reportage

Une carte d'étudiant en attendant le permis de séjour

©Kristof Vadino

L’UCLouvain est la seule université en Belgique à organiser un programme de cours totalement dédié aux réfugiés. Nous les avons accompagnés en classe.

Dans leur pays, ils étaient ingénieurs, pharmaciens, professeurs, psychologues. Ici, ils ne sont plus rien. Seule l’étiquette de réfugié leur colle à la peau. Ils occupaient parfois de hautes fonctions, ils ont tout laissé tomber. Prenant leur valise sous le bras, par la main leur femme, mari, enfant. "Pour des raisons politiques", racontent-ils pudiquement dans ce local de l’UCLouvain, où Nancy Verhulst leur donne cours de français tous les jeudis matin.

Pas un mot de plus. Dans la classe flotte un parfum lourd de guerre, de souffrances. De méfiance aussi. Et de peur, un peu, encore. "C’est dur pour eux de parler de leur parcours. Ne pas poser de questions, attendre que cela vienne, si ça doit venir, c’est le mieux à faire", explique la jeune femme.

©Kristof Vadino

Vous n’en saurez donc pas plus sur les raisons qui les ont poussés à quitter leur pays. La Syrie, l’Erythrée, la Turquie, l’Iran, Djibouti. Ils s’appellent Mojtaba, Nirad, Semha, Kasina, Fatma, Ahmad et Alaoui. Dans leur regard se mélangent la douleur et l’espoir. En Belgique, ils ne sont plus rien, mais espèrent retrouver un jour leur statut d’antan. Ou quelque chose d’approchant.

Cet espoir, il leur est offert par l’UCLouvain au travers de son programme Access2University. 22 inscrits cette année, 15 l’an dernier, année de lancement du programme. Assis aux tables qui entourent leur prof, Nancy, ils déchiffrent plus ou moins aisément les documents que leur a donné la jeune femme. Un exercice, trois profils similaires au leur. "Choisissez un des profils, et expliquer pourquoi vous l’avez choisi, argumentez". Le but: à la fois perfectionner l’usage du français et les aider à comprendre le système universitaire belge, leur permettre de s’y retrouver dans les méandres de l’offre de cours, et finalement poser leur choix pour leur futur.

Il y a du boulot, comme on dit. Kasina, turc, sociologue, choisi l’un des profils parce qu’il y lit "travail de fin d’étude". Dans son esprit, cela veut dire job assuré au bout du parcours. "Non, non, lui dit Nancy en souriant, travail de fin d’étude, c’est le travail qu’il faut rendre à la fin des études. 80 pages, écrites en français". Il lui sourit (jaune) en retour. Déception. Écrire 80 pages en français, cela lui semble hors de portée. Ahmad renchérit, dans un français plus fluide. "Je connais quelqu’un qui vient du Danemark, il a écrit la moitié de son travail en anglais… Ce n’est pas possible?" "ça dépend des facultés sans doute", lui répond Nancy.

"Quand ils arrivent ici, demandeurs d’asile, ils ne connaissent rien, personne. Ils ont tout à apprendre. Pas seulement la langue, mais les codes de notre société et son organisation."

Dans ses yeux, une lueur bienveillante. Elle sait qu’ils ont encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’arriver au bout de leur rêve. On lui fait remarquer, au sortir du cours, que certains des élèves, comme Ahmad, se débrouillent très bien en français. "Oui, mais c’est aussi la deuxième année qu’il suit le programme. Aujourd’hui, en parallèle, il a déjà commencé des cours à Cardijn."

On peut cumuler avec des cours en faculté. On peut "bisser" aussi son programme AccessToUniversity. Et il n’y a pas de honte à cela. C’est également ce qui est arrivé à Mojtaba. Venu d’Iran, il rêve de retrouver une place d’ingénieur. Mais dans son pays, les études sont beaucoup plus axées sur les aspects pratiques. Pas simple pour justifier une équivalence de diplôme. Il aime les maths et la physique, il est sauvé. Mais il devra s’accrocher.

Aide à l’orientation

"Quand ils arrivent ici, demandeurs d’asile, ils ne connaissent rien, personne. Ils ont tout à apprendre. Pas seulement la langue, mais les codes de notre société et son organisation", raconte encore Nancy. Eux aussi le savent. Parfois, on les invitera d’ailleurs à revoir leurs ambitions à la baisse. Ils rêvent d’intégrer un master, ce ne sera pas toujours possible pour tous. "Les CPAS n’acceptent pas de les aider durant cinq ans d’études, ou plus", explique Dana Samson, la pro-rectrice de l’UCLouvain à l’international.

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Durant cette première année de transition, tremplin pour se lancer dans un master, le programme Access2University aide donc ces réfugiés à retrouver une voie vers une formation à leur portée. Et une porte d’entrée vers le marché du travail. Des cours de français, et trois cours maximum dans la filière choisie, histoire de voir si la réalité correspond aux attentes.

Des cours de français en ligne, des tandems avec des étudiants belges pour les aider à s’intégrer, une aide administrative, la construction de leur projet, la présentation du paysage de l’enseignement supérieur, l’aide pour l’équivalence des diplômes, l’aide psychologique et médico-sociale. Le programme est chargé et va bien au de-là de la sphère des études. Et c’est cela qui le rend unique.

Retour en classe. Assise à leur côté, on les écoute raconter leur parcours, leurs rêves. Ils viennent de pays où internet est contrôlé, où les générateurs d’électricité leur offriront à peine 4 heures de travail sur ordinateur. Quand ils ont de la chance… Certains n’ont jamais vu un PowerPoint. D’autres savent à peine surfer sur la toile.

