Cinq Namurois repensent leur ville

(de gauche à droite): François Nonet, Naji Habra, Laurence Soetens, Gilles Bazelaire, Bertrand Guelette. ©Annthony Dehez

À la veille du scrutin communal du 14 octobre, L’Echo est allé à la rencontre de cinq personnalités issues des sphères économique, culturelle et civile de quatre grandes villes en leur posant la question: "Si vous dirigiez votre commune, que feriez-vous?" Nous avons tiré les cinq propositions les plus révolutionnaires de leurs échanges.

Namur, la belle endormie! L’image peut sembler excessive et même éculée mais derrière ses allures de fière capitale wallonne et forte de son riche passé historique dominé par sa majestueuse citadelle militaire, Namur ronronne, tranquillement, au rythme de son fleuve. La faute à qui? Ou à quoi? Probablement à une multitude de facteurs, souvent propres aux grandes villes. On pointe ici et là la problématique de la mobilité, celle des logements vétustes dans le centre-ville ou encore l’accueil pas toujours "friendly" qui est fait aux entreprises et au monde culturel.

Il y a aussi des facteurs endogènes, propres à Namur, comme sa géographie en forme de cuvette qui abrite la majorité des écoles dans le cœur de la ville alors que les habitants ont plutôt fait le choix de résider sur les hauteurs de la vallée.

À la veille des élections communales, une poignée de personnalités de la vie namuroise se sont rassemblées à l’invitation de L’Echo. Le temps d’une soirée, et de quelques travaux estivaux, elles ont repensé leur ville et réfléchi à une série de mesures destinées à rendre de l’attractivité à Namur.

Les 5 personnalités namuroises

Bertrand Guelette | Brasserie de La Houppe

Véritable succès brassicole namurois, La Houppe est brassée le long des berges de la Meuse.

François Nonet | Nonet construction

Basée à Floreffe, l’entreprise familiale de construction Nonet est spécialisée dans les travaux publics.

Naji Habra | Universitéde Namur

Professeur ordinaire à la faculté d'Informatique, Naji Habra est le recteur de l'université de Namur.

Laurence Soetens | Burogest

Situé à Loyers, Burogest est spécialisé dans les services partagés et la location d’espaces aux entreprises.

Gillez Bazelaire | Dogstudio et KIKK festival

L’agence Dogstudio développe des solutions en e-commerce et webdesign. Le KIKK est le festival international des cultures digitales.

Autour de la table, on trouve cinq personnes qui, chacune dans son domaine, marquent la vie namuroise. Il y a d’abord Naji Habra, le recteur de l’Université de Namur. Bertrand Guelette est lui un des responsables de la jeune brasserie de La Houppe et gestionnaire de la société de service dans l’IT BO Partner. Laurence Soetens gère de son côté Burogest et accompagne les entreprises. Il y a aussi François Nonet des entreprises de construction Nonet et enfin Gilles Bazelaire, fondateur de Dogstudio et à la manœuvre au KiKK festival.

Il est évident que vous n’entendrez pas cette brochette d’acteurs se lamenter sur Namur. Ils aiment leur ville et admirent ses transformations en cours comme le chantier du Grognon qui abritera un pôle numérique ou celui de la nouvelle maison de la culture. Ils se réjouissent aussi du retour annoncé du téléphérique à la Citadelle. Bref, Namur bouge, mais à l’aube d’une nouvelle mandature et en ce lendemain des Fêtes de Wallonie, les voici à la manœuvre dans un exercice périlleux: rédiger cinq mesures pour changer radicalement le visage de leur cité.

Dans le désordre, on les entend redessiner le piétonnier du centre-ville. Ils débattent également sur l’absence de tours dans leur ville et appellent à la construction de lieux emblématiques qui identifient Namur.

Il a été aussi question d’ouvrir un mystérieux comptoir du temps. Ce bureau se décrit déjà comme un lieu idéal pour introduire des réclamations à l’encontre des horaires comme celui d’une piscine qui ferme à 18 heures alors que certains se verraient bien y plonger après 21 heures.

"Ce qui manque à Namur, c'est ce côté "feel good" attitude."

Entre ces idées réfléchies et débattues se dessine un fil rouge qui semble taillé sur mesure pour Namur quand on connaît un peu ses habitants et la morphologie de leur ville. C’est l’esprit "Feel Good town" qui doit rythmer la vie namuroise. Ce label résume assez bien le projet que nos acteurs ont construit pour Namur, ils le voient comme une marque de fabrique. Pour l’anecdote, certains pensaient faire de Namur une "slow town", un peu à l’image des villages slow food où il fait bon vivre et où l’économie circulaire est mise en avant. Mais la référence à cette fameuse chanson locale qui crie sur tous les toits "que les Namurois sont lents" porte une connotation trop négative.  D’où cette "feel good attitude" qui raisonne plutôt bien et qui ferait du Namur de demain, une cité moderne et de caractère où la qualité de vie est un élément fleuve, un aimant entre ses habitants, un catalyseur pour les start-ups et une raison parmi d’autres pour que touristes ou futurs habitants s’arrêtent dans leur belle cité. Et vive Nameur, po tot!

1/ Un poste d'échevin "city marketer"

Constat: Avant de se lancer dans la présentation du curriculum vitae de cette nouvelle fonction échevinale à la ville de Namur, il faut se projeter dans le constat. Il est unanime! Namur souffre d’un manque d’attractivité.Il y a une paupérisation de son centre urbain. Les entreprises s’en vont à l’extérieur, s’installent le long des nationales, et les commerces déménagent en périphérie", regrette Gilles Bazelaire. "La qualité de vie est pourtant très bonne ici. Il faudrait plus la mettre en avant", pointe de son côté Bertrand Guelette qui estime pour sa part que la ville doit "positionner son économie, l’université, sa culture autour de ce bien-être et cette qualité de vie. "

©Anthony Dehez

L’avis semble partagé par le panel. Ainsi Laurence Soetens estime que la ville de Namur ne chouchoute pas assez ses entreprises locales. "On néglige notre volonté d’avoir envie de développer l’emploi et notre économie. Est-ce une crainte, une opposition dans les mentalités entre le privé et le public ? ", se demande-t-elle. François Nonet prend de son côté l’exemple de marchés publics lancés par la ville et pour lesquels les entreprises sont souvent vues comme des simples prestataires appelés à remettre une offre. "On bride la créativité des entreprises. L’exemple le plus frappant est le chantier du Grognon qui n’aurait jamais pu éclore si on s’était arrêté au simple cahier des charges où le prix est l’unique objectif." Naji Habra mise lui aussi sur cette co-créaction pour faire bouger les lignes. "En co-créant, tout le monde s’y retrouvera. Il en va de même pour l’université qui est et doit être un partenaire. " Un objectif que partage Gilles Bazelaire. "Il nous faut une ville créative qui attire la classe créative et en particulier le monde de la culture et des start-ups. Il faut développer l’attractivité par la mise en œuvre de stratégies urbaines spécifiques. Et c’est en s’inventant une nouvelle valeur et une nouvelle identité qu’on y arrivera. Être une capitale régionale est un fait, pas un acte identitaire. Et si Namur a des ressources, elle manque cruellement d’identité. "

La solution: Elle passe par la création d’un poste de city marketer au sein du conseil communal de Namur afin de mieux vendre la ville aux start-ups et au monde de la culture. "Il y a un vrai travail de marketing à faire sur Namur. Il faut mettre bien plus en avant les atouts de la ville que sont la qualité de vie et le pôle éducation. Nous devons mettre en avant une image de qualité afin d’attirer les entreprises", insiste Bertrand Guelette.

Personnalité aux multiples casquettes et à la feuille de route rigoureusement établie, cet échevin sera chargé de vendre une image forte et cohérente pour Namur. "Il ne faut certainement pas s’éparpiller. Il faut de la cohérence dans les actions autour de ce seul objectif qui est de vendre l’image de Namur autour de quelques pôles qui font la force de la ville:  l’économie, la culture, le numérique et l’université. Le city marketer doit ainsi fédérer les différents opérateurs économiques et culturels autour d’une image commune", conclut Bertrand Guelette.

2/ Une ville intergénérationnelle

Constat: En se promenant dans les rues de Namur, il est de plus en plus fréquent de remarquer que de nombreux logements situés à l’étage des magasins restent vides. "Namur est une belle ville mais le bâti reste vieux et la rénovation luxueuse de certaines demeures ne génère que des logements chers, ce qui ne résout rien ", constate Naji Habra.

La solution: Une des solutions est "d’obliger les magasins à louer leurs espaces supérieurs", avance Gilles Bazelaire. Laurence Soetens esquisse, elle, l’idée d’une taxe à l’inoccupation qui pour l’heure ne semble pas vraiment fonctionner.

Cette répression ne solutionnera cependant pas le principal problème de Namur: la vétusté de son bâti dans le centre-ville. "Le logement est peu qualitatif et le résultat est que le centre se vide. Les gens déposent leurs enfants dans le centre mais ils habitent à l’extérieur. Il y a donc lieu de mener un travail qualitatif en matière de logement pour ramener des habitants en ville", pointe Naji Habra. Pour Gilles Bazelaire, une des pistes à explorer est la mixité urbaine. "Une ville ne peut pas être qu’estudiantine. Elle doit être mixte avec ses étudiants, ses entreprises et ses habitants résidentiels." Naji Habra serait ainsi favorable au lancement d’expériences dans le logement intergénérationnel. "Il faut éviter de faire de certaines parties de la ville une zone étudiante et dans une autre une zone de silver économie."

 

Reste, comme le souligne François Nonet, les barrières administratives. "Le défi de revitalisation urbaine par la démolition et la rénovation du bâti actuel est gigantesque à Namur mais pour y parvenir, les entreprises ont besoin de règles claires et stables, tout comme des procédures rapides."

3/ Un marché le dimanche et plus d'exigence culturelle

Constat: C’est cruel. Les acteurs s’inquiètent de voir Namur s’assoupir le dimanche. "C’est une catastrophe. Il n’y a rien à faire à Namur le dimanche. Pour un touriste qui viendrait visiter la ville un dimanche, la seule chose à faire est de prendre un vélo et d’aller se promener le long de l’eau", regrette Bertrand Guelette.

La solution: "Organisons un marché le dimanche. Cela donnera une autre dynamique et ce marché aura un impact positif sur l’Horeca et il attirera les promeneurs", assure Bertrand Guelette.

Namur serait-elle endormie le dimanche? ©BELGA

Mais plus largement, c’est de la vitalité urbaine dans le cœur de la ville que les 5 acteurs réclament. "Il faut une réflexion sur les activités touristiques et culturelles de Namur. Notre ville doit développer son activité touristique. Namur est une ville d’eau, une ville calme et paisible. Le profil du touriste doit certainement ressembler à cette image. Un touriste qualitatif, plutôt high level", avance Laurence Soetens. "Il faut se réapproprier les quais de la Meuse et de la Sambre et mieux exploiter le potentiel de la Citadelle qui doit être un pôle attractif pour les touristes avec la mise en place d’activités tel que de l’accrobranche", suggère de son côté Bertrand Guelette. François Nonet plaide lui pour que Namur se dote enfin d’un agenda culturel qui reflète l’ensemble des activités sur Namur. "Cela semble évident mais pourtant il manque toujours à Namur un agenda de ville qui reprend les activités culturelles au-delà de ce qui rentre strictement dans le giron de la ville. Il suffirait, à travers une plate-forme, de reprendre toutes les activités organisées par la commune et la province."

 

Pour Gilles Bazelaire, la réponse passe également par de l’exigence culturelle. "Il n’y a pas assez de lieux de création, de diffusion et surtout pas assez d’ambition. Namur respire la culture, mais n’est pas assez exigeante avec ses artistes. Il faut absolument travailler sur la culture avec un grand C et oser parfois utiliser le terme élitisme. Namur doit s’efforcer d’inventer de nouveaux formats et des modalités innovantes pour la production culturelle et la diffusion artistique."

4/ Elargir le piétonnier sur tout le centre-ville

Constat: Comme ailleurs dans d’autres grandes villes, les problèmes liés à la mobilité se font de plus en plus ressentir à Namur. Et la configuration de la ville, avec ses écoles situées dans le centre et ses habitants résidents sur les hauteurs extérieures de Namur, rend la mobilité de plus en plus chaotique. Ainsi, chaque matin, les grands axes de pénétration – des nationales- vers le centre comme la Chaussée de Louvain sont saturés par des centaines de voitures. "Mais le problème dans ce dossier, ce sont les nombreux acteurs qui doivent intervenir. Pour avoir un passage à vélo, il faut à certains endroits discuter avec Infrabel, la ville, la Région, les voies navigables. C’est paralysant", soupire Naji Habra. Bertrand Guelette lui rêve d’une ville comme Bordeaux où les gens pourraient se déplacer à pieds d’un bout à l’autre du centre-ville.

La solution: Namur dispose déjà d’une série de rues dans son centre qui sont soit entièrement piétonnes, soit fermées à la circulation des voitures le week-end. "Mais on peut aller beaucoup plus loin et rendre Namur aux piétons et aux vélos depuis le quartier de La Plante jusqu’au centre-ville en se réappropriant notamment les berges des fleuves", estime Bertrand Guelette.

Séduisant, le projet ne se limite pas à faire du cœur de la ville une gigantesque zone réservée aux piétons et à l’ensemble de la mobilité douce. "Il faut élargir la corbeille représentée aujourd’hui par le cœur de la ville en se réappropriant les fleuves et élargissant le centre jusqu’à La Plante et l’avenue Jean Materne", analyse Naji Habra qui imagine une zone sans camions avec, à quelques exceptions des voitures limitées à 30km/h.

 

Un tel projet ne peut évidemment se mettre en place sans des alternatives pratiques pour les usagers de la voiture comme des gigantesques parkings aux entrées de la ville et la mise en service de vélos électriques partagés pour faciliter les déplacements vers le centre. "Il faut pouvoir venir de Bouge et de Champion à vélo. Il faut aussi mettre en place des lignes de bateau-bus depuis La Plante vers le centre. Namur ne profite pas assez de son fleuve pour transporter les personnes. C’est un potentiel inexploité", note Laurence Soetens. Naji Habra imagine lui des lignes de Vaporetto naviguer sur la Meuse et la Sambre toute l’année, de quoi donner à Namur un petit air de Venise.

5/ Un lieu totémique pour faire son selfie

Constat: Alors que Liège a sa gare des Guillemins imaginée par l’architecte espagnol Santiago Calatrava, Namur manque cruellement de symboles forts qui donneraient au centre-ville une image de modernité. Seul la Citadelle, vestige d’une autre époque, domine la Sambre et la Meuse. "Je crois que Namur doit oser vivre ailleurs qu’à l’ombre des remparts de notre belle Citadelle. En quelque sorte pour aller de l’avant, nous devrions oser raser la Citadelle", lance sous forme de boutade Gilles Bazelaire. "Mais pour stimuler son économie, accroître son attractivité, et surtout retenir ses talents, nous devons offrir autre chose que la Citadelle comme perspectives à nos artistes, entrepreneurs et étudiants."

La solution: Elle passe par plus d’audace architecturale dans les projets immobiliers. Les 5 acteurs insistent ainsi pour que Namur se dote d’un symbole fort et moderne. "Ce qu’il manque en fait à Namur, c’est un lieu totémique, un endroit où, quand je visite Namur, je fais un selfie. Les choses vont un peu évoluer avec la maison de la culture et le futur Grognon mais c’