interview

Christie Morreale: "Je plaide pour une régularisation des sans-papiers face à la pénurie de main-d'oeuvre"

©anthony dehez

Touchée, comme de nombreux citoyens, par le drame des inondations, Christie Morreale est sur tous les fronts comme celui de la vaccination ou de la relance avec cette pénurie de main-d'oeuvre qui inquiète le secteur de la construction.

Christie Morreale ne trouve pas les mots pour décrire les évènements. Contactée vendredi en fin de matinée pour faire le point sur le drame qui frappe de nombreux Wallons et des inondations qui surprennent par leur ampleur, la ministre en charge de l'Emploi et la Santé s'apprêtait à découvrir l'étendue du sinistre dans son habitation à Esneux et dans la région liégeoise. "C'est du jamais vu. On vient de vivre une crise sanitaire sans précédent et voilà qu'on a une inondation centennale la même année. C'est le sort qui s'acharne sur les citoyens. Ce vendredi, il y a toujours des personnes qui sont coincées dans leur habitation et qu'il faut hélitreuiller."

"On vient de vivre une crise sanitaire sans précédent et voilà qu'on a une inondation centennale la même année. C'est le sort qui s'acharne sur les citoyens."
Christie Morreale (PS)
Vice-Première et ministre en charge de la Santé et l'Emploi en Région wallonne

Si l'heure est à l'urgence avec un gouvernement wallon mobilisé face à une tragédie qui touche plus de 150 communes wallonnes, la suite a déjà été évoquée entre ministres vendredi. "Sur le plan personnel, on devra être créatif. On demande aux communes de concentrer l'habitat dans les bassins de vie afin d'éviter l'étallement urbain. Or, certaines de ces zones sont concentrées dans des endroits inondables. Il faut s'inspirer des Pays-Bas qui ont construit sur pilotis et vivent dans ces zones inondables."

"Une course contre la montre à la vaccination"

Face à ce drame, la transition est évidemment difficile mais la socialiste est sur tous les fronts avec des dossiers cruciaux dans le cadre de la relance. Elle le dit, la hausse des infections au covid inquiète. D'où son plaidoyer pour la vaccination.  "Il faut continuer à mobiliser les soignants et la population. Dans le personnel de la santé qui s'est le moins fait vacciner, on trouve les kinés, les gériatres et les sages-femmes."

"Aujourd’hui, la grande question est de savoir si le taux de vaccination actuel va suffire pour contenir les hospitalisations. Avec l’augmentation du taux de contamination et le variant Delta, on voit bien qu’on est face à une sorte de quatrième vague de contamination."
Christie Morreale (PS)

Si, à l’inverse de la France, la Belgique n’a pas choisi la voie de l’obligation vaccinale pour son personnel soignant, Christie Morreale en appelle au bon sens. "Aujourd’hui, la grande question est de savoir si le taux de vaccination actuel va suffire pour contenir les hospitalisations. Avec l’augmentation du taux de contamination et le variant Delta, on voit bien qu’on est face à une sorte de quatrième vague de contaminations."

Certains diront que la Wallonie a pourtant atteint ses objectifs avec 76% de personnes vaccinées chez les plus de 18 ans, mais la ministre de la Santé tempère ces chiffres. "Oui, on a rempli notre objectif mais celui-ci avait été fixé avant que l’on connaisse le variant Delta.  Or, le variant Delta est 60% plus contagieux et est exponentiel. Il y a 1.000 personnes par jour en plus contaminées en Belgique. Les Pays-Bas sont passés de 1.000 à 10.000 contaminations par jour en l’espace d’une semaine. Il y a une course contre la montre à la vaccination. Si on intègre les moins de 18 ans, et ceux qui ne sont pas encore complètement vaccinés, cela fait 60% de la population belge qui n’est pas ou pas complètement vaccinée."

Un risque pour l’ensemble de la société

À défaut d’obligation, il faut donc convaincre, et encore convaincre. "Avec pédagogie et c’est ce que nous faisons. Depuis la phase clinique de ceux qui ont testé le vaccin à aujourd’hui, il y a plus d’un an qui s’est écoulé. On a du recul sur ces vaccins. Les vaccins sont sûrs et efficaces. Il faut se faire vacciner."

"Je ne voudrais personnellement pas faire courir de risque à mes parents. Ces gens-là font courir beaucoup de risques à l’ensemble de la société."
Christie Morreale (PS)

Mais à côté des mots rassurants sur les vaccins, la ministre met en garde les réfractaires ou indécis. "Les personnes qui ne sont pas protégées sont des oiseaux pour le chat. Cette partie de la population qui n’est pas protégée doit avoir conscience qu’elle a une probabilité très forte de contracter le virus. Le virus touche indistinctement les gens, ceux avec des comorbidités ou les jeunes qui ne sont pas épargnés par des complications. Et même si le bénéfice individuel du vaccin est relativement faible pour les tout jeunes, le bénéfice est énorme pour l’ensemble de la société. Je ne voudrais personnellement pas faire courir de risque à mes parents. Ces gens-là font courir beaucoup de risques à l’ensemble de la société."

L’attractivité dans la construction, le maillon faible de la relance

Voilà pour le chapitre santé qui l'occupe depuis plus d'un an. Tout aussi copieux et crucial car il représente un maillon faible de la Wallonie, Christie Morreale s’inquiète de la pénurie de main-d’œuvre qui risquent de freiner la relance dans certains secteurs, comme celui de la construction. "C’est un gros enjeu du plan de relance. On doit anticiper la demande et s’assurer que la main-d’œuvre et les demandeurs d’emploi seront formés au moment où on aura besoin d’eux."

"Le secteur de la construction n’évolue pas et il séduit peu. Il doit se questionner pour être plus attractif et contrer l’image de la pénibilité dans un secteur où on est corvéable à merci."
Christie Morreale (PS)

Il n’y a évidemment pas une solution miracle mais un des enjeux, estime-t-elle, est lié à l’attractivité des métiers. "Le secteur privé doit être plus attractif. Je fais un parallèle avec le secteur de la santé. Dans le monde médical, il n’y a pas un médecin généraliste aujourd’hui qui a la même pratique qu’un médecin il y a 20 ans. Ils travaillent beaucoup plus ensemble, notamment à travers des secrétariats mis en commun. Cela permet aux médecins de prendre plus de congés et d’améliorer leur cadre familial. Le secteur de la construction n’évolue pas et il séduit peu. Il doit se questionner pour être plus attractif et contrer l’image de la pénibilité dans un secteur où on est corvéable à merci. C’est sans doute une condition pour avoir de la main-d’œuvre. Je pense par exemple à organiser des déplacements vers le lieu de travail." 

Mobiliser les sans-papiers

À côté du privé, la ministre s’accorde à dire que le public a aussi un rôle à jouer dans cette lutte contre les métiers en pénurie, avec un plan à différents étages. "C’est par une série de mesures et d’actions qu’on y arrivera." Elle pointe par exemple l’opération jobshot dans l’horeca. "En screenant les demandeurs d’emploi facilement mobilisables, le Forem a réussi à contacter 12.000 personnes intéressées par un emploi dans l’horeca." Elle met aussi en avant les chèques permis de conduire octroyés à 4.000 demandeurs d’emploi. "44% des demandeurs d’emploi n’ont pas de permis de conduire. Or dans la construction, c’est quasiment indispensable."

Reste ce sentiment d’urgence, souvent pointé par les acteurs de la construction. "Tout comme dans l’horeca, on en revient à la question de la main-d’œuvre qui pourrait être disponible et facilement mobilisable. Je plaide pour une régularisation des sans-papiers face à la pénurie de main-d'oeuvre dans la construction ou dans d’autres secteurs. Cette régularisation pourrait satisfaire les employeurs et permettra de trouver une solution pour ces personnes qui vivent en Belgique, mais de manière illégale. J’ai demandé une conférence interministérielle emploi pour qu’on essaye de trouver une solution. Il faut un dialogue. Je peux octroyer des permis de travail mais c’est le Fédéral qui donne accès au territoire."

Des incitants financiers pour les filières en pénurie

D’autres dispositifs, comme elle l'annonce, sont en préparation, comme de nouveaux incitants financiers, notamment dans la construction. "La première chose que fait un demandeur d’emploi quand il vient au Forem, c’est de dire qu’il veut du travail, pas une formation. Il veut gagner sa vie. Or, s’engager dans une formation, même en pénurie, fait quand même que les allocations de chômage de cette personne diminuent avec la dégressivité. C’est compliqué financièrement de se lancer dans une formation de 6 mois sans savoir si on aimera le métier demain. On réfléchit donc à octroyer une prime financière dans les métiers en pénurie. Elle sera versée en fin de formation et dès que la personne a démarré sa vie professionnelle."

Tout étant dans tout, la ministre va aussi déposer à la rentrée une réforme du Forem. "Il faut au Forem une simplification administrative plus importante afin d’améliorer la connexion avec le secteur privé. Le secteur privé et le Forem doivent travailler de façon plus étroite."

20 territoires zéro chômeur

Quant au mal plus profond qui s’exprime par le chômage de longue durée, la Wallonie va prochainement expérimenter les territoires zéro chômeur. "Les expériences ont été concluantes pour les personnes éloignées du marché de l’emploi en France. C’est coûteux mais je crois beaucoup à l’émancipation par le travail. Avec les moyens du plan de relance, on va pouvoir lancer 20 territoires zéro chômeur. Des appels à projets vont être lancés d’ici la fin de l’année. On parle à chaque fois d’un territoire de 15.000 personnes où tous les opérateurs compétents dans le secteur de l’insertion socio-professionnelle ou de la formation s’unissent pour vaincre le chômage de longue durée. L’objectif est de remettre 7.500 personnes au travail sur 5 ans dans de l’emploi d’intérêt public et collectif."

"Si on n’avait pas fait preuve de bonne volonté entre nous, la vaccination des enseignants aurait été difficile car on ne sait toujours pas si cela dépend de la Communauté ou de la Région."
Christie Morreale (PS)

Pour boucler la boucle, et obtenir tous les leviers dans cette matière stratégique pour la Wallonie, la ministre plaide, elle aussi, pour une régionalisation de la formation en alternance. "Il y a encore beaucoup de choses qui sont logées à la Communauté française. Il ne faut pas rendre disparate les compétences. Cette régionalisation viendra en 2024. D’ici là, à nous de positionner le Forem et l’IFAPME. On va lancer des états généraux de l’alternance  pour voir ce qu’on peut faire en Wallonie, en collaboration avec la Communauté française, avant la régionalisation de la formation qui me semble inévitable et probablement souhaitable."

Reste cette question, plus large. Au-delà de la formation, faut-il recomposer le paysage institutionnel belge, comme le suggère le président de la N-VA? "Le modèle fédéral n’est pas impossible en matière d’efficacité. La vaccination l’a démontré et on performe. Mais il faut aussi pouvoir harmoniser les compétences au sein des entités fédérées. Pour moi, il faut faire des blocs homogènes au sein de la Région, et ne pas démultiplier les compétences. Je pense à la santé, la prévention des enfants (à partir de 18 ans, c’est la Région ; avant 18 ans, c’est la Communauté), la petite enfance, la formation.  Si on n’avait pas fait preuve de bonne volonté entre nous, la vaccination des enseignants aurait été difficile car on ne sait toujours pas si cela dépend de la Communauté ou de la Région…"

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