interview

Caroline Désir (PS), ministre de l'Éducation: "Un package contre la pénurie de profs dès septembre"

©Wouter Van Vooren

Caroline Désir hérite de la mise en œuvre du Pacte d’excellence qui modifiera en profondeur l’enseignement francophone dans les 10 ans à venir. La socialiste bruxelloise dresse le portrait de cette réforme qu’elle entend mieux expliquer au grand public et au corps enseignant.

Cette fois, c’est parti. Cette semaine, a démarré la formation de quelque 11.500 enseignants du niveau maternel. C’est notamment à eux que reviendra l’inauguration, à la rentrée prochaine, de la première année du nouveau tronc commun. à terme, celui-ci doit emmener les élèves jusqu’à l’âge de 15 ans. Une réforme sans précédent, rappelle Caroline Désir (PS), nouvelle ministre de l’Éducation. Elle s’en réjouit, cette étape devrait aller de pair avec une implication plus forte encore du corps enseignant où le Pacte d’excellence n’est pas toujours bien compris, faute d’une communication optimale. "Mieux communiquer sur le Pacte" sera d’ailleurs une des priorités de la nouvelle ministre dans les cinq ans à venir. Sans attendre, L’Echo s’est proposé de faire avec elle le tableau de la restructuration profonde que va connaître l’enseignement.

"Les vacances d’été sont très longues alors qu’on a besoin de plus de congés durant l’année."

On démarre avec le décret inscription, dont la refonte est inscrite noir sur blanc dans la déclaration de politique communautaire, confie la ministre. "Il sera abrogé et remplacé simultanément par un autre système, rappelle Caroline Désir. J’ai rapidement indiqué que je ne serai pas prête pour la rentrée prochaine. Car la période d’inscription démarre en février, il n’est pas possible de venir avec un système équilibré dans des délais aussi brefs."

Comment rencontrer l’objectif de mixité que le décret actuel ne semble pas satisfaire? "Ce n’est pas si simple. Certains estiment que l’objectif n’est pas rencontré, d’autres disent que la population scolaire a totalement changé. Ce qui est certain, c’est qu’on a aujourd’hui une procédure qui vaut pour tout le monde, qui est transparente et centralisée. Ces vraies avancées ont permis de mettre fin à une certaine forme d’arbitraire et peuvent servir à produire de la mixité."

"Les avancées du décret inscription ont mis fin à une forme d’arbitraire."

Le nœud du problème ce sont les critères géographiques du système, place-t-on. "La déclaration de politique communautaire m’impose de conserver la priorité pour les fratries et celle pour les élèves issus de milieux défavorisés. Pour le reste, nous sommes dans une phase de consultation avant une proposition. On voudrait corriger certains effets pervers. Un des critères qui pèse le plus, par exemple, c’est celui de la distance entre domicile et école primaire de l’enfant. Ce critère est mal compris par les parents, mais à l’époque, on a dû prévoir suffisamment de critères pour que l’indice composite permette de départager les enfants." Et un peu de simplification? "C’est une des demandes de la déclaration avec le fait de mieux tenir compte des choix pédagogiques des parents et des différences entre bassins. Mais rappelons que dans 90% des cas, le décret ne pose pas de problème. Il n’y a pas non plus de solution miracle. Quand on a 400 demandes pour 200 places, on fait 200 déçus quel que soit le système."

D’accord mais la mixité sociale? "Comme il est fondé sur des critères géographiques, le décret actuel fait courir un risque de ghettoïsation. On voudrait éviter cela. Bien sûr, il y a les 20% d’élèves provenant d’écoles à indice socio-économique faible, mais on voit que cela joue assez peu dans les grandes villes comme Bruxelles. Dans les zones où il y a énormément d’élèves précarisés, les effets du critère sont dilués. L’enjeu est donc qu’il y ait moins de différences entre les écoles, il est indispensable de repenser complètement la manière dont on fait l’école. On met donc en œuvre le Pacte d’excellence, d’abord avec les tout petits, puis on va monter d’une année chaque année. On va tout revoir autour de sept domaines d’apprentissage avec de nouveaux référentiels, des nouveaux programmes dans un tronc commun polytechnique qui fait appel à différentes formes d’intelligence, plus manuelles, plus artistiques. Cela va prendre 10 ans". Nous voici donc au cœur du Pacte d’excellence.

Mieux accompagner les difficultés

"Avec le Pacte, l’enseignement sera plus près des difficultés de l’élève."

Va-t-il vraiment permettre d’harmoniser les niveaux entre écoles? "C’est notre souhait. Cette refondation doit faire en sorte que l’enseignement soit plus près des difficultés avec l’introduction de deux heures de remédiation dans la grille horaire. Mieux formés, les enseignants aideront plus efficacement les élèves en difficultés." On oppose: les problèmes sociaux qui se concentrent dans certains établissements ne vont pas disparaître pour autant. Caroline Désir connaît son affaire et répond sans sourciller. "Outre la dimension ‘contenu’ du Pacte, il y a une dimension ‘pilotage des écoles’ au regard des objectifs généraux de la Fédération Wallonie-Bruxelles: réduire les inégalités, les écarts de performances entre écoles, lutter contre l’échec et le redoublement. Les établissements vont devoir faire des plans de pilotage pour s’inscrire dans ces grandes lignes directrices. Cette relation entre l’école et la Fédération va être contractualisée." Cette machine-là est déjà en route, rappelle aussi la ministre. "Des équipes pédagogiques entières se mobilisent dans les écoles."

La Fédération devra quant à elle prévoir des moyens pour les écoles en décalage de performances trop important. Le gouvernement précédent a prévu un budget de 30 millions pour soutenir les écoles confrontées à un nombre important d’élèves ne maîtrisant pas le français.

On en vient à la problématique de la pénurie d’enseignants qui se fait durement sentir. "Une réforme de 40 ans a abouti il y a quelques années juste au moment où il y avait une pénurie de profs. Cela a crispé pas mal sur le terrain. Madame Schyns (ex-ministre cdH de l’Éducation) a un peu desserré le cadre pour faire face à cette pénurie, il va falloir évaluer ces mesures, indique Caroline Désir. À long terme, la problématique est liée à la valorisation du métier, à l’attractivité des filières pédagogiques dans les hautes écoles, à l’accompagnement des jeunes enseignants au début de leur carrière. Un prof sur deux quitte le métier dans les 5 ans."

"Certains directeurs lancent des appels sur Facebook pour trouver des professeurs."

D’accord pour les constats, mais les solutions? "Notamment ce que l’on met en place sur le travail collaboratif entre enseignants. On reproche à la formation initiale de ne pas préparer suffisamment les étudiants à la réalité de ce qu’ils vont découvrir en arrivant dans l’école. Faire travailler ensemble les enseignants ne peut qu’améliorer les choses." Mais elle ajoute de suite que ce type d’approche n’aura pas d’effets significatifs à court terme. "On est parfois face à des parents qui nous disent que leur enfant n’a plus de néerlandais depuis 3 mois et qu’on va le sanctionner avec un CE1D qui va l’empêcher de poursuivre. Et c’est vrai, et ça ne va pas. J’ai donc demandé à mon administration qu’elle planche sur un paquet de mesures contre la pénurie qui puissent être d’application concrètement dès le mois de septembre. Il faut évaluer le décret titre et fonctions, des mesures de simplification administrative, et mieux faire matcher l’offre et la demande de professeurs. Certains directeurs font aujourd’hui des appels sur Facebook pour trouver des profs. Je vais arriver avec un package de mesures." Il faut une thérapie de choc? La réponse fuse: "Oui!"

La formation des profs revalorisée

Le rendez-vous est pris. Mais les nerfs de la guerre, pour attirer les jeunes vers le métier d’enseignants, n’est-il pas le salaire? On lui demande si les profs ne sont tout simplement pas suffisamment payés. "Cette question est liée à la formation initiale. On a décidé de reporter la réforme d’un an, on a donc encore des instits et des régents formés en 3 ans de manière inadéquate. Il y a un consensus dans les hautes écoles sur ce constat. On va donc passer à quatre ans de formation, ce qui s’accompagnera par une revalorisation barémique. C’est aussi pour cette raison que l’on doit prendre le temps d’évaluer l’impact budgétaire de cette réforme." Des chiffres? "Beaucoup de chiffres ont circulé mais on doit plancher là-dessus avec mes collègues du gouvernement. On viendra avec une proposition, on doit être prêt bientôt."

©Wouter Van Vooren

Changement de sujet: l’adaptation de l’enseignement avec les besoins rencontrés sur le marché de l’emploi. "Un énorme chantier, dit-elle, mais il concerne le qualifiant et la formation en alternance qui démarre après le tronc commun." Les premiers élèves sortant du tronc commun auront 15 ans en 2029. "On ne va pas attendre jusque-là", assure Caroline Désir. N’y a-t-il pas une déperdition de moyens avec une constellation de formations fréquentées par un nombre très restreint d’élèves? Elle acquiesce. "On a décidé un moratoire sur le nombre de formations qualifiantes mais ce n’est ni suffisant ni très efficace. Trop d’étudiants s’inscrivent encore dans des formations qui offrent très peu de débouchés alors qu’il y a une série de métiers pour lesquels on ne trouve pas d’étudiants formés. Les métiers du codage, du numérique, par exemple. À l’inverse, on a encore des formations en technique de bureau." Et d’ajouter: "On va travailler pour développer des options plus porteuses d’avenir." On n’en saura pas plus.

On glisse donc sur un autre sujet: l’apprentissage des langues. Avec un exemple: quand un Bruxellois arrive en première secondaire, il n’a pas encore suivi le moindre cours d’informatique ou d’anglais. Normal? "Non, c’est vrai. Mais on va insérer dans le tronc commun du contenu numérique, technologique… tout cela va exister. Quand on a initié des élèves jeunes à des métiers plus manuels, techniques ou numériques, on peut attendre d’eux qu’ils fassent plus tard des choix positifs, y compris vers le qualifiant." Le tronc commun, encore lui, devrait casser cette dynamique de relégation qui dirige trop souvent les élèves vers le qualifiant, estime la ministre.

"Pour moi, il est intéressant que chacun ait fait du néerlandais."

Oui mais les langues dans tout cela? "On apprend les langues trop tard, admet la socialiste. Le tronc commun prévoit un éveil aux langues en maternelle et en première et deuxième primaires et, à partir de la 3e primaire, une première langue est prévue. Puis on aura une deuxième langue obligatoire à partir de la deuxième secondaire." Soit un an seulement plus tôt qu’actuellement. N’est-ce pas un peu dommage? "C’est le choix fait par les acteurs du Pacte, ce dont j’hérite. La question est aussi de savoir quelle langue? On doit organiser une consultation sur ce sujet." On lui demande son avis à elle. Il n’est pas tranché. "Pour moi, il est intéressant que chacun ait fait du néerlandais", dit-elle tout de même. La création d’écoles bilingues à Bruxelles fera par ailleurs l’objet d’un projet pilote à Bruxelles d’ici la fin de la législature.

Des congés d’été plus courts

©Wouter Van Vooren

Dans les cinq années à venir, parents et enfants doivent également s’attendre à du changement en matière de rythme scolaires. Priorité est donnée à la répartition des congés sur l’année. "On a parfois 9 semaines de cours d’affilée au bout desquelles les enfants sont exténués et les profs aussi. Les vacances d’été sont très longues alors qu’il y a des moments dans l’année où on aurait bien besoin de plus de congés." La ministre se repose sur une étude de la Fondation Roi Baudouin. "Il faudra anticiper cette réforme deux ans à l’avance."

Vers quoi se dirige-t-on? "Sept semaines de cours puis deux semaines de vacances avec des congés d’été plus courts", répond la ministre. L’organisation de la journée de l’élève n’est pas moins importante mais y toucher est plus difficile, précise-t-elle. "On doit avancer là-dessus aussi mais pas aussi vite, il faut doser les réformes."

"Les recettes de la Fédération Wallonie-Bruxelles s’effritent structurellement."

On a bien compris que l’enseignement francophone va connaître à court terme un bouleversement sans précédent. Ce qui nous amène à conclure sur le financement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Et les moyens? Grise mine, car "les paramètres du financement de la Fédération se dégradent", confesse Caroline Désir en rappelant que la trajectoire budgétaire du Pacte d’excellence a été "immunisée budgétairement" par les négociateurs de l’accord de majorité. "Une réforme de cette ampleur va générer des économies et des effets retour (le redoublement coûte actuellement un demi-milliard par an, ce que le Pacte devrait atténuer, NDLR) mais nécessite des moyens, il faut amorcer la pompe."

On lui demande si, comme Elio Di Rupo, elle estime que la loi de finance qui définit les moyens des institutions doit être réformée. Elle n’ira pas plus loin qu’un "c’est vrai que structurellement, nos recettes s’effritent". Et puis, pas question de commenter la situation fédérale. Au PS, la consigne est la même pour tous: "On laisse Paul Magnette travailler."


Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect