Alibaba bloque FedEx à Liège

©Photo News

Le terrain alloué au géant chinois empêcherait le développement d'autres activités sur le site de Bierset.

Le contrat est signé. Alibaba a choisi l’aéroport de Liège comme porte d’entrée vers l’Europe. Après une longue bataille contre les Pays-Bas, la Belgique a remporté la mise. Bonne nouvelle pour Charles Michel, en pleine crise politique. L’arrivée en Belgique du magasin en ligne chinois – en réalité Cainiao, la filiale logistique d’Alibaba – est en effet prestigieuse pour un pays qui souhaite se positionner comme centre logistique. Malgré tout, la décision s’est fait attendre. Le contrat était dans l’air, mais a tardé à se concrétiser.

"Nulle part au monde on n’utilise des terrains situés en première ligne pour y installer des entrepôts."
FedEx

Même lorsque le patron européen d’Alibaba, Terry von Bibra, avait confirmé le mois dernier que Liège allait devenir une des cinq plaques tournantes du réseau mondial de Cainiao, la course ne semblait pas encore gagnée. Mais la Belgique s’est littéralement mise à genoux pour attirer Alibaba. Non seulement l’aéroport de Liège lui a offert ses joyaux – 22 hectares de ses meilleurs terrains, à proximité de la piste d’atterrissage – mais il a de ce fait pris le risque de compromettre les relations privilégiées qu’il entretient avec FedEx, son principal client.

C’est d’ailleurs ce qui explique que FedEx ne se soit pas impliqué dans ce contrat. "Nulle part au monde on n’utilise des terrains situés en première ligne pour y installer des entrepôts", selon le transporteur américain. "Pas même à Hong Kong, où Cainiao a décidé d’investir 1,5 milliard de dollars pour mettre en place un centre logistique comparable, d’une superficie de 38 hectares, sur l’aéroport international."

Chez FedEx, l’incompréhension est d’autant plus grande qu’Alibaba a visité les installations de l’aéroport de Liège, y compris le hub de FedEx, au printemps 2018. FedEx est convaincu que Cainiao a choisi Liège notamment en raison de la présence du transporteur américain et de son vaste réseau routier européen. On y réfute non sans un certain embarras ce qui est relayé par les médias, à savoir que la firme américaine ne verrait pas d’un bon œil l’arrivée d’Alibaba, qu’il considère comme un concurrent. "Nous ne sommes pas l’épouvantail qui souhaite repousser Cainiao." Le service de courrier est actif depuis 1998 dans la partie sud de l’aéroport, et arrive progressivement à sa capacité maximale de 40 à 45 avions par nuit. Un déménagement dans la partie nord est nécessaire pour développer l’activité jusque 60 avions. Mais c’est devenu impossible vu qu’une grande partie des terrains a été allouée à Alibaba.

"Nous ne sommes pas l’épouvantail qui souhaite repousser Cainiao."

FedEx n’a appris qu’en septembre 2018 que le terrain n’était plus disponible, sans qu’il y ait eu de concertation, alors que la société américaine était en discussion depuis deux ans avec l’aéroport sur une possible extension de ses activités dans la zone nord. L’annonce du contrat avec Cainiao fut donc perçue comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Aéroports de Paris (ADP), le seul actionnaire de Liège Airport spécialisé dans l’exploitation d’aéroports, s’est également posé la question à propos du contrat avec Alibaba. L’entreprise française pensait qu’il était possible de proposer un terrain adéquat sans compromettre les bonnes relations avec FedEx, et sans mettre en danger l’expansion du groupe américain.

Les pressions politiques – en particulier du cabinet du Premier ministre – ont grandement influencé la décision, soulignent plusieurs sources. En mai dernier, des fuites venant de milieux proches du Premier ministre laissaient entendre que le contrat était "à un stade avancé". Michel a rencontré Jack Ma au moins à trois reprises, rencontres auxquelles s’ajoutent celles avec le roi Philippe au Forum économique mondial, en janvier dernier, et deux ans plus tôt au Palais royal, à Bruxelles.

Jobs, jobs, jobs?

Il n’y avait pas d’autre option: "L’oiseau devait atterrir à Liège". Les emplois qu’Alibaba compte créer dans la région peuvent être brandis comme un trophée par un gouvernement belge qui a beaucoup investi pour concrétiser son slogan "jobs, jobs, jobs". Mais certaines voix s’élèvent pour faire part d’un certain scepticisme vis-à-vis du nombre d’emplois qui seront effectivement créés — 3000 emplois, dont 900 directs.

"Il fallait absolument que l’oiseau atterrisse en Belgique."

La direction de l’aéroport de Liège se refuse à tout commentaire sur les accords conclus avec le géant chinois. "Le communiqué de presse reprend tout ce que les parties ont à dire pour l’instant", explique le porte-parole Christian Delcourt. Et ce n’est pas beaucoup: trois phrases au grand maximum.

L’aéroport de Liège nie avoir accordé à Cainiao des choses qui avaient été discutées au préalable avec FedEx. Même son de cloche au cabinet de Jean-Luc Crucke, ministre wallon des aéroports. "Aucun terrain n’a été promis à FedEx." Mais pour les Américains, là n’est pas la question, mais bien que les first line slots – c’est-à-dire les terrains les plus chers, situés en première ligne, à proximité immédiate de la piste d’atterrissage – soient utilisés pour un centre de stockage et de distribution, alors que ce n’est pas nécessaire. Les modèles opérationnels d’Alibaba et de FedEx ne sont par ailleurs pas comparables.

Pour des sociétés de courrier express comme DHL et FedEx, l’implantation d’un bâtiment près de la piste est idéale, car les avions doivent être déchargés et les colis transbordés dans des camions et des cars aussi rapidement que possible. Mais les entrepôts de magasins en ligne sont généralement plus éloignés des pistes, car le rythme de manutention des colis est moins rapide.

La hype de l’e-commerce

Dans le secteur, certains pensent que les Chinois ont utilisé intelligemment la hype autour d’Alibaba et l’importance grandissante du commerce en ligne pour décrocher à Liège un emplacement de premier choix qu’ils n’auraient pas obtenu dans d’autres circonstances. Des sources au sein de l’aéroport n’excluent pas qu’Alibaba n’installe pas son centre de distribution à Liège, mais ailleurs, par exemple dans la région de Maastricht. L’aéroport ne serait utilisé que pour la manutention de marchandises en transit, de et vers l’étranger. Un tel scénario semble plus logique au regard de l’investissement "initial" de 75 millions d’euros cité par les parties et la promesse d’obtenir un emplacement en première ligne à Liège.

1.500
.
FedEx emploie aujourd’hui 1.500 personnes dans les aéroports wallons.

Il ne faut pas non plus exclure que FedEx songe aujourd’hui à transférer une partie de son transport de fret à Paris, pour optimiser son réseau, comme prévu en 2016, lors de la reprise de son confrère TNT Express et de son hub liégeois. FedEx emploie aujourd’hui 1.500 personnes dans les aéroports wallons.

Olav Steffers, directeur des investissements étrangers de l’aéroport d’Amsterdam, n’est pas étonné de cette tournure. "C’est assez typique des négociations avec les Chinois. Ils arrivent avec des projets ambitieux, mais au final, ils réduisent rapidement leur envergure."

Il est également concevable que le besoin d’Alibaba de disposer d’un centre de distribution "king size" se fasse moins sentir. "La demande pour de grands centres de distribution semble avoir atteint un pic", explique Bart Kuipers, économiste à l’Université Erasmus, spécialisé dans les activités portuaires. "De plus en plus de commerces en ligne veulent livrer rapidement, parfois deux heures après commande, ce qui n’est possible que si l’entrepôt se situe à proximité du client. Au cours des prochaines années, nous devrions voir fleurir de nombreux petits centres dans les banlieues des grandes villes."

Alibaba a eu droit au tapis rouge: le Roi et le Premier ministre Michel ont sorti le grand jeu pour convaincre les Chinois de choisir la Belgique. Qu’ont-ils obtenu? Le hub d’un géant chinois du commerce en ligne, susceptible de mettre la Belgique sur la carte européenne des centres logistiques. Ou un cheval de Troie. Le contrat de Liège Airport pour la gestion de l’aéroport se termine en 2040. Le gouvernement wallon voudrait alors passer à un système qui, tout comme Brussels Airport, ouvre la porte à plusieurs acteurs via une adjudication publique. Que se passera-t-il si un opérateur chinois se met sur les rangs à ce moment-là?

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Partner content