interview

Yvon Englert, délégué Covid-19 en Wallonie: "La première arme du déconfinement, c'est nous"

Yvon Englert a été nommé il y a une semaine délégué général Covid-19 pour la Wallonie. Il a participé à la finalisation de la nouvelle stratégie de testing fédérale.

Yvon Englert, l'ex-recteur de l'ULB, a aidé à la finalisation de la stratégie de testing fédérale. Délégué Covid-19 pour la Wallonie, il va apporter sa pierre à l'édifice dans le combat que mène la Belgique contre le virus. Car, dit-il, tous les bras sont nécessaires.

Il croyait avoir raccroché définitivement les gants, Yvon Englert, après avoir transmis, début septembre, les clés du rectorat de l’ULB à sa successeure, Annemie Schaus. C’était sans compter l’appel à l’aide lancé par le ministre-président wallon, Elio Di Rupo, alors que la  deuxième vague de la pandémie du coronavirus déferlait sur la Wallonie. Et le voilà nommé depuis 7 jours "délégué général Covid-19" pour la région, chargé d’une cellule spéciale de lutte contre la pandémie.

Sa mission? Accompagner le gouvernement wallon et l’administration dans la gestion de la crise, formuler des propositions, favoriser une communication claire. C’est ce que disait Elio Di Rupo en présentation du nouvel élu. Une "communication claire"? Tout cela ne fait-il pas pourtant "doublon régionaliste" du "commissaire corona" fédéral, Pedro Facon? Qu’en dit l’élu? "Dans cette crise, il y a des compétences qui sont de la responsabilité de la région, il est donc normal qu’elle s’organise pour faire face à l’épidémie sur deux axes: assumer le mieux qu’elle peut les compétences qu’elle a, et contribuer avec le plus de professionnalisme possible aux mesures générales dans lesquelles l’état fédéral et les entités fédérées sont associés."

"Je me suis entretenu longuement avec Pedro Facon avant d’accepter. On est en train de s’installer dans un marathon qui va durer."
Yvon Englert

Il ne s’agit donc pas, insiste Yvon Englert, de rajouter une couche à la lasagne institutionnelle déjà bien garnie, ni d’isoler la Wallonie et la faire jouer cavalier seul. Si cela avait été le cas, il aurait refusé: "Je me suis entretenu longuement avec Pedro Facon avant d’accepter. On est en train de s’installer dans un marathon qui va durer, il était nécessaire de structurer quelque chose qui puisse aider la Région wallonne à prendre la crise en charge. La situation est tellement difficile et grave qu’il me semblait que, si je pouvais aider, c’était de mon devoir de le faire."

Tous les bras sont nécessaires. Depuis, en effet, il n’a pas chômé, le nouveau "Monsieur Covid" wallon. C’est sans masque, mais derrière son écran, en vidéoconférence, qu’il nous explique les premiers chantiers qu’il a attaqués: le soutien au gouvernement wallon dans les dernières prises de décision du Comité de concertation, l’aide apportée au cabinet de la ministre wallonne de la santé Christie Morreale et à l’administration pour le secteur des maisons de repos, de la santé mentale, du handicap et la recherche de capacités pour désengorger les hôpitaux.

Une statégie de testing en poche

Mais depuis trois jours surtout, Yvon Englert a aidé à la finalisation de la stratégie globale de testing fédérale. La conférence interministérielle a approuvé jeudi soir l’intégration dans la stratégie des tests rapides antigéniques pour les hôpitaux. Il s’en réjouit. "Ils n’ont pas la même fonction que les tests salivaires et les tests PCR, ils n’analysent pas le code génétique du virus, mais ils en détectent les antigènes. Ils ont l’avantage de donner un résultat en moins de 30 minutes, sans devoir passer par un laboratoire. C’est moins coûteux, et plus rapide. La priorité sera de les donner aux hôpitaux, mais cela offre aussi des possibilités plus larges pour tester les collectivités."

Pour venir à bout de la pandémie, c'est un arsenal de guerre qu'il faudra déployer. Des tests de tout type, et le vaccin.

Yvon Englert se félicite de l’inclusion de cette arme supplémentaire dans la stratégie. Et quid alors des tests salivaires, développés par l’ULiège, solidement défendus par la Région wallonne, mais qui ont été écartés? "Ils n’ont en effet pas été retenus, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un grand intérêt pour ces tests", dit Englert. "Mais dans le contexte actuel, alors que la plateforme des laboratoire est sous pression, cela n’avait pas de sens d’y ajouter ces tests qui font appel à la même technologie que les tests PCR".

Il n’est donc pas déçu? "Non pas du tout, c’était plus raisonnable. Et parallèlement, on a été encouragé dans notre action-pilote que l’on va mener dans les maisons de repos. Cela ne se fera pour le moment qu’en Wallonie, on verra ensuite, quand la pression aura baissé, si on étend leur utilisation". Yvon Englert ne désespère donc pas, et reste convaincu qu’à terme, l’idéal sera d’utiliser l’ensemble de l’arsenal dont on dispose pour attaquer la transmission du virus à plusieurs endroits différents.

"[Les test salivaires développés par l'ULiège] n’ont en effet pas été retenus, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas un grand intérêt pour ces tests."

Un arsenal de guerre: c’est ce qu’il faudra à la Belgique, l’Europe entière même, pour venir à bout de cette pandémie. Yvon Englert ne le cache pas. Il faudra vivre avec ce virus jusque fin 2021 au moins.

"On est parti pour des mois de situation très compliquée, on espère qu’un vaccin va arriver, mais personne ne peut le prédire avec certitude, ni quand", dit l'universitaire. "Ce vaccin, il ne faudra en tout cas pas s’attendre à le découvrir sous le sapin de Noël. En l’attendant, il va falloir tenir la distance, alors que l’on vit une crise majeure pour toute l’Europe, comme on n'en a plus connu depuis un siècle, avec les conséquences qu’elle a sur la santé, l’emploi, la formation des jeunes, la santé mentale."

Le vaccin, l’espoir le plus évident

Le vaccin sera-t-il l’arme ultime qui nous sauvera tous? Pour Yvon Englert, il sera en tout cas  la seule stratégie véritablement utile – et l’espoir le plus évident – pour se débarrasser complètement de la maladie. Englert enfonce sa casquette de médecin sur sa tête, et se lance dans un grand plaidoyer.  "C’est l’une des grandes victoires de la médecine, beaucoup de gens l’ont oublié. Un grand nombre de maladies virales ayant tué beaucoup d’enfants très jeunes ont été vaincues  uniquement par la vaccination." Le médecin prend comme référence la rougeole: "Dans un contexte ‘sauvage’, elle tue, c’est une vaccination très large qui  fait que la maladie ne circule plus."

"C’est l’une des grandes victoires de la médecine, beaucoup de gens l’ont oublié. Un grand nombre de maladies virales ayant tué beaucoup d’enfants très jeunes ont été vaincues uniquement par la vaccination."

Rougeole, Covid-19: même combat. "Il faudra une adhésion forte au vaccin dans la population. C’est un des éléments-clés: pour arrêter le virus, il faut un nombre suffisant de personnes immunisées." Et comme l’explique le docteur en médecine, on ne peut tabler sur la seule immunité naturelle, la fameuse "immunité collective", défendue par certains. "Entre 60 et 70% de la population doit avoir une immunité, qu’elle soit naturelle ou obtenue grâce au vaccin. Les données dont on dispose au niveau international sont pessimistes sur l’immunité naturelle, sa durée est relativement courte. On ne dépasse jamais 20% d’immunité collective de la population testée, et elle semble assez transitoire. Cela ne fonctionnera jamais sur le plus long terme. Le vaccin, lui apportera avec certitude une immunité plus durable. "

Mais il faudra être patient. "Cela ne se fera pas en deux mois. Si on a un vaccin efficace et sûr qui émerge des recherches actuelles, ce ne sera pas avant le printemps. Il faudra encore le produire, le distribuer, l’administrer. On va devoir accepter qu’il faudra vivre avec le virus jusqu’à ce que le vaccin permette de nous en débarrasser." Ce qui ne sera pas avant la fin de l'année prochaine donc.  

"On va devoir accepter qu’il faudra vivre avec le virus jusqu’à ce que le vaccin permette de nous en débarrasser."

L’année 2020 se termine, et 2021 s’annonce donc similaire… Il faudra se serrer les coudes. Car des vagues, on en connaîtra encore. Tout l’enjeu, aux yeux du spécialiste, sera d’en limiter l’ampleur. Éviter à nouveau de répéter cette deuxième vague qui nous a submergée. Yvon Englert invite à en tirer les leçons, sans pour autant se flageller. "Tout le monde en Europe s’est laissé surprendre par son ampleur. Ce qui est sûr, c’est que ce qui a été fait n’était pas suffisant pour éviter l’objectif de la  saturation hospitalière. Il faudra faire autrement. C’est cela à quoi j’espère contribuer, tirer les leçons et voir comment on peut faire autrement pour faire mieux. Il faudra déconfiner plus lentement, et en ayant des stratégies plus adaptées pour empêcher la reprise de la propagation du virus."

Déconfiner plus lentement, c’est-à-dire?  "Dès qu’il y a des vaguelettes, il faut prendre des mesures d’une force suffisante pour faire redescendre l’épidémie avant qu’elle s’emballe. On n'a pas l’habitude de vivre des phénomènes exponentiels, qui mènent à ce que les choses deviennent hors contrôle."

"On a sous-évalué que, ne pas prendre les mesures pour casser l’épidémie à temps, nous entraîne dans des conséquences pour l’économie plus délétères."

Le hors contrôle, c’est ce que l’on vit aujourd’hui. "La seule façon pour le stopper est alors de prendre des mesures assez primitives: mettre tout le monde chez soi. C’est comme cela que l’on gérait les épidémies au Moyen-Âge…", dit le spécialiste.  Avec les conséquences que l’on connaît: "On a sous-évalué que, ne pas prendre les mesures pour casser l’épidémie à temps, nous entraîne dans des conséquences pour l’économie plus délétères", dit Englert.

Deux stratégies

Faire autrement donc, mais comment? Pour le spécialiste, il y a deux stratégies possibles:  "Soit, il faut être plus réactif, et alterner les périodes de relâchement et de durcissement des mesures, en fonction de l’ondulation de la dissémination du virus." Ce qu'il appelle une gestion en dos d'âne. Soit, avoir une action plus énergique sur chaque démarrage de foyer, et maintenir quelque chose de plus continu et plus plat. "C’est la politique adoptée dans les pays asiatiques, avec une culture plus coercitive que ce que l’on a vécu en Europe. C’est-à-dire une politique d’isolement très intensive. Ce n'est pas dans notre culture, mais cela peut aussi être source d’inspiration, il faudra en parler."

"Les nouveaux tests pourront nous aider à ce niveau, ils seront une des armes du déconfinement, mais la première arme, ce sera quand même chacun d’entre nous."

Le professeur rappelle que le déconfinement dépend surtout de la capacité hospitalière. "Il faut d’abord que les hôpitaux se vident, il faut descendre à un niveau d’infection beaucoup plus bas que ce qu’on a fait auparavant, parce que c’est cela qui détermine la vigueur de la reprise quand les gens commencent à se revoir. Les nouveaux tests pourront nous aider à ce niveau, ils seront une des armes du déconfinement, mais la première arme, ce sera quand même chacun d’entre nous. La question de l’adhésion, de la mobilisation des citoyens, est un élément clé, peut-être le plus important et le plus difficile."

Obtenir la solidarité

Ce "chacun d’entre nous", justement, a-t-il été suffisamment informé? "Il ne faut pas être donneur de leçons. Je pense qu’il ne faut pas prendre les gens pour des idiots. Tout le monde a fait du mieux qu’il a pu. La compréhension, elle est là. Le nœud, c’est comment obtenir la solidarité de tout le monde. Il faut arriver à une complicité entre les citoyens dans la lutte. C’est difficile, car on n’a pas encore assez pris en compte les difficultés que cela représente d’adhérer aux mesures. Tout le monde est conscient que les mesures sont très toxiques pour la vie en société, l’équation n’est pas simple à résoudre."

Il faut trouver des solutions qui permettent de concilier les besoins essentiels de chacun avec la lutte. Pour Yvon Englert, c’est la difficulté à résoudre cette équation qui a conduit à la deuxième vague. Partout "d’ailleurs, pas que chez nous." Et l’un des gros défis, pour la suite, sera d’aider les gens infectés à ne pas infecter les autres. "C’est très compliqué. Beaucoup de contamination se passent dans la famille, parce qu’il n’est pas simple de savoir comment faire quand on vit dans de tout petits appartements avec trois enfants, et qu’il faut manger à part, dormir à part. Vivre à l’écart des autres, c‘est très compliqué. Cela aussi il faudra le prendre en compte."

Changer les habitudes

Il y a un fait indéniable. Certaines habitudes vont devoir changer, et de manière durable dans le temps. "Effectivement, il va falloir apprendre à garder des distances, porter le masque, être plus discipliné", dit-il. "Il y a des habitudes collectives liées à une situation, la situation a changé, donc les habitudes doivent changer aussi. Elles ont déjà changé d’ailleurs. Regardez: on fait cette interview à distance. On n’aurait jamais imaginé cela il y a six mois. On se serait vu pour faire cette interview, on aurait peut-être été manger un bout. Pourtant, la technologie, elle existait déjà, mais cela ne nous serait même pas venu à l’idée."

Dans beaucoup de domaines donc, les habitudes changeront, y compris dans l’enseignement ou au sein des entreprises. Yvon Englert va rechercher deux minutes sa casquette d’ancien recteur de l’ULB et se rappelle de la première vague au sein de son université: "Tous les outils digitaux, on les avait déjà, mais on a fait un saut énorme dans leur utilisation. En même temps, on a très bien compris combien cela ne remplace pas la relation physique, le contact social. On a tous très fort souffert de ce confinement, enseignants comme étudiants, et cela nous  montré que ce n’est pas demain qu’on fera une Université virtuelle, dans laquelle il n’y aura plus de campus, plus d’interactions. Cela nous a appris à  être capables d’utiliser davantage les outils, mais aussi d’en  mesurer les limites."

On en reviendra donc jamais à l’enseignement d’avant?  "On ne reviendra jamais au monde d’avant. Cette réflexion, elle est générale. Le jour où l’on se sera débarrassé du virus, on ne sera plus les mêmes, on aura acquis des réflexes, d’autres modes de fonctionnement."

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