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interview

Yves Coppieters: "Les limitations ne sont pas proportionnelles à l'effort fourni"

Dans un tweet Yves Coppieters a mis en doute la compatibilité des mesures françaises et de l'éthique de santé publique. ©Photo News

Pour l'épidémiologiste Yves Coppieters, certaines mesures sanitaires prises par la France pour contrer le coronavirus s'éloignent des concepts d'éthique en santé publique.

Obligation vaccinale pour les aides-soignants, ainsi qu'extension du pass sanitaire aux bars, restaurants, trains et centres commerciaux. Lundi soir, le président français Emmanuel Macron a annoncé une série de mesures pour lutter contre la propagation du coronavirus.

Le lendemain, l'épidémiologiste et professeur en Santé publique Yves Coppieters se fendait d'un tweet sceptique à l'égard des annonces du gouvernement français. Selon lui, certaines mesures s'écartent des concepts d'éthique en santé publique. L'Echo lui a donc posé 5 questions afin de tirer les choses au clair.

Yves Coppieters, en quoi les mesures prises par Macron s'écartent-elles des concepts d'éthique en matière de santé publique?

Yves Coppieters: Tout d'abord, il faut considérer la notion de bien-fondé, c’est-à-dire le but de la mesure. Les mesures annoncées hier envisagent l'obligation vaccinale pour les groupes à risque, puis, à terme, de façon plus large. Or, le but a toujours été de désengorger les hôpitaux. Les couvertures vaccinales sont, aujourd'hui, très bonnes pour les groupes à risque et la bonne dynamique vaccinale dans ces groupes continue, tant en France qu'en Belgique. Quel est donc le but visé par ces nouvelles mesures ? On ne nous a pas dit qu'on voulait arriver à zéro cas covid dans la société. L'objectif a-t-il changé ? Veut-on arriver à zéro cas covid ou protéger les systèmes de soins de santé...

"La proportionnalité est toutefois l'élément le plus important. Les avantages de ces mesures l’emportent-ils sur les dégâts qu'elles vont causer à la société?"

La proportionnalité est toutefois l'élément le plus important. Les avantages de ces mesures l’emportent-ils sur les dégâts qu'elles vont causer à la société? Aujourd'hui, vu que la vaccination commence à être optimale dans les groupes cibles, on ne sait pas l'évaluer. La proportionnalité ne pourra se faire que s’il y a un vrai risque de réaugmentation des hospitalisations et des situations graves.

Il y a ensuite la notion d'efficacité. La mesure doit ainsi permettre d'atteindre des objectifs. Étendre le pass sanitaire dans la vie quotidienne, est-ce efficace pour lutter contre l'épidémie ? Moi, je ne suis pas sûr.

La nécessité est un autre concept important en matière de santé publique. On doit toujours opter pour la stratégie de santé qui causera le moins de tort à la population. Or, les mesures françaises vont, sans doute, augmenter les clivages au sein de la société, en engageant des mesures liberticides pour une partie de la population.

Finalement, il faut également considérer la mise en œuvre équitable. Ces mesures sont-elles bénéfiques de façon égalitaire dans toutes les couches de la société? Ou vont-elles augmenter les inégalités? Ce sont, en effet, bien souvent des groupes avec des caractéristiques socio-culturelles communes qui s'opposent à la vaccination. On perd donc de l'équité dans la population en marginalisant des groupes spécifiques.

Sur quoi se basent les concepts d'éthique en santé publique?

YC: Les concepts se basent sur la déontologie médicale. Ce sont les mêmes concepts que ceux appliqués au domaine médical face à un patient : la transparence, le bien-fondé du diagnostic et du traitement, etc. Ces concepts sont simplement transposés à l'ensemble de la communauté.

"Les principes de précaution ont, par exemple, justifié que l'on prenne des décisions radicales lors de la première vague, sans se soucier de l'éthique."

Ceux-ci n'ont toutefois pas force de loi. Les lois biomédicales, de leur côté, peuvent protéger un patient, si celui-ci veut, par exemple, se plaindre d'une erreur médicale. On a donc une législation, avec des lois de bioéthique, qui protège les patients. Il n'existe toutefois pas de loi de santé publique en Belgique.

Nous sommes confrontés à une situation exceptionnelle, une pandémie mondiale qui voit maintenant émerger des variants, ne faudrait-il pas renoncer à l'éthique?

YC: La fin justifie les moyens dans un premier temps, c'est-à-dire dans une crise sanitaire aiguë. Les principes de précaution ont, par exemple, justifié que l'on prenne des décisions radicales lors de la première vague, sans se soucier de l'éthique. Aujourd'hui, un an et demi plus tard, nous avons cependant compris la dynamique de l'épidémie. Les gouvernements ont également expliqué à la population que si l'on arrive à une bonne couverture vaccinale, on tendrait vers une société moins restrictive.

Le variant Delta ne change pas la politique vaccinale. Ce n'est d'ailleurs pas une nouveauté dans la dynamique de l'épidémie, il y a eu plusieurs variants avant. Ce variant prend juste plus d'ampleur, car il est plus contagieux. Il ne change toutefois pas fondamentalement la manière de maitriser l'épidémie, ni le profil clinique des personnes infectées. Réimposer des mesures très fortes en termes de limitation n'est pas proportionnel à l'effort que la population a fait en termes de vaccination. Et qu'elle continue à faire en plus. De nouveau, c'est le fameux problème de proportionnalité.

Selon vous, comment faut-il donc faire pour lutter "éthiquement" contre le coronavirus ?

YC: Il faut des stratégies qui protègent l'individu, mais également la collectivité. Il ne faut donc pas oublier les autres stratégies préventives. Contrairement à ce que pourrait laisser croire l'allocution française, la vaccination est en partie la solution à la maîtrise complète de l'épidémie, mais elle n'est pas la seule. Il faudra toujours rendre accessible le testing, isoler les gens positifs et faire le contrôle aux frontières. On doit combiner plusieurs stratégies, car une seule ne sera jamais entièrement efficace. Il faut bien évidemment continuer de promouvoir la vaccination. Mais on sait aussi que la gratuité en santé publique (dans ce cas-ci des tests PCR) est un facteur majeur de l'accès et de l'adhésion.

"Obliger les gens à se faire vacciner, sinon ils ne pourront plus aller au restaurant, ne voyageront plus, ce n'est pas éthique."

L'éthique, c'est justement d'utiliser ce qu'on sait qui est efficace. Or, on sait que c'est la combinaison de ces stratégies qui permettra de contrôler l'épidémie et de maintenir une situation favorable. Obliger les gens à se faire vacciner, sinon ils ne pourront plus aller au restaurant, ne voyageront plus, ce n'est pas éthique. On sait que ce n'est pas la seule solution. On occulte les autres stratégies : il faudra de toute façon toujours le testing, l'isolement, etc.

Une vaccination à 100% ne suffirait-elle pas?

YC: On n'atteindra de toute façon jamais une vaccination à 100%. L'efficacité vaccinale n'est, elle-même, pas de 100%. Il est également estimé qu'environ 10% de la population ne voudra ou ne pourra pas se faire vacciner. Certaines personnes sont, en effet, soumises à des contre-indications à la vaccination pour des raisons médicales. Il faudrait aussi une vaccination au niveau mondial, afin qu'elle soit réellement efficace. Sinon, on aura toujours un effet boomerang de l'étranger.

L'éthique, c’est donc de dire: le but est de garder le contrôle de l'épidémie et de protéger nos populations. Pour y arriver, il faudra de toute façon toujours avoir recours au testing, au port du masque dans les foules, etc. Sauf si on décide de ne plus avoir d'interaction avec le reste du monde. Ce qui n'est pas possible.

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