interview

Yvon Englert: "Plus l’épidémie recule, plus les théories du complot progressent"

©Kristof Vadino

Yvon Englert, qui quittera bientôt le rectorat de l'ULB, voit en l'après-covid l'occasion de redonner du souffle aux valeurs de solidarité et d'égalité.

On devait prendre un apéro, mais son unique moment de libre, c’était à midi. Nous devions aller au Piccolo Mondo, mais c’était fermé, nous voici donc Chez Victor Brasserie, un mercredi midi. Le restaurant du Palais des Beaux-Arts, il l’a choisi, car il est à la croisée des chemins entre les arts et l’université.

Du temps de son rectorat, Bozar et l’ULB menaient d’ailleurs des projets ensemble. Son mandat, nous en parlons presque au passé puisque l’homme quitte ses fonctions dans à peine un mois. Quatre années à la tête de son alma mater, 47 ans dans ses murs finalement.

"Sans solidarité, les écarts de richesse s’aggraveront et la société deviendra d’une violence sans nom."

Pile à l’heure, il débarque le visage emballé dans un masque à double attache, un nœud sur le haut de la tête, un autre dans la nuque, ce qui ne le dérange pas du tout. "J’ai passé ma vie masqué", lâche-t-il d’emblée en renonçant à dénouer les doubles nœuds de son masque estampillé ULB, qu’il choisit alors simplement d’abaisser dans son cou. "Bon, ce n’est pas le meilleur modèle", reconnaît le chirurgien. D’ailleurs, eux aussi à l’université se sont trompés dans la commande et s’impatientent de recevoir le nouveau modèle. En attendant, notre homme lui tente d’écouler les stocks.

Atteint par la limite d'âge

Son ou sa successeur(e)? "Sincèrement je le/la plains, être élu(e) le 8 septembre pour entrer en fonction le 11, c’est de la folie en plein covid." Il dit ça franchement avec compassion tant les 6 derniers mois furent très compliqués à gérer. Et s’il arrête, c’est parce qu’il est atteint par la limite d’âge, c’était le deal au départ "et comme je ne suis pas Poutine, j’accepte la roue du temps» conclut-il…"

Un rhum coca pour se rappeler ses jeunes années où il croyait encore aux bienfaits de la révolution castriste. ©Kristof Vadino

Une "San Pé" bien fraîche pour commencer, Englert commande ensuite un Rhum Coca, plus pour le rhum que pour Coca, entendez moins pour l’alcool que pour Cuba. Pour Hemingway aussi. Ah Cuba, la belle époque, celle de tous les espoirs, l’envie d’un monde meilleur qui n’a finalement jamais été réalisé. Ancien castriste, ancien coco. "Il doit même y avoir un dossier sur moi à la sûreté de l’État", lâche-t-il pas peu fier, en ajoutant même s’il doit être recouvert de centimètres de poussières.

Et si le modèle du socialisme réel a été un échec total en Europe, admettons qu’il s’est tout de même moins raté en Amérique latine, poursuit-il. Un échec total dans sa mise en œuvre même si les valeurs incarnées traditionnellement par la gauche restent toujours d’actualité.

"Croissance exponentielle du pouvoir de l'argent"

«C’est le format qui a changé. À l’époque, on pensait que l’État serait le moteur de ces changements, le promoteur de la solidarité et de l’égalité à laquelle on aspirait. Aujourd’hui, c’est plus subtil, c’est désormais à travers des structures informelles que ces valeurs se transmettent et se construisent, mais la nécessité de les poursuivre reste la même, sans solidarité, les écarts de richesse s’aggraveront et la société deviendra d’une violence sans nom."

"Seule l’Europe peut rééquilibrer le rapport de force économique qui se joue aujourd’hui."

D’autant que depuis l’effondrement du bloc soviétique, les tensions sont devenues tellement fortes qu’on se retrouve avec "une croissance exponentielle du pouvoir de l’argent".

Et si la mondialisation a déplacé les lieux de pouvoir, il est impossible pour un petit pays comme le nôtre de lutter contre ça. "Seule l’Europe peut rééquilibrer le rapport de force économique qui se joue aujourd’hui, car le problème, ce n’est pas la Chine ou les USA, la vraie question pour moi c’est le rapport à l’argent."

Pro-européen, il déplore néanmoins que ses mécanismes de fonctionnement aient été envisagés uniquement par le prisme de l’économie au détriment de ces valeurs justement. Or, à l’entendre, ces valeurs nous seront encore plus nécessaires pour reconstruire le monde post-covid: "La soudaineté de la situation peut être une opportunité pour opérer le changement, pour provoquer une réaction face à une situation qui se développait depuis longtemps."

En attendant le vaccin, s'adapter constamment

Tout heureux de voir enfin le restaurant enfin se remplir, le serveur vient prendre la commande. "Des taglionini au citron et crevettes tigrées" même s’il y a de l’osso bucco aussi et qu’entre les deux le cœur du médecin balance.

L’occasion de changer de sujet et d’aborder le covid ou comment on gère 40.000 étudiants et un virus. La solution pour l’ULB, le distanciel, pour terminer les cours comme les évaluations, à propos desquelles l’université a dû accepter l’absence de contrôle et donc une fiabilité moins élevée que les autres années.

"Maintenant il faut relativiser", ce n’est jamais qu’une session d’examens d’un cursus de cinq années. Et concernant la rentrée à présent, elle sera différente suivant le code couleur, probablement en présentiel, masquée avec des auditoires très aérés. "La clé ce sera de s’adapter constamment à la situation, celle de septembre sera différente de celle de novembre ou de janvier…"

"Le respect des valeurs démocratiques reste le plus gros défi du monde post-covid."

De toute façon, tant qu’on n’aura pas de vaccin, on ne s’en sortira pas, assure-t-il et, quant à son arrivée, le gynécologue obstétricien est plutôt confiant, sans doute pour juin 2021. "Maintenant, on devra s’attendre à ce que beaucoup ne veulent pas se faire vacciner. Plus l’épidémie recule plus les théories du complot progressent."

Mais là où Yvon Englert se montre très inquiet, c’est surtout pour les atteintes aux droits, aux libertés et à la vie privée : "Le respect des valeurs démocratiques reste le plus gros défi du monde post-covid." Un danger présent bien avant l’apparition du virus et qui depuis ne cesse de croître et c’est bien là que pour lui se situe l’enjeu véritable de nos sociétés futures: "Nous devons asservir ces nouvelles technologies à des objectifs sous-tendus par des valeurs humaines et démocratiques fortes, sans cela l’État est mort." Et la première étape pour lui de repenser l’Europe.

Regroupement hospitalier

L’Apéro-lunch se termine, son GSM lui n’a pas arrêté de clignoter. "Si je décroche, c’est sans fin", précise-t-il avant d’engloutir d’une traite son espresso et de repartir au bureau.

L’après-rectorat? Avec la crise, il n’a même pas eu l’occasion de se poser la question une minute. Néanmoins, ce qu’il aimerait vraiment, c’est de voir se concrétiser le projet qu’il portait durant son mandat: le regroupement des hôpitaux Bordet, Brugmann, Saint-Pierre, Érasme et Reine Fabiola. Indispensable pour pouvoir survivre, car pour rester à la pointe, un hôpital universitaire doit pouvoir traiter une masse critique et poursuivre ainsi la recherche. Une nécessité qui se révèlera avec plus d’acuité tant les budgets seront encore plus serrés dans le monde post-covid de demain.

5 dates clés du recteur de l'ULB

1945: "La chute du nazisme, sans cela je ne serais pas là. Si Hitler avait gagné, mes parents n’auraient pas survécu et ne se seraient jamais rencontrés ici, ma mère revenait des camps et mon père avait été un enfant caché."
1978: "Mon stage chez le professeur Willy Peers, on pratiquait beaucoup d’avortements, c’était illégal et très conflictuel avec les infirmières. C’était une époque héroïque."
1982: "Le professeur Hubinont m’envoie à Paris pour apprendre la FIV, une chance incroyable, or je venais de rencontrer ma femme, ça a été un déchirement, mais on s’est marié ensuite et ça fait 40 ans."
2005: «En famille, nous avons consulté le thérapeute familial Ziggy Hirsch, spécialisé dans la problématique des enfants du silence, cette rencontre fut décisive pour moi, notamment dans mon rapport avec mes enfants."
2011: "On me diagnostique un cancer métastasé, je pense que je suis cuit et je survis.
La maladie a changé mes priorités et ma manière de voir le monde."

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un Daïquiri ou un rhum coca."
À qui payer un verre: "À ma mère, j’avais 24 ans quand elle est morte, j’aimerais échanger avec elle sur toutes ces choses que je découvre aujourd’hui et que je ne voyais pas hier."
À table: "Plutôt rouge, un Saint-Joseph ou un Saint-Estèphe. Très peu, mais du très bon."
Dernière cuite: "J’aime bien boire un verre, mais vomir dans les coins il n’y a rien à faire, ça manque de classe, d’autant que je déteste perdre le contrôle de moi-même."

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