interview

Valérie Glatigny: "C'est en faisant confiance aux jeunes qu'on les convaincra de respecter les mesures"

La ministre de l’Enseignement supérieur en appelle au sens des responsabilités des jeunes pour faire face à la crise. ©SISKA VANDECASTEELE

La crise sanitaire a ralenti le train des réformes dans l'enseignement supérieur. Conséquence parmi d'autres: la refonte du décret paysage, qui règle le fonctionnement des universités et hautes écoles, n'entrera pas en vigueur avant 2022.

Le Codeco a tranché: les étudiants retrouveront partiellement leurs auditoires dès le 15 mars. Une "satisfaction" pour la ministre de l’Enseignement supérieur, Valérie Glatigny (MR), avec laquelle nous abordons la crise sanitaire, mais aussi ses conséquences sur les réformes prévues dans les universités et hautes écoles.

Cette reprise partielle des cours arrive au bon moment ?

Nous avions déjà proposé cette reprise la semaine dernière, mais nous sommes satisfaits qu’elle soit désormais actée. Pour récolter les fruits des interactions entre professeurs et étudiants en termes d’aide à la réussite et de bien-être, c’était maintenant ou jamais. Nous parlons bien d’une reprise avec un maximum de 20% de présence simultanée sur les campus. Il y aura peu de risques de contaminations puisque nous disposons d’un protocole strict. Je suis persuadée que c’est en faisant confiance aux jeunes qu’on les convaincra de respecter les mesures.

Un plan d'environ 13 millions d'euros a été prévu pour venir en aide aux étudiants touchés par la crise. D'autres fonds pourraient être débloqués?

J’ai demandé à l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (ARES) de réfléchir à ce que l’on peut encore entreprendre. Nous envisageons, par exemple, de revoir le calcul des allocations d’études en nous basant uniquement sur l’année précédente, et non sur deux ans auparavant, et ce afin de mieux prendre en compte la situation particulière des parents touchés par la crise.

Il existe aussi énormément d'aides émanant des autres niveaux de pouvoir, mais elles ne sont pas suffisamment connues. Nous sommes occupés à les lister pour les diffuser vers les jeunes.

Vu la durée de la crise, les étudiants pourraient-ils être déclarés finançables pour l’an prochain, même s’ils n’entrent plus dans les critères?

Il faut éviter de décourager les étudiants avant même la session de juin. Nous ne fermons pas la porte, mais passer le signal que les critères de finançabilité seront neutralisés dès maintenant ne serait pas raisonnable. On évaluera la situation après les examens.

"Je préfère mener un travail sur les allocations d’études afin que ce soit les parents les plus touchés par la crise qui puissent bénéficier d’une majoration, plutôt que de faire des cadeaux à des familles qui en auraient moins besoin."

La Fédération des étudiants francophones (FEF) réclame une baisse des droits d’inscription pour lutter contre la précarité étudiante. Est-ce réalisable?

Aujourd’hui, le minerval s'élève pour les boursiers à 0 euro et est fortement réduit pour les étudiants de condition modeste. Est-ce qu’en le diminuant pour les autres, on ne va pas seulement offrir une perspective aux familles les plus aisées? Soyons clairs, je préfère mener un travail sur les allocations d’études afin que ce soit les parents les plus touchés par la crise qui puissent bénéficier d’une majoration, plutôt que de faire des cadeaux à des familles qui en auraient moins besoin.

Repères

Décret paysage

Adopté en 2013, le décret paysage organise les études supérieures en Belgique francophone. En BAC1, tous les étudiants d’une même filière suivent un programme commun de 60 crédits. Actuellement, ils doivent acquérir au minimum 45 crédits en première année pour pouvoir poursuivre leur parcours l’année suivante. Les crédits résiduels sont alors reportés. Problème: certains traînent trop longtemps des "examens ratés" d'une année à l'autre et se retrouvent donc tardivement en situation d'échec, ce qui peut avoir de lourdes conséquences sur leur finançabilité.

Finançabilité

Le coût des études d'un étudiant est assumé pour une petite partie par les droits d'inscription et pour la plus grande partie par un subside versé à l'établissement par la FWB. Ce subside n'est versé que pour les étudiants qui sont considérés comme "finançables". Aujourd'hui, le statut d'étudiant finançable dépend d'un calcul complexe des crédits obtenus par un jeune, et donc de sa réussite dans un certain nombre de matières.  Après des échecs répétitifs ou de nombreuses réorientations, un établissement supérieur peut refuser d'inscrire un étudiant devenu "non-finançable". L'année dernière, les critères de finançabilité avaient été neutralisés.

À plus long terme, la lutte contre la précarité des étudiants ne passera-t-elle pas par la réforme du décret paysage?

Il y a évidemment un lien entre l’allongement des études et la précarisation des étudiants. L’objectif n’est pas d’en finir avec le décret paysage, qui prévoit l’idée d’une progression par accumulation de crédits (voir encadré), mais d’en corriger certains effets pervers. Actuellement, les étudiants se retrouvent trop souvent avec un sac à dos de crédits trop lourd à porter parce qu’ils ne se sont pas bien appropriés leur parcours d’études. La situation d’échec est donc constatée beaucoup plus tard qu’auparavant, ce qui peut avoir d'importantes conséquences.

En septembre, vous déclariez que les étudiants devraient, dès la rentrée 2021, réussir leurs 60 crédits de BAC1 en deux ans maximum. Cette philosophie a-t-elle été maintenue ?

La réforme fait toujours l’objet de discussions. Nous voulons permettre à l’étudiant de savoir dès le début de son cursus s’il est bien sur une trajectoire de réussite. S’il ne l’est pas, il faut rapidement pouvoir le faire profiter d’aides. Notre travail porte sur ces deux aspects de manière simultanée.

Ce que nous prévoyons, c'est donc une meilleure structuration du parcours sur les trois premières années, laquelle inclura une réussite en BAC1 fixée à 60 crédits et qui devra avoir lieu en un temps donné. Je ne suis cependant pas fermée à des aménagements quant à la durée pour réussir ces crédits. Les deux ans ne sont pas un totem.

Une entrée en vigueur de la réforme en 2021 est-elle toujours envisageable?

La crise a ralenti le train des réformes, mais on garde l’objectif d’aboutir pour l’été sur celle-ci. Nous devrons ensuite permettre aux établissements et aux étudiants de se l'approprier. En toute modestie, je pense que nous devons ouvrir la porte au fait qu'elle ne s’appliquera qu’en 2022.

En 2022, un autre gros morceau doit entrer en vigueur : la réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE), qui prévoit l'allongement des études d'un an. Est-ce possible de la mettre sur les rails compte tenu de la situation budgétaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles?

Je pense non seulement que c’est possible, mais aussi qu’on se doit de le faire. L’OCDE nous rappelle fréquemment que les performances de notre système d’enseignement obligatoire sont assez faibles, mais aussi qu’il est coûteux et inégalitaire. Ma collègue Caroline Désir s’emploie à améliorer cela en mettant en œuvre le Pacte pour un enseignement d’excellence. Nous réussirons ou nous échouerons ensemble sur ce thème, car une grande partie du Pacte, c’est aussi lutter contre la pénurie des professeurs et améliorer leur formation.

Justement, cette réforme ne risque-t-elle pas d’avoir, dans un premier temps, un effet contreproductif sur la pénurie ?

L’allongement prévu des études aura un effet mécanique de creusement de la pénurie. Nous souhaitons le contrebalancer en augmentant les interactions entre théorie et pratique dans le futur cursus. On pourrait par exemple imaginer qu’un tiers, voire la moitié, de la dernière année soit consacré à des stages.

"Il ne faudrait pas que le refinancement du supérieur soit réduit à néant par la mise en œuvre de la réforme de la formation initiale des enseignants."

Quant à l’impact sur les finances, nous travaillons à diminuer le coût de la réforme votée en 2019, notamment en réduisant le nombre de filières. Bien entendu, il ne faudrait pas que le refinancement du supérieur, que nous sommes occupés à réaliser, soit réduit à néant par la mise en œuvre de la RFIE.

Et qu’en sera-t-il de la revalorisation barémique pour les futurs enseignants ?

Il faudra clairement prendre en compte l’allongement des études au niveau barémique, mais il conviendra de le faire avec la trajectoire budgétaire de la FWB. Nous devrons être raisonnables. On pourrait imaginer une revalorisation à mesure qu’un enseignant reste dans la fonction ou encore des clauses de rendez-vous par rapport à la situation budgétaire de la Fédération. Il faudra être créatif.

"Le rejet de la candidature d'Hervé Hasquin pour la présidence de l'ARES illustre la fragmentation extrême du monde de l’enseignement supérieur."

Après une année de moratoire, les établissements supérieurs vont à nouveau pouvoir introduire des demandes d’habilitations pour de nouvelles filières. Comment comptez-vous faire pour que cela ne se transforme pas en une course à l’étudiant ?

Nous avons pris les devants. Lors de la législature précédente, nous avions reçu plus de 200 demandes d’habilitation, mais seules 37 ont finalement été présentées au gouvernement. Il faut prendre en compte trois principes : l’adéquation avec les besoins de la société, la répartition équitable de l’offre sur le territoire de la FWB et la bonne utilisation des deniers publics.

Le monde de l’entreprise est-il consulté dans ce processus ?

L’ARES, qui a mis en place un groupe de travail intitulé "Régulation de l’offre", consulte les acteurs de ce monde via son conseil d’orientation. Son objectif est d’identifier les besoins socio-économiques et culturels, mais aussi d’avoir une réflexion sur le processus de concurrence en identifiant les lieux où il pourrait y avoir une offre insuffisante ou redondante.

Comment expliquez-vous le rejet de la candidature d’Hervé Hasquin à la tête du conseil d’administration de l’ARES ?

Ce rejet illustre la fragmentation extrême du monde de l’enseignement supérieur. Pour présider le CA de l’ARES, on me demande une personnalité académique, mais non politique, qui ne soit pas issue du monde des affaires, mais qui connaisse les enjeux socioéconomiques, … En fait, ce sont des aspirations assez contradictoires. Ce ne sera pas facile de trouver un candidat qui recueille l’adhésion de tous, mais je continue, sans précipitation, à y travailler.

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