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Charleroi et sa "politique des copains"

Paul Magnette ©Photo News

La justice carolo enquête sur plusieurs cas de contournement de marchés publics et s’interroge sur des documents manquants dans des PV du collège communal. Le secrétaire communal de la ville est dans le collimateur. Mais le bourgmestre Paul Magnette dit être "serein".

Cest un nouveau document qui jette le trouble à Charleroi: une lettre de trois pages, désormais entre les mains des enquêteurs carolos, qui est adressée par le receveur communal de la ville, Eric Wartel, au collège communal. Wartel, qui n’est pas spécialement connu pour être un pitre -  il vient de se voir décerner l’award de la bonne gouvernance en matière de finances publiques par "CFO Magazine" -, prend donc la peine lorsqu’il envoie ce courrier, le 25 septembre dernier, au secrétaire communal Olivier Jusniaux de mettre soigneusement en copie le bourgmestre Paul Magnette (PS) ainsi que l’échevine des Finances Françoise Daspremont (PS).

La lettre, dont "L’Echo" a obtenu copie, détaille, analyse juridique à l’appui, pourquoi la ville n’a pas à payer une série de 100 iPhones ainsi que du matériel informatique commandés pour un montant de 396.378 euros à une intercommunale, en décembre 2012.

"Cette commande sans mise en concurrence avec d’autres fournisseurs est illégale", peut-on notamment lire dans le courrier.  Mais ce document ne franchira jamais l’étape de la mise à l’ordre du jour du collège: malgré les rappels de l’échevine Françoise Daspremont, Olivier Jusniaux ne porte pas le courrier du receveur communal à la connaissance des échevins.  Et la facture du matériel informatique est donc réglée à l’intercommunale dirigée par un ami de M. Jusniaux.

• Olivier Jusniaux (41 ans), secrétaire communal depuis avril 2012, est aujourd’hui au centre de plusieurs dossiers judiciaires (au moins deux informations et une instruction) toutes ayant trait à des légèretés prises avec la législation sur l’octroi de marchés publics. Cet universitaire, généralement décrit comme "brillant", est passé par le centre d’études du PS, puis a été directeur de cabinet de la ministre Marie Arena, avant de devenir, en 2008, secrétaire général du CPAS de Charleroi. Aujourd’hui, il fonctionne de manière quasi autonome puisqu’aucun échevin n’a d’autorité sur lui et que le bourgmestre Paul Magnette a fort à faire avec sa présidence du Parti socialiste.  Olivier Jusniaux a, par exemple, tutelle directe sur le charroi (achat des véhicules de la ville), sur les ressources humaines (quelque 4000 fonctionnaires) et sur l’informatique.

A Charleroi, pour redorer le blason d’une ville souillée par les différents scandales politico-judiciaires de l’année 2006, plus qu’ailleurs sans doute, la loi et les règles, notamment en matière de marchés publics, doivent être scrupuleusement suivies.  Aujourd’hui, pensent les enquêteurs, celles-ci ont été bafouées afin de favoriser "les copains". Et l’addition commence à être trop salée que pour être uniquement une succession d’erreurs administratives. Dans le dossier le plus avancé, celui de l’achat du matériel informatique et d’iPhones, plane à présent le soupçon d’un procès-verbal truqué du collège des échevins. 

Colère noire

Retour en arrière. Quand Paul Magnette apprend par la presse que la ville de Charleroi a acheté 100 iPhones, des licences informatiques (Oracle, Microsoft…) ainsi que des ordinateurs pour un montant de 396.378,25 euros, il entre, selon plusieurs témoins, dans une colère noire. Comment, en effet, n’a-t-il pas été tenu au courant de cette commande passée par son secrétaire communal   un proche de longue date auquel il fait confiance? Il comprend rapidement que ce dossier va être néfaste pour l’image de la ville. La commande du matériel a, en effet, été passée en décembre 2012 à Imio, une intercommunale wallonne de gestion informatique.Or celle-ci n’a absolument pas dans ses statuts une mission commerciale d’achat et de revente de matériel informatique ou de smartphones. Mais passons…

Imio décide donc de se lancer dans ce commerce et trouve un sacré bon client: la ville de Charleroi. A la tête de l’intercommunale, Frédéric Rasic, un copain du secrétaire communal Olivier Jusniaux. Les deux hommes se sont connus au CPAS de Charleroi: Rasic occupait la fonction de directeur logistique tandis que Jusniaux y travaillait également.Depuis, M.Rasic a été détaché du CPAS pour diriger l’intercommunale. Olivier Jusniaux commande donc les 100 iPhones à l’intercommunale dont Charleroi n’est à l’époque même pas membre.Il sait qu’il doit passer par un marché public mais il ne le fait pas.Et il sait qu’il doit faire avaliser sa commande par le collège communal.

Ce qui est fait d’une manière… particulière puisque le point est présenté en pleine en séance le 4 décembre 2012. Personne ne comprend ce dont il s’agit puisque le dossier est présenté par Jusniaux sous un titre générique: "acquisition de smartphones de dernière génération". Cette technique de la mise à l’ordre du jour en dernière minute était souvent utilisée autrefois par Claude Despiegeleer… Mais ce que les enquêteurs assimilent aujourd’hui à des PV truqués, c’est le fait qu’aucune liste du matériel précis n’est annexée à la décision du collège.Si ce n’est un faux PV, c’est au moins un PV où on ment par omission, pensent-ils.

Mais Olivier Jusniaux ne se laisse pas démonter devant les enquêteurs. Il tente, entre autres, de se défausser sur le service de l’informatique. C’est lui, dit-il, qui a voulu commander ce stock de téléphones à l’intercommunale. Problème, encore une fois, pour le secrétaire communal, plusieurs échanges de mails entre MM. Rasic et Jusniaux, prouvent que la commande d’iPhones a bien été décidée par ces deux personnes. Etonnant aussi: le service informatique de la ville avait lui-même recommandé… de ne pas acheter d’iPhones car ils étaient techniquement difficilement compatibles avec les logiciels employés à Charleroi. Des Samsung, par exemple, auraient été moins chers et plus pratiques…

Dos au mur

Ce sont ces différents signaux d’alarme qui motivent le receveur communal, pourtant étiqueté PS, à refuser de libérer les fonds pour payer la commande à l’intercommunale. Mais mis le dos au mur, donc, il fait valoir son argumentation juridique au collège communal le 25 septembre… En vain. Le collège décide de régler la facture du matériel sans contester, sans prendre un avocat, et sans savoir que cette commande était "illégale". Le matériel a été saisi par la justice et stocké dans des armoires sous scellés. Mais le parquet a fait lever la saisie pour que ce matériel informatique déjà dépassé -, payé par la ville, ne pourrisse plus dans une armoire.

Le secrétaire communal Olivier Jusniaux n’a pas voulu répondre aux demandes de "L’Echo" sur ce dossier, ni sur les dossiers évoqués ci-dessous.

Le bourgmestre Paul Magnette indique, quant à lui, être parfaitement serein quant à ces différents dossiers."Je n’étais même pas encore bourgmestre à l’époque de ces différents faits supposés.Je suis parfaitement serein dans le cadre de ces dossiers, la ville a pris les précautions nécessaires", assure-t-il.

Paul Magnette est officiellement devenu bourgmestre le 21 janvier 2013.

Eric Wartel, le receveur communal, n’a pas souhaité faire de commentaire sur ces différents dossiers.

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