"Ils n’ont jamais connu le dialogue, l’échange entre professeurs et élèves. C’est une des choses qui les étonnent souvent ici."

Nancy raconte que là d’où ils viennent, ce sont les professeurs qui décident de ce qu’ils apprendront ou pas. Ils leur délivrent un message unilatéral. "Ils n’ont jamais connu le dialogue, l’échange entre professeurs et élèves. C’est une des choses qui les étonnent souvent ici. Au début, ils ne libèrent pas leur parole, ils n’osent pas dire ce qu’ils pensent, leurs croyances, ils brident leurs idées. Ils croient qu’ils n’ont pas le choix."

"On a trouvé la liberté"

Quand on leur demande pourquoi avoir choisi la Belgique comme pays d’accueil, le mot démocratie fuse de tous côtés. "On a trouvé la liberté, la Belgique, c’est un pays démocratique", dit Fatma. "Ici, je peux dire sans peur que je suis kurde, renchérit Nirad. Dans mon pays je ne pouvais pas." "En Belgique, on respecte toutes les religions, on reçoit une aide financière pour étudier, ajoute Ahmad. En Iran, je ne pouvais étudier qu’un seul jour, les six autres je devais travailler."

"En Belgique, on respecte toutes les religions, on reçoit une aide financière pour étudier. En Iran, je ne pouvais étudier qu’un seul jour, les six autres je devais travailler."
Ahmad

À leurs yeux, la Belgique qui les a accueillis, c’est leur pays maintenant. Ahmad, qui est Afghan de naissance, a émigré à l’âge de un an et demi avec sa famille en Iran parce que son ethnie, les Hazaras (une minorité chiite afghane), était persécutée. Il a grandi en république islamique, mais là aussi, on lui faisait comprendre qu’il n’était pas à sa place. "On allait à l’école cachés dans des maisons, pour aller à l’université, c’était très difficile pour nous, Afghans. J’ai dû m’y reprendre à trois fois avant d’y parvenir. J’ai fait des études en business management, mais cela ne m’intéressait pas. Moi je veux être assistant social."

Ahmad arbore un tee-shirt "No one is illegal". Le jeune homme est très actif pour aider et défendre les réfugiés comme lui, aussi bien en Belgique que par-delà les mers, dans son pays d’origine. Il fait déjà du bénévolat dans la coordination des étudiants internationaux, et dans des collectifs de réfugiés. Et c’est ce qui le motive aussi, comme plusieurs de ses camarades, à reprendre des études. Trouver une place dans la société belge, et de préférence en pouvant aider leur prochain. Kasina, fort de son diplôme de sociologie qu’il espère "upgrader" en Belgique, rêve par exemple de travailler dans une institution comme le haut-commissariat aux réfugiés, et faire de son expérience un atout.

Un lien de confiance essentiel

©Kristof Vadino

C’est d’ailleurs ce qu’a aussi fait Jean-Marie Mutore, le coordinateur de la plateforme réfugiés de l’UCLouvain. Lui aussi a été demandeur d’asile. Lui aussi se sert de son expérience et son vécu de terrain pour aider ses pairs. Et aux yeux de Dana Samson, la prorectrice, c’est un atout immense pour le projet Acess2University. "On a toujours accueilli des étudiants réfugiés, 80 sont inscrits dans un programme complet, explique-t-elle. Mais cela prend parfois beaucoup de temps aux professeurs pour aider les étudiants à gérer la logistique, et cela au détriment du pédagogique. Il fallait un coordinateur. Jean-Marie est le point de contact à la fois pour les intervenants et les étudiants. Il a un immense réseau, il travaille avec les CPAS, les centres fermés."

Ayant lui-même traversé ces épreuves, Jean-Marie Mutore peut aussi nouer un lien de confiance avec les étudiants, un lien essentiel pour leur éviter le décrochage: "Les obstacles, on ne s’imagine pas, sont énormes. S’ils ne trouvent pas de logement, s’ils ont des problèmes familiaux dont ils ne parlent pas, des problèmes de santé, cela peut leur prendre beaucoup d’énergie qu’ils ne savent pas dédier aux apprentissages. Le but du programme est donc bien plus large que de leur dispenser des cours."

"Ce n’est pas tout de signer des pétitions, manifester. à un moment donné il faut mettre la main à la pâte et se bouger."
Vincent Blondel
Recteur de l’UCLouvain

En reprenant la route, on croise sur les escaliers du rectorat de l’UCLouvain Vincent Blondel, le recteur de l’université. L’UCLouvain est la seule, actuellement, à organiser un tel programme, même si les autres universités accueillent aussi des réfugiés. "Ce n’est pas tout de signer des pétitions, manifester, nous dit Vincent Blondel. À un moment donné il faut mettre la main à la patte et se bouger." Le programme Access2University est né sous l’impulsion, notamment, du recteur, mais aussi de l’appel lancé par l’Europe pour que les universités, elles aussi, contribuent à donner une réponse cohérente et structurée à l’accueil des réfugiés.

Actuellement, un tiers de la population mondiale a accès à l’enseignement. Parmi les réfugiés, ils sont à peine 1%… De quoi interpeller. "Depuis 2015, les initiatives des universités se sont multipliées. Montrer l’immigration sous un angle positif, monter les possibilités qui existent d’insertion dans notre société, c’est essentiel", conclut Dana Samson.

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