interview

Xavier Van Gils: "La forme juridique des mesures prises n'est pas admissible. Nous avons besoin d'un vrai débat public"

©Kristof Vadino

Xavier Van Gils, président d'avocats.be et grand bâtonnier de l'ordre francophone et germanophone, est optimiste: la situation "ne peut pas être pire", nous en sortirons donc un jour...

Ce n’est pas un cabinet, mais une maison familiale. Ce n’est pas un bureau, c’est un grand salon. Et si la bibliothèque ne renfermait pas des rayonnages de codes, de précis et de traités juridiques bien lourds, jamais on ne se croirait chez un avocat. Il y a même une cheminée et une table basse, remplie d’antipasti: taralli, pancetta, parmigiano, cipolline borettane et peperoncinnis. Et même des calamars, c’est dire l’attention de notre hôte, le président d’avocats.be, grand bâtonnier de l’ordre francophone et germanophone.

Non, Xavier Van Gils n’a pas sorti le grand jeu pour nous recevoir: c’est juste qu’il est "gourmand" et un peu "gourmet aussi". Quant au bureau, installé dans le salon, c’est celui de son associé, qui lui a prêté pour l’occasion parce que, franchement, le sien n’est "pas présentable". Pour que le tableau soit complet, n’oublions pas de relever la présence de deux daims (ceux du voisin) qui pointent leur truffe dans le jardin du Cabinet Astredis, jeu de mots pour retenir le nom de la rue tout en rendant hommage à deux déesses, Astrée et Dicée. Voilà.

Reconnaissons d’emblée que l’homme est franchement sympathique. Taillé pour le job et à contre-courant de l’image d’Épinal, un peu pompeuse, que l’on pourrait avoir d’un homme de loi, plus encore de ceux qui, traditionnellement, représentent leur profession. Mis à part bien sûr son prédécesseur, Jean-Pierre Buyle, qui en son temps avait pris un Spritz avec L’Echo. Comme Buyle, Van Gils aime aussi le Spritz "même si c’est déjà un peu démodé". C’est son côté italien, dirons-nous. Cependant, ce soir, "c’est Pinot Grigio".

D’emblée aussi, on sent que Xavier Van Gils est un homme qui aime parler et rencontrer des gens, et que pour lui, comme pour tout le monde, le Covid est une vraie punition. Et le manque de contacts sociaux, lui en souffre vraiment.  En effet, depuis sa prise de fonction fin 2019, il explique ne pas avoir connu une seule année normale à la tête de l’institution. "Mais on ne va pas se laisser aller, c’est l’occasion de rebondir et de se réinventer tous les jours."

"Le problème des juristes, c’est qu’ils pensent souvent que c’est le droit qui gère le monde, or c’est l’inverse. Le monde fonctionne selon des règles économiques, sociales… et le droit sert avant tout à gérer la vie en société."

Réformer à tout prix

La crise? Un sacré coup de projecteur, aussi, sur les besoins en digitalisation de la justice, malgré une petite avancée que constitue la transmission des jugements par mail en matière pénale. "C'est quand même l'ABC!", estime Xavier Van Gils, en appelant de tous ses vœux, ce soir, la mise en place d'une plateforme digitale pour les Règlements collectifs de dettes, sur le modèle de ce qui existe déjà en matière d'insolvabilité (RegSol, NDLR).

"La prise de conscience est là: tout le monde s'accorde sur son importance, sauf que depuis des années, on nous répète qu'il n’y a pas d’argent. Alors, je veux bien que Rome ne se soit pas faite en un jour, mais là, à force de répéter qu'il n'y a pas d'argent, on ne fait rien du tout." Et servant les verres de Pinot Grigio, il ajoute : "Donc, on attend. Cette fois-ci, j'ai l’impression que notre Ministre est plus pragmatique que les précédents. J'ai bon espoir."

Inégalité de traitement

Et sinon, comment va le barreau? lance-t-on. Du bon et du moins bon, ça dépend un peu du secteur, pourrait-on résumer. D'après les coups de sondes et sondages menés par avocats.be, il ressort que certains ont vu une augmentation significative du nombre de leur dossier, comme les familialistes ("quand on vit 3 mois enfermés avec 3 enfants dans un appartement sans terrasse, je vous laisse imaginer les tensions) ou les spécialistes en droit social ("les licenciements et les inévitables conflits d'allocations de chômage…"). Contrairement aux avocats d'affaires, cloués au sol, ou bien encore les spécialistes de droit commercial qui, vu la situation économique palpitante aujourd'hui, ralentissent sérieusement la voilure.

15%
des avocats seraient prêts à quitter le métier. Xavier Van Gils est sceptique.

"Mais typiquement, ceux qui ont le plus mal vécu la crise, ce sont les très jeunes avocats. Ceux qui débutent, comme ceux qui travaillent seul avec des enfants en bas-âge. Sans oublier les avocats plus âgés, qui ont été confrontés de plein fouet à la fracture numérique."

Parmi les mauvaises nouvelles, explique-t-il ensuite, certains barreaux annoncent jusqu’à 15% d'avocats prêts à quitter le métier. Le président relativise ces chiffres. Lui pense que ce sera moins, car "on ne quitte pas si facilement sa passion. Avocat est un métier difficile qu'il est impossible d'exercer sans passion", conclut-il alors en posant son Pinot sur la table en verre.

"Au printemps dernier, on ne peut rien reprocher aux politiques, ni les mesures, ni les pouvoirs spéciaux. En revanche, aujourd’hui, on ne pouvait pas faire pire dans la gestion du prévisible."

En tous cas, lui adore son métier qui, "peu importe la discipline que l'on choisit, le droit ce n’est jamais que de régler des relations humaines." Quant à son engagement, jadis, comme bâtonnier du Brabant wallon, ou comme président aujourd'hui, il présente selon lui l'avantage de pouvoir prendre un peu de distance. Car "le problème des juristes, c’est qu'ils pensent souvent que c'est le droit qui gère le monde, or c’est l'inverse. Le monde fonctionne selon des règles économiques, sociales… et le droit sert avant tout à gérer la vie en société."

Crise de confiance

Le monde d’après-Covid, il se demande d’ailleurs bien comment il sera. Tout ce qu'il peut vous dire, c’est qu'il l'attend avec impatience. Maintenant, concernant le présent, il ne peut s'empêcher de constater l'incompétence qu'il y a eu chez nos dirigeants à gérer la crise depuis septembre. "Au printemps dernier, on ne peut rien leur reprocher, ni les mesures, ni les pouvoirs spéciaux. En revanche, aujourd'hui, on ne pouvait pas faire pire dans la gestion du prévisible. Le testing a été un échec, la vaccination pédale, les mesures sont toujours aussi restrictives, et tout ça sans qu'elles aient été discutées au Parlement. C'est un scandale, car cette fois, ils avaient le temps de le faire. Sur le fond, je n'ai pas la compétence d'estimer si les mesures sont bonnes ou non, mais sur la forme juridique qu'elles prennent, ce n'est pas admissible. Nous avons besoin d'un vrai débat public."

"Vous n’imaginez pas le nombre de restaurants qui sont ouverts, c’est effrayant de constater qu’il y a une sorte de vie parallèle."

D’autant plus quand notre homme constate la défiance de plus en plus affichée par la population. "Vous n'imaginez pas le nombre de restaurants qui sont ouverts, c'est effrayant de constater qu’il y a une sorte de vie parallèle." Quant aux déclarations de Jean-Marc Nollet, qui reconnaissait ne pas respecter la bulle, Xavier Van Gils estime qu'en soi, ce n'est pas admissible et encore moins d'aller le dire.

En tout cas, lui se dit plutôt optimiste parce que franchement "on ne peut pas faire pire qu'aujourd’hui, il y a bien un moment où l'on finira par s'en sortir!"

Sur ces bonnes paroles, nous le quittons en lui souhaitant de pouvoir enfin partir une semaine en Italie pour Pâques, ce qu'il attend depuis un an. La petite lumière qui le fait tenir depuis des mois. Mais pour ça aussi, Xavier Van Gils a bon espoir.

Que buvez-vous?

-Apéro préféré: de l'eau. Non, c'est pour rire! J'aime le vin, ou parfois un Spritz, mais jamais d'alcool ni de bière.

-À table: que des vins européens. Je trouve insensé d'en importer, alors que nous avons tellement de vins formidables en Europe. Ma préférence: les super-toscans.

-Dernière cuite: sans doute une réunion d'anciens élèves, il y a des années. Aujourd'hui, cela ne m'arrive plus, car je tiens plutôt bien l'alcool. Et comme on doit reprendre le volant après, on est bien plus raisonnable qu'avant.

-À qui payer un verre: à Simone Veil. J'aimerais beaucoup avoir son avis sur ce qu'on vit. Pour moi, c'était une sorte d'autorité morale qui souvent nourrissait ma réflexion.

5 dates clés du président d'avocats.be

-1986: mon entrée au barreau. Avant de m'inscrire à l'université, j'avais beaucoup hésité avec la psychologie. Mais une fois entré en fac de droit, je savais que je voulais être avocat.

-1988: nous faisons un merveilleux voyage en Italie avec des copains. Je découvre la Toscane et j'en tombe amoureux.

-1989: je deviens parrain pour la première fois, avant de l'être à nouveau en 1994 et en 1998. 3 filleuls et trois relations privilégiées.

-1991: le décès de Dominique, ma belle-sœur, à 29 ans. Un événement qui soudait plus encore la famille et qui donnait du sens.

-2019: je deviens président d'avocats.be. J'aime organiser la profession, c'est mon côté scout qui ressort.

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