versatile. À qui s’adresser? Qui convaincre? Et ce après avoir, il faut bien le dire, eu tendance à ignorer, si pas dévaloriser, les corps intermédiaires.

Qui va payer?

Ceci encore. Accordons-nous là-dessus. Oui, les gilets jaunes ont été infiltrés par les extrêmes. Récupérés à outrance – essentiellement en France – par des partis sans vergogne, quitte à trahir les aspirations sociales qui en sont à la base, cette dénonciation des injustices et cette peur du déclassement social. Mais si le cri de ceux qui passaient jusque-là sous les radars politiques est légitime, comment faire le tri dans la valse des demandes?

N’assiste-t-on pas, faute de structuration et de représentativité, à l’avènement des revendications individuelles? Où celui qui gueule le plus fort ou cause le plus de dégâts obtient gain de cause? Comment, dans cette configuration, encore faire parler l’intérêt général?

Enfin. Qui va payer tout cela? Parce que ces fameux dix milliards sont en mesure de faire déraper le budget de la France. Qu’on se comprenne bien: ce n’est pas le déficit français qui va nous empêcher de dormir. Mais bon: peut-on décemment, drapé dans sa rigueur, faire les gros yeux à l’Italie populiste et son budget qui dévisse et, quelques semaines plus tard, s’adonner aux mêmes vices?

Qui va les payer, donc, ces dix milliards obtenus dans l’urgence et sous pression – cette précipitation constitue-t-elle d’ailleurs le contexte idéal pour engager pareille dépense? Qui va devoir assumer, et se ramasser la facture sur le crâne?

Des questions, on en a encore. Celle-ci, tenez: fallait-il céder sur le prix des carburants, en cette période d’alerte climatique? Parce que, si on a bien tout compris, accompagner socialement la transition énergétique afin de ne laisser, idéalement, personne sur le bord de la route, ce n’est pas la même chose que reporter, ou annuler, cette transition, et la modification de notre mode de consommation qui l’accompagne.

Prenez le geste belge, rapidement consenti par Charles Michel alors que sa crise politique mijotait gentiment. Bien sûr, 90 millions, c’est une goutte dans la mer budgétaire. Mais aux dernières nouvelles, la hausse des accises, notamment sur le carburant, décidée fin 2015 ne constituait-elle pas l’une des sources de financement du "tax shift" mitonné par la coalition suédoise? Glissement fiscal dont la finalité était d’alléger l’écrasante taxation pesant, en Belgique, sur les épaules du travail? En se focalisant, dans un premier temps, sur les plus bas salaires? On ne voudrait pas critiquer, mais était-il judicieux de revenir là-dessus? Pour une fois, en plus, que Michel avait pris une mesure vaguement écologique.

Un vaste questionnement, on vous avait prévenus. En vous souhaitant tout de même un excellent week-end.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect