interview

Véronique De Keyser (CAL): "Je ne veux pas de martyrs de la laïcité"

"Le cours de citoyenneté doit dire comment on décode une caricature", estime la présidente du Centre d'action laïque, Véronique De Keyser. ©Debby Termonia

Véronique De Keyser préside le Centre d'action laïque depuis le printemps. Pour elle, l'éducation est la clé de voûte d'une lutte efficace contre le fondamentalisme.

Véronique De Keyser a pris la direction du Centre d'action Laïque (CAL) en pleine pandémie. L'ex-députée européenne (PS) entend repositionner le CAL sur son travail de terrain.

La décapitation du professeur français Samuel Paty après qu'il ait utilisé les caricatures de Mahomet pour un cours sur la liberté d'expression fait "bouillir la laïcité", concède Véronique De Keyser. "Nous avons perçu cet attentat non comme une attaque contre la civilisation mais d'abord comme une perte, dit-elle. On a perdu un frère d'armes. Et que voit-on? Malgré les cortèges et les discours valeureux, cet enchaînement terroriste se poursuit. La question, c'est: quel type de communication doit-on mener alors que le terrorisme se nourrit des médias? Notre communication doit être ferme mais prudente. Je n'ai aucune envie d'avoir des martyrs chez nous qui se précipitent en montrant des caricatures sans précautions."

Adapter le discours aux enfants

Diffuser ces caricatures est-il une provocation inutile? "Non, pas du tout. Le CAL insiste sur les précautions à prendre. Il faut adapter le discours aux enfants. Le cours de citoyenneté doit dire comment on décode une caricature. Pour nous l'enjeu n'est pas de demander aux musulmans de revenir à un islam des lumières. J'en serais absolument ravie mais ce n'est pas mon problème. Mon problème c'est cette criminalité."

"Le CAL s'intéresse d'abord aux mariages forcés, à l'accès aux cours de gym pour les filles, aux contestations du darwinisme."
Véronique De Keyser
Présidente du Centre d'action laïque

Un terrorisme qui trouve de la chair à canon dans notre population, pose-t-on. "La pénétration de cette idéologie s'opère dans des milieux vulnérables. En Egypte, au Soudan ou en Syrie, c'était toujours la même chose, les salafistes arrivaient via les œuvres sociales. C'est "tu voiles ta femme et je te donne tout ce dont tu as besoin". Dans nos démocraties aussi, il y a des gens qui sont sans protection."

Pas de leçons aux religions

On évoque des sondages en France sur l'importance de la charia chez les jeunes musulmans ou une étude récente publiée par Le Vif sur les clichés antisémites et homophobes qu'on y décèle. Tous ces phénomènes sont-ils liés?

"C'est un réservoir mais il n'y a pas de profil type du terroriste. Cela peut être des migrants, des gens qui sont nés chez nous, etc. Et il y a des modèles patriarcaux très durs qui limitent le droit des femmes. Le CAL s'intéresse d'abord aux mariages forcés, à l'accès aux cours de gym pour les filles, aux contestations du darwinisme. Nous martelons l'importance des lois civiles et du programme d'enseignement officiel. Pas question de faire la moindre dérogation et que des signes convictionnels soient admis dans la fonction publique."

"L'universalisme, c'est le dépassement des différences pas leur abolition."
Véronique De Keyser

Apparaissent des dynamiques de changement de règles, par exemple sur les signes convictionnels dans l'administration communale de Molenbeek. "Nous sommes pour la même loi pour tous. Le problème c'est qu'il n'y en a pas sur les signes convictionnels. C'est une faille. Je ne suis pas contre le voile, mais il faut que ce soit le choix des femmes sauf dans des espaces comme la fonction publique."

Féminisme musulman

On évoque ensuite l'apparition d'un féminisme musulman qui voit dans le féminisme occidental un mouvement empreint de colonialisme, de condescendance envers le monde musulman, voire de racisme. " Le CAL n'est pas d'accord. On associe l'universalisme auquel nous nous rattachons à l'idée que tout le monde devrait faire pareil. Or notre féminisme a été d'accroitre les droits des femmes. Jamais nous n'avons obligé une femme à faire quoi que ce soit. Dans les modèles patriarcaux, les femmes ne disent pas ce qu'elles veulent. J'ai eu des discussions interminables avec les amis de Tariq Ramadan qui venaient au Parlement européen défendre ses positions avec des femmes. Ce qu'elles disaient, c'était du copier-coller. L'universalisme, c'est le dépassement des différences pas leur abolition."

Que pense le CAL de l'apparition de l'Observatoire des fondamentalismes? "Il tient des propos assez frontaux. Je ne les critique pas mais je ne les pratique pas. Une personne chez nous était attachée à cet Observatoire. On s'en est séparé mais cela n'a aucun rapport. Il en a fait tout un foin mais il se trompe de combat."

Le CAL entend, lui, se concentrer sur la promotion de la laïcité de l'État, le soutien envers les plus vulnérables et sur l'éducation à la liberté d'expression. "C'est dans le programme du cours de citoyenneté mais avec seulement une heure par semaine et par des profs qui ne sont pas encore tout à fait formés à cela", déplore la présidente. Ce n'est pas la seule chose à faire mais c'est le boulot du CAL." Véronique De Keyser prévient: "Il faut remettre en avant le travail de terrain mené par le CAL. Si nous ne le faisons pas, la base va nous lâcher."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés