carte blanche

Une liberté à respecter, une liberté à protéger

Suite au meurtre abject commis en France sur Samuel Paty, les recteurs des Universités belges affirment leur attachement à la garantie inconditionnelle de la liberté académique, et appellent les autorités responsables à les soutenir en ce sens.

Samuel Paty, enseignant d’Histoire et de Géographie dans une école secondaire de la banlieue de Paris a été sauvagement mis à mort. Motif ? Il avait, au cours d’une leçon dédiée à la liberté d’expression, montré à ses élèves des caricatures du Prophète publiées par Charlie Hebdo.

Enseignant manifestement très apprécié et très humain, Samuel Paty avait averti ses élèves et donné la possibilité à ceux d’entre eux qui ne voulaient pas être confrontés à la vue des caricatures de se tenir à l’écart.

Samuel Paty. ©Photo News

Vendredi passé, un jeune adulte exécuta de manière publique l’enseignant, en le décapitant. Samuel Paty est mort en raison de ce qu’il exposait dans sa classe, de ce qu’il enseignait.

Support inconditionnel

L’impact de cet évènement ne s’arrête pas aux frontières de la France et de l’enseignement secondaire. Il s’étend largement et touche aussi notre pays et à nos établissements d’enseignement supérieur.

Ce que Samuel Paty faisait n’est rien d’autre que ce que nombre de nos collègues font lorsqu’ils enseignent à propos de la liberté d’expression, des rapports entre Droit et religion, de la Théologie, de la Sociologie ou de l’Anthropologie des religions, et dans bien d’autres matières.

Le risque existe que certains d’entre eux et certaines d’entre elles se sentent intimidé·e·s par ce drame épouvantable – il nous revient que c’est, pour l’un ou l’autre, déjà le cas – avec les conséquences qui pourraient en découler sur ce qu’ils.elles osent encore enseigner et la manière dont ils·elles le font.

Notre réaction sera donc – au-delà de l’expression de notre consternation – d’exprimer notre plus total soutien à ces collègues. Qu’ils/elles continuent à faire ce que, jusqu’à présent, ils·elles ont fait de leur mieux. Y compris si cela passe par l’exposition de caricatures, non pas dans l’optique de “choquer pour choquer”, mais bien pour armer les étudiants d’une attitude critique et de nouveaux angles de vue, ainsi que le veut notre mission, au regard de la liberté académique.

"Le risque existe que certains enseignants se sentent intimidés par ce drame épouvantable avec les conséquences qui pourraient en découler sur ce qu’ils.elles osent encore enseigner et la manière dont ils·elles le font."
Collectif de signataires
Ensemble des recteurs francophones et néerlandophones de Belgique

Liberté académique

Au début de ce mois d’octobre, la Cour de justice de l’Union européenne rappelait que « la liberté académique, dans la recherche comme dans l’enseignement, doit garantir la liberté d’expression et d’action, la liberté de communiquer des informations de même que celle de rechercher et de diffuser sans restriction le savoir et la vérité », étant entendu que cette liberté « n’est pas limitée à la recherche académique ou scientifique, mais qu’elle s’étend également à la liberté des universitaires d’exprimer librement leurs points de vue et leurs opinions ». L’autre Cour européenne – celle de Strasbourg – ne dit pas autre chose.

Cette liberté académique, que proclame la Magna Charta Universitatum à laquelle toutes nos institutions ont adhéré, est un bien précieux, non seulement pour les enseignant·e·s et les chercheur·e·s, mais aussi pour la société tout entière, qui tire de leur vocation et de leur travail une part considérable de son épanouissement et de ses progrès.

La mort tragique de Samuel Paty nous donne à réfléchir sur le sens de notre mission d’enseignement et les conditions de son accomplissement. Côté enseignant·e·s ou côté étudiant·e·s, nos auditoires sont, aujourd’hui, aussi pluriels que la société elle-même. Nous voyons cette diversité comme une réussite, une chance.

Si tant est qu’ils aient existé, l’« entre soi » et l’homogénéité spontanée des idées et des positionnements, sont définitivement derrière nous. Ce qui « heurte, choque, ou dérange » une partie de la population – pour reprendre les termes bien connus de la Cour de Strasbourg – va inévitablement s’inviter dans nos cours, dans nos séminaires et dans nos colloques, à l’initiative des enseignant·e·s ou des étudiant·e·s.

Rien, ou très peu, en la matière ne relèvera de l’évidence. Des esprits très raisonnables ont divergé, et continueront à diverger sur la question de savoir où doivent être placées les limites exactes de l’expression, par chacun.e, de ses convictions, de ses idées. Au vrai, la seule évidence qui doit s’imposer d’emblée, et sans la moindre concession, est celle de la tolérance et du respect mutuel, inconditionnel, que se doivent les protagonistes de la discussion.

«Si tant est qu’ils aient existé, 'l’entre soi' et l’homogénéité spontanée des idées et des positionnements, sont définitivement derrière nous.»
Collectif de signataires
Ensemble des recteurs francophones et néerlandophones de Belgique

Le débat sur les «limites» – et surtout l’enseignement qui vise à faireréfléchir les étudiant·e·s à ce propos – ne doivent eux-mêmes en connaître aucune, et ne peuvent certainement pas être inhibés par la crainte de quelques représailles ou violences, physiques ou morales. En franchissant la porte de l’Université, chacun.e, enseignant.e ou étudiant.e, accepte immanquablement et irrévocablement, non pas de renoncer à son identité, mais de se confronter à l’altérité

Protection maximale

Depuis des années, dans chacune de nos universités, des enseignant·e·s mettent sereinement au débat les idées qui « heurtent, choquent ou dérangent », et convoquent, dans cette perspective, l’« affaire des caricatures » ou d’autres sujets non consensuels de ce type. Il est heureux qu’il en soit ainsi, et indispensable qu’il continue à en être ainsi à l’avenir. Cette liberté, précieuse pour eux-mêmes et elles-mêmes et toute la communauté, doit être respectée et protégée.

Comme Universités, nous voulons offrir cette protection de la manière la plus résolue et étendue possible. Plus avant, nous en appelons aux autorités compétentes, à tous niveaux, pour qu’elles nous soutiennent dans cette démarche, et qu’un climat d’angoisse et d’intimidation ne s’empare pas de nos institutions. Négliger d’agir en ce sens, c’est mettre sérieusement en péril la liberté d’enseignement – pierre angulaire de notre société – et, plus largement, notre État de droit démocratique.

Vincent Blondel, Recteur UCLouvain
Philippe Dubois, Recteur UMons
Naji Habra, Recteur UNamur
Pierre Jadoul, Recteur USaint-Louis – Bruxelles
Caroline Pauwels, Rector VUB
Annemie Schaus, Rectrice ULB
Luc Sels, Rector KU Leuven
Rik Van de Walle, Rector Ugent
Herman Van Goethem, Rector Uantwerpen
Bernard Vanheusden, Rector Uhasselt
Pierre Wolper, Recteur ULiège

Lire également

Messages sponsorisés