interview

Bernard Tapie: "En affaires, je n'ai pas d'humour"

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Le tumultueux homme d'affaires français raconte sa maladie, revient sur ses affaires judiciaires et commente la vie politique de son pays. Mais surtout, il avertit les responsables politiques wallons: il se battra s'ils veulent sortir Nethys du capital de son journal, La Provence.

Bernard Tapie est de retour, mesdames et messieurs. Le temps d’une conférence organisée jeudi soir par le cercle B19 au Forum de Liège, l’homme d’affaires français, qui lutte actuellement contre un cancer de l’estomac, a retracé les grandes lignes de sa vie. Le lendemain de cette conférence, il a accepté de nous recevoir en tête à tête à son hôtel.

"En tout cas, la méthode Coué, vos cellules cancéreuses, elles s’en foutent complètement."
Bernard Tapie

15h, vendredi après-midi, la porte de la suite numéro 14 s’ouvre et laisse apparaître un Bernard Tapie en méforme. C’est un peu la soupe à la grimace. L’homme d’affaires ne fait pas semblant, il ne va pas bien. La maladie va et vient. "C’est une lutte quotidienne à la fois lucide et indépendante de ma volonté", entame-t-il. Et que dit la médecine? "Elle est comme moi, elle ne peut pas se prononcer. Il y a des éléments qui plaident très largement en faveur d’un pronostic favorable et il y a des choses qui laissent penser qu’il faut être très prudent face à une récidive possible." Voilà pour l’entrée en matière.

La veille, devant un parterre de plus de 700 personnes, il l’assurait: la meilleure défense contre la maladie, c’est l’énergie. Ce qu’il confirme. "Quand on ne va pas bien, il faut se forcer parce que ça veut dire que la maladie prend le dessus sur votre état. Il faut inverser la tendance. En tout cas, la méthode Coué, vos cellules cancéreuses, elles s’en foutent complètement."

Dans la marmite politique

La machine Tapie repart. Doucement. Le débit s’accélère, le ton monte. La gouaille légendaire de l’homme d’affaires n’est pas loin. "Quand on m’a retiré l’estomac, je vous laisse imaginer l’état dans lequel je me trouvais. À peine remonté en réanimation, une infirmière m’a placé une sonnette dans la main gauche et une pompe à morphine dans la droite. Elle m’a dit: dès que vous avez mal, vous appuyez! Mais quelle erreur!", raconte Tapie. Crie Tapie, devrait-on écrire.

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Il revit, il s’emporte, il se lève pour mimer son état les premiers jours de son retour à la vie. C’est l’acteur qui a repris le dessus, cette fois. "Moi, je n’ai pas voulu appuyer sur cette pompe à morphine." La lutte pour revenir, se lever dès le lendemain de l’opération. Tapie a appuyé deux fois sur la pompe en cinq jours. "La moyenne, c’est dix fois par jour!" Cette fois, c’est officiel, il crie. Et broie votre bras chaque fois qu’il le peut. On a oublié de vous le dire… Bernard Tapie est un tactile. Il ne le dit pas, mais il vit cette maladie comme un match de boxe. Et il rend les coups.

On profite d’une légère accalmie pour tenter une relance. "On a tout de même l’impression que vous êtes increvable. Au propre comme au figuré." Il murmure. "Je suis crevable". Avant de repartir dans les tours. "Depuis que je suis en vie, très rapidement, je ne me satisfais pas de la situation." De là à faire de la politique? La veille, il l’a assuré, ce milieu est de loin le plus cruel qu’il ait fréquenté.

"Ceux qui n’ont rien à perdre, du côté des extrêmes, jouent sur les peurs qui sont justifiées et sur les malheurs qui existent vraiment."
Bernard Tapie

Mais la politique, chez Tapie, c’est une passion, une vraie. Et la chose ne lui donne pas envie de rire. Pas du tout. "Nous sommes dans une période épouvantable pour les gens qui font de la politique. Ceux qui n’ont rien à perdre, du côté des extrêmes, jouent sur les peurs qui sont justifiées et sur les malheurs qui existent vraiment. Ils ont le pouvoir phénoménal de raconter les souffrances sans apporter de solutions." Tapie s’emporte. Il dénonce les gens qui confondent ceux qui dénoncent les souffrances avec ceux qui, tant bien que mal, essaient de trouver des solutions. Et Macron, alors, lance-t-on?

Pour lui, le président de la République peut arriver à sortir la France de l’ornière. S’il s’entoure des meilleures compétences (ce qui n’est pas toujours le cas, souligne-t-il au passage) et s’il fait fi de l’opinion publique. Voilà la solution Tapie livrée clé sur porte. Que les hommes politiques cessent de penser à leur réélection, qu’ils cessent de scruter les sondages de popularité et tout ira mieux.

La célèbre scène de l’horticulteur à qui Emmanuel Macron conseille de traverser la rue pour trouver de l’emploi? Oui, il l’a vue. Et il valide la thèse du président. Qu’il a lui-même appliquée à l’un de ses petits-fils, Rodolphe.

A-t-il vu la désormais célèbre scène de l’horticulteur à qui Emmanuel Macron conseille de traverser la rue pour trouver de l’emploi? Oui, il l’a vue. Et il valide la thèse du président. Qu’il a lui-même appliquée à l’un de ses petits-fils, Rodolphe. "Cela faisait un moment qu’il était au chômage. Je lui ai dit de faire tous les restaurants, les troquets et les magasins du boulevard Saint-Germain et de leur dire qu’il était disponible. Et vous savez quoi? Après un mois et demi, il a été engagé. Et depuis, il a trouvé un autre emploi sur base de ses seuls résultats."

Bernard Tapie exulte. Et explique. "Il faut repartir dans l’activité; sous peine de se sentir inutile. Il n’y a pas un homme qui peut se sentit bien s’il se sent inutile." Mais il ajoute que le président de la République n’aurait pas pu dire ça, justement parce qu’il est président de la République. C’est le père ou l’oncle de l’horticulteur qui aurait dû lui tenir ce discours, estime Bernard Tapie. Qui reconnaît que si Emmanuel Macron fait preuve d’une bonne connaissance et d’une belle intelligence, il manque d’expérience politique.

Le message à Nethys

Bernard Tapie est transfiguré. Il se lance dans une tirade pro-européenne, lui qui a également été député européen. "Au niveau mondial, la France n’a pas compris que nous avons un problème d’économie d’échelle. Quand on représente 5% de l’économie mondiale, on ferme sa gueule ou on s’associe avec des gens capables de peser plus lourd", explique-t-il, invitant les Français à voter en faveur d’une Europe forte et unie.

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"Nous n’avons pas la puissance nécessaire individuellement pour résister à des blocs colossaux que sont la Chine ou les Etats-Unis." On ne peut s’empêcher de lui faire remarquer qu’il est une bête politique. Il s’arrête et sourit. "Ah, vous avez vu? Je vais mieux, hein…" Et de préciser comme s’il fallait dévoiler une évidence: "La politique, c’est une passion", glisse-t-il, avant de trancher. "Mais c’est d’abord un métier de tueur."

Difficile de rencontrer Bernard Tapie à Liège sans évoquer la présence de Nethys (11%) dans le capital de La Provence, le journal qu’il détient. La veille, au forum de Liège, Stéphane Moreau, homme fort de Nethys, était assis au deuxième rang, pile dans l’axe de Bernard Tapie.

"En affaires, je n’ai pas d’humour."
Bernard Tapie

Au plus fort du scandale Nethys, plusieurs responsables politiques wallons ont pris la parole pour demander le retrait de Nethys du capital de La Provence. Où en est-on aujourd’hui des liens entre les deux? Pour la première fois de l’entretien, Bernard Tapie se tait. Et cherche ses mots. En préambule, il place ceci: "En affaires, je n’ai pas d’humour". Et de fait, il ne rigole plus du tout.

"Pour l’instant, il y a eu des tiraillements et des déclarations qui n’ont eu aucune conséquence. Mais soyez absolument certain que ma relation avec Nethys peut être la meilleure et le pire des choses". La meilleure? "Oui, s’ils savent utiliser l’ouverture sur des investissements en France, en profitant de notre expérience, de notre implantation, de notre pénétration et de notre pouvoir d’influence. Mais cela peut être le pire si, à un moment donné, sous prétexte de changement d’une coloration politique, on ne nous traite pas bien".

"Faire cela par des coups d’arnaques, par avocat interposé ou par le biais d’un administrateur véreux, là, je dis attention."
Bernard Tapie

Le pire?, lui demande-t-on. Dans quel sens? "Tout sera bon, je ne me refuse rien." S’agit-il d’une menace vis-à-vis des responsables politiques wallons? "Non. C’est un avertissement. On fait des affaires et rien d’autre." Lisez, on a des accords pour que Nethys reste dans notre capital à 11%, monte à 34% ou grimpe plus encore. Et tout est prévu et écrit. Noir sur blanc. Même la sortie de Nethys est prévue. Mais un deal est un deal, respectez-le. Voilà ce que dit Bernard Tapie.

Et si les responsables politiques veulent que Nethys sorte du capital de La Provence, qu’ils viennent s’asseoir autour de la table. C’est Bernard Tapie, mesdames et messieurs, et c’est du business. Tout est négociable. Mais tout a un prix. "Je veux que les accords soient respectés ou renégociés. J’entends et je lis beaucoup de choses, il faut donc rester vigilant. Je suis content que l’on aborde la question, on n’a rien à cacher". Discuter ou négocier, donc, mais gare à l’entourloupe. "Faire cela par des coups d’arnaques, par avocat interposé ou par le biais d’un administrateur véreux, là, je dis attention". Voilà les uns et les autres prévenus.

"Deux justices en Belgique"

On serait bien tenté par une dernière question sur la situation judiciaire de Bernard Tapie en Belgique. Récemment, la justice a dessaisi l’homme d’affaires des pouvoirs qu’il détenait dans sa holding belge et a désigné Roman Aydogdu comme administrateur provisoire de cette société qui est un peu le cœur du réacteur de l’empire Tapie.

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"Il y a deux justices en Belgique. On a le parquet du procureur du Roi qui est phagocyté par ce que lui dit le parquet de Paris. Et on a les magistrats du siège qui ont plus de difficultés. Ils ont fait nommer un administrateur provisoire dont on me dit qu’il est compétent. Et il est attaqué par les deux camps qui l’accusent de favoriser l’autre partie. C’est bon signe, non?", glisse-t-il.

Appréhende-t-il une décision judiciaire négative en Belgique? "Non. Ce que j’appréhende, c’est qu’on me téléphone en me disant que le scanner montre que j’ai une récidive". Pour le reste, termine-t-il, la question est de savoir si votre épouse et vos enfants sont fiers de vous. Et de savoir si vous avez réussi votre vie. Et lui, sa vie, l’a-t-il réussie? "Et comment? Putain, si moi je ne l’ai pas réussie, qui l’a réussie?" On vous avait prévenus, messieurs dames, Bernard Tapie est de retour.

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