interview

Bénédicte Linard: "Il n'y a pas eu de volonté de Philippot de s'en mettre plein les poches"

©Tim Dirven

Salaire du patron de la RTBF, directive SMA, déontologie, place des femmes dans les médias… La ministre des médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’Ecolo Bénédicte Linard, balaie l’actualité du moment. Non sans faire preuve de prudence et de sens de la diplomatie.

Semaine chargée pour la ministre en charge des Médias au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Bénédicte Linard (Ecolo) a dû gérer le dossier du dépassement de salaire de l’administrateur général de la RTBF, Jean-Paul Philippot. Après avoir fait grand bruit ces dernières semaines, l’affaire est aujourd’hui classée alors qu’il est demandé à l’intéressé de rembourser un trop-perçu de 60.000 euros. Mais Bénédicte Linard est aussi ministre de la Culture et est en charge du droit des femmes. Un enjeu qui traversera son action. Prof de français à la base, âgée de 43 ans, cette fan de BD – qui lit son Spirou toutes les semaines – vient d’Enghien. Pour la première fois, elle s’exprime dans L’Echo. On va surtout parler médias.

"Les rapports ont montré que, à la RTBF, il y avait une absence de règles et que, quand il y en avait, elles n’avaient pas été respectées correctement."

Quel est votre analyse après la décision de demander à Jean-Paul Philippot, l’administrateur général de la RTBF, de rembourser le trop-perçu sur son salaire?
Avant même l’affaire de la rémunération de Jean-Paul Philippot, on s’était emparé de la question du plafonnement des salaires des gestionnaires publics. La semaine passée, on a pris un arrêté anticipatif au décret gouvernance – qui va concerner toute la Fédération – pour la RTBF dans le cadre du renouvellement du mandat de son n°1. On a plafonné les salaires de ses cinq principaux dirigeants à 245.000 euros, hors indexation comme c’est déjà le cas en Région wallonne. Seuls des dirigeants de la RTBF (Jean-Paul Philippot et un directeur) et du CHU de Liège dépassent ce plafond. Ce plafond sera en vigueur dans toute la Fédération. Les rapports commandés pour faire la lumière sur cette affaire ont montré que, à la RTBF, il y avait une absence de règles et que, quand il y en avait, elles n’avaient pas été respectées correctement. Mais ils n’ont pas montré de volonté de Jean-Paul Philippot de s’en mettre plein les poches. Ils pointent un défaut de contrôle. On a enjoint la RTBF de faire en sorte que cela n’arrive plus. On s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de sanction en Fédération en cas de manque de transparence, contrairement à la Région. On va donc y travailler dans le cadre du futur décret.

"Je pense que M. Philippot est attaché à la RTBF."

Jean-Paul Philippot va voir son salaire diminué d’un tiers. Ne craignez-vous pas qu’il aille voir ailleurs en cours de mandat?
Je pense que M. Philippot est attaché à la RTBF. Il a entamé un processus de transformation de l’entreprise à 360° qui bouscule pas mal de choses et change la manière de gérer la RTBF. Je crois qu’il a envie d’aller au bout de ce processus.

Que demandez-vous à la RTBF comme service public?
La RTBF doit d’abord être le miroir de la diversité en Fédération. Elle doit ensuite donner une information de qualité, qui décrypte, qui analyse. Elle doit aussi prendre davantage sa part dans l’éducation aux médias, lutter contre la désinformation. C’est important car la jeunesse n’accède plus à l’information de la même manière que nous. Je réfute d’ailleurs l’idée selon laquelle elle ne s’y intéresse pas. L’enjeu est de lui faire comprendre que pour accéder à une information de qualité, il y a des gens derrière, avec une déontologie, et qui doivent être payés pour leur travail. Dans cette réflexion, on doit aussi travailler avec les influenceurs qui prennent une place importante dans l’accès à l’information des jeunes. Autre aspect: la question des droits des femmes et de leur présence à la RTBF, que ce soit des fonctions dirigeantes, dans les émissions, etc. Cela doit faire partie des priorités de la RTBF. Il faut aussi que le public puisse davantage participer, si pas dans les décisions, du moins dans le fonctionnement de la RTBF. Enfin, il y a aussi la question de la publicité. La déclaration de politique générale prévoit une diminution de la pression publicitaire. Cette opération doit se faire en concertation avec la RTBF.

"La publicité s’infiltre en permanence dans notre quotidien. Le public a ce sentiment d’être envahi. Il faut pouvoir entendre cela."

Et la fin de la publicité sur la RTBF, est-ce un tabou? Pour une ministre Ecolo, cela ne devrait-il pas être une priorité?
Il n’y a pas de tabou mais cela doit s’inscrire dans le dialogue et le respect du média public qui doit pouvoir poursuivre l’exercice de ses missions et préserver l’emploi. C’est un processus qui s’ouvre et son phasage sera une des clefs de sa réussite. C’est effet un enjeu écologique mais pas seulement. Avec la diversité des canaux physiques et numériques, la publicité s’infiltre en permanence dans notre quotidien. Le public a ce sentiment d’être envahi. Il faut pouvoir entendre cela pour, par exemple, améliorer le confort d’écoute. Et puis, le fait pour une entreprise publique de dépendre de la publicité pose aussi la question de la solidité de son modèle économique alors que le marché est sous pression.

TF1 ne provoque pas sur le marché pub belge le tsunami redouté. Dès lors, le dispositif de compensation anti- TF1 négocié en son temps par la RTBF (trois millions par an) ne devrait-il pas être supprimé et l’argent affecté à autre chose?
Ce dispositif est prévu pour les exercices 2019 et 2020, pas au-delà. Ce montant nous permettra pour la suite de travailler à des orientations contenues dans la déclaration de politique communautaire, notamment la réduction de la publicité. Mais il faut rester attentif et garder un œil sur la situation. La déclaration prévoit notamment un audit du marché publicitaire belge francophone. Il faut le mener.

Les jeunes se détournent de la télé au profit des réseaux. Qu’en pensez-vous?
Ils ont un usage différent des écrans. Tout l’enjeu est de faire parvenir l’information via d’autres plateformes, comme Auvio par exemple, pour contrer les Gafa. La future directive SMA (Services Médias Audiovisuels) va jouer un rôle car elle va faire contribuer les Gafa, même si sa transcription attendue pour septembre 2020, va sans doute prendre plus de temps que prévu.

Pourquoi?
On a demandé l’avis du CSA de manière anticipative. On l’a reçu plus tard que prévu. Si on a deux mois de retard ce n’est pas grave. Mieux vaut ça que de bâcler le travail.

La directive apporte des précisions sur la question de la compétence territoriale. Quel sera le statut de RTL Belgium?
La licence luxembourgeoise de RTL Belgium pose question. On a entamé un dialogue avec eux pour voir comment ils peuvent se mettre en adéquation avec cette directive. Je ne sais pas comment on va aboutir. Je ne suis pas naïve, mais je sens RTL attaché à la diversité culturelle, à sa présence en Fédération Wallonie-Bruxelles.

"Dans l’état actuel des règles, RTL ne peut pas avoir accès aux fonds séries de la Fédération."

RTL veut avoir accès au fond de la Fédération sur les séries belges. Dans l’état actuel des choses, est-ce possible?
On en a parlé récemment de manière informelle, on a entamé un dialogue. Laissez-moi un peu de temps. Ce qui est clair, c’est qu’en l’état actuel des choses, les règles ne permettent pas à RTL d’avoir accès à ce fonds.

Autre dossier chaud: celui de la vente des Editions de l’Avenir. Comment vous positionnez-vous?
Ce qui s’est passé là-bas est inacceptable. Je réaffirme mon soutien au personnel et aux journalistes, j’ai des contacts réguliers avec les dirigeants ad intérim de l’actionnaire Nethys et avec le ministre de tutelle Yves Dermagne. Mais ce n’est pas dans mes prérogatives, c’est la Région wallonne qui a la tutelle sur Nethys et qui gère le processus de vente. Mon seul intérêt, c’est de défendre l’indépendance journalistique, la qualité de l’information et que l’on puisse donner une place à la coopérative récemment lancée par le personnel.

"On pourrait lier les aides à la presse à la représentativité des femmes dans les médias."

À propos de qualité de l’information, alors qu’on a fêté cette semaine les 10 ans du Conseil de déontologie journalistique (CDJ), peut-on lier le respect de la déontologie aux aides à la presse?
(Rires.) C’est un sujet qui me tient à cœur puisque le premier secrétaire général du CDJ a le même nom de famille que moi (c’était son père, NDLR)! L’initiative prise il y a dix ans de créer un CDJ est bonne, c’est toujours sain que les médias s’interrogent sur leurs pratiques et que l’on puisse épingler des entorses à ces pratiques. Personnellement, je délie la question des aides à la presse au respect de la déontologie. La question des contenus ne doit pas interférer avec la nécessité d’avoir des aides à la presse. Elles sont là pour soutenir un secteur et faire en sorte que les médias puissent jouer leur rôle. Ce qui fait défaut, c’est l’effectivité des sanctions. Il faut renforcer le dispositif de sanctions. On doit mener ce débat. On pourrait par exemple imaginer que la question des droits des femmes, de leur représentativité dans les médias – management, présence dans les rédactions, etc. – fassent partie de critères liés aux aides à la presse.

"Je compte maintenir, voire augmenter les aides à la presse."

Il faut s’attendre à un serrage de vis, donc?
C’est votre interprétation. On travaille en concertation, en co-construction avec les acteurs de terrain. On va mettre ce dossier sur la table. Il n’est donc pas du tout question de supprimer les aides à la presse, je compte les maintenir, voire les augmenter. Je pense notamment au journalisme d’investigation qui devrait être plus soutenu.

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect