Vincent Letellier: "Comme pour le Covid, il y a des asymptomatiques de la bêtise humaine"

©Kristof Vadino

Vincent Letellier est avocat au barreau de Bruxelles et codirecteur de la clinique des droits de l’homme de la Faculté de droit de l'ULB. Nous avons pris l'apéro en sa compagnie. L'intelligence collective, il y croit mais...

"Moi, je suis un artisan qui travaille dans sa cave", ne cessera de répéter Vincent Letellier au cours de son apéro. Avocat au barreau de Bruxelles, spécialisé en droit public et administratif et porteur de quelques dossiers emblématiques (armes, prostitution, environnement et climat), il confie avoir été surpris de l’invitation, parce que la médiatisation c’est pas son truc mais décliner une invitation, "ça ne se fait pas non plus".  Alors, il nous a fixé rendez-vous à l’Ethylo, un bar accroché sur un coin en face du parc Josaphat et dans lequel il pénètre pour la première fois, son vélo pliable sous le bras. L’Ethylo? C’est pour la racine grecque de l’alcool, explique avec fierté son patron, parce qu’en général, la plupart des gens ne se rappellent jamais du nom du bar dans lequel ils ont fait la fête la veille. Pourtant ici, c’est pas une boîte mais un bar à cocktails, des recettes à 10 ingrédients pour chacun, c’est raffiné mais complexe. En conséquence, Vincent Letellier se concentre en nous donnant à voir son profil numismatique. "Va pour un Dawson’s Kriek", hommage à la série éponyme fin des années 90 mais dont l’existence  échappait complètement à notre homme qui, lui, franchement préférait "Six Feet Under". Letellier précise que s’il avait fait beau, il nous aurait emmené dans la guinguette du parc Josaphat mais comme on annonce de la pluie, on est mieux ici, assis dans du velours, séparés par de petites tables en marbre mais entourés de papier peint noir aux motifs dorés.  

Que buvez-vous?

  • Apéritif préféré? "Chez moi, j’ai remplacé le gin tonic par du Gimber, un concentré de gingembre sans alcool qui permet de s’économiser un peu, sinon à l’extérieur, toujours un verre de vin blanc."
  • A table? "Du vin rouge, frais."
  • Dernière cuite? "Il y a 3 ans, je fêtais mes retrouvailles avec un ami qui vit à la Réunion depuis 20 ans, on a fait le tour des bars, c’était la veille du Réveillon. Cette année-là, Noël fut très dur."
  • A qui payer un verre? "Au chanteur Christophe et à Sixto Rodriguez, un musicien de génie à qui on 'volait' ses deux albums en 1970 pour les exploiter. Lui ignorait qu’il était une star et était devenu maçon pour vivre. C’est en 2003 que deux journalistes l’ont retrouvé et il a pu enfin rencontrer son succès et son public."

Le vélo, c’est tout nouveau. Enfin, presque nouveau. Disons que la prise de conscience s’est imposée suite aux manifestations des jeunes pour le climat, au tournant de l’année 2018-2019, lorsque ses enfants l’y sensibilisaient. Depuis c’est vélo, voiture électrique et fini les city-trips. Et quand il plaide en province, désormais c’est en train qu’il s’en va défendre ses clients car: "la meilleure énergie, c’est celle que l’on ne consomme pas". Bref, il a tout changé lui, à titre individuel, même s’il se montre plus réservé sur le changement collectif en général. "Si la prise de conscience est là et même si en matière de climat ou d’environnement les pouvoirs publics sondent de plus en plus les citoyens, je ne suis pas certain que le politique en fera véritablement quelque chose. Je crains l’effet d’annonce, le coup de vernis comme en France et qui se révélera à terme comme un coup de com'", confie-t-il alors en écartant du petit doigt la fleur de bleuet qui flotte dans son verre.  

Appel au bon sens

Aficionado du fait que la population soit appelée à s’exprimer davantage sur les solutions climat notamment, il tempère tout de même ses ardeurs lorsqu’il en appelle au bon sens des citoyens quant à leur avenir: "L’intelligence collective j’y crois mais de la même manière qu’il y a des asymptomatiques du Covid, il y a aussi des asymptomatiques en matière de bêtise humaine."

5 dates clés de l'avocat

  • 1993: "Je réussis ma 1ère candi en droit en 4e session, je ne me donnais pas les moyens de réussir, c’était pas malin, d’autant que j’avais déjà triplé ma rhéto."
  • 1997: "Ma prestation de serment, entre-temps la passion du droit s’était emparée de moi."
  • 2001: "L’année des grandes manifestations altermondialistes en marge du G7, je découvre les violences policières et je deviens le conseil d’associations; j’intègre dans la foulée des legal teams pour garantir l’accès à la justice et à un avocat."
  • 2018: "Les manifestations pour le climat, l’engagement de mes enfants et une prise de conscience de la nécessité de modifier mes comportements."
  • 2020: "J’ouvre mon nouveau bureau à Schaerbeek, 10 jours avant le confinement. Un challenge aussi de s’installer ici, là où d’ordinaire les gens pensent que les meilleurs avocats ont fatalement leur bureau avenue Louise."

Si Vincent Letellier est connu dans des dossiers de recours contre le commerce et l’exportation d’armes vers des États "voyoux" ou des règlements contre la mendicité ou la prostitution, il est tout autant actif en matière de droits de l’homme, qu’il enseigne à l’ULB. Récemment, c’est par rapport à certaines mesures anti-Covid qu’il estimait discriminatoires qu’il tentait – comme d’autres confrères - de croiser le fer au Conseil d’État. Et c’est fort de cette expérience qu’il explique aujourd’hui qu’il n’y a aucun contrôle des mesures prises par le gouvernement: "La plupart des décisions attentatoires aux libertés des citoyens sont illégales, elles ont été prises par simple arrêté du ministre de l’Intérieur, qui n’avait pas le pouvoir de le faire. Déjà ça pose problème mais le pire c’est que tous les recours introduits ensuite ont tous été rejetés par le Conseil d’État pour des raisons procédurales. Il estimait à chaque fois que le caractère d’urgence faisait défaut. Une farce! Or l’équilibre et le contrôle des pouvoirs, c’est véritablement le garant fondamental d’une démocratie et d’un État de droit".

Intimider les citoyens

Au même rythme qu’il descend son apéritif, il poursuit sur sa pratique, qui l’amène à la demande d’organisations d’assister comme "observateurs" à de grandes manifestations comme celle d’Extinction Rebellion (ER) en octobre dernier. Et là aussi, selon lui, le constat est édifiant. "Une semaine avant, je fanfaronnais auprès de confrères français en leur disant que la violence policière qu’ils connaissaient était impensable ici, chez nous les manifs c’était à la bonne franquette. Et puis il y a eu la manif Extinction Rebellion, portée non pas par des activistes mais par des monsieur et madame Tout-le-monde, des familles et des enfants. Or, la police les a pris comme dans une souricière, même des passants ou des touristes qui attendaient le tram, tout le monde était arrêté à l’aveugle avant d’être relâché au milieu de la nuit dans les quartiers les plus glauques de Bruxelles, sans plus aucun transport en commun pour rentrer chez eux. Une pratique courante que l’on ignore mais dont le but est de faire peur et d’intimider les citoyens.

"Avant c’étaient les gauchistes et les extrémistes de tous bords qu'on arrêtait, maintenant c’est tout le monde."

Notre homme sait de quoi il parle, il faisait partie du lot. Ce qu’il en pense lui ? C’est qu’à côté de la violence physique de la répression coexiste aussi une forme de violence programmée et que les catégories de personnes touchées aujourd’hui n’ont plus à rien à voir avec les groupes sociaux qu’on arrêtait hier. "Avant c’étaient les gauchistes et les extrémistes de tous bords, maintenant c’est tout le monde. Derrière ça, les manifs comme ER ou le climat réunissent toutes les classes sociales, par conséquent quand elles contestent le pouvoir, elles sont plus dangereuses que ne l’étaient jadis de petits groupes d’activistes qui manifestaient pour leur cause propre. Fondamentalement, le changement, il est là, et la perspective de devoir partager le pouvoir ou y renoncer inquiète forcément ceux qui économiquement ou politiquement le détiennent aujourd’hui".  

Dehors, il pleut des hallebardes. La perspective pour lui de pédaler sous la pluie ne le tente que moyennement, l’occasion de reprendre un verre. Peut-être même à la santé du futur gouvernement. Qui sait, ça a l’air enfin bien parti cette fois-ci!  

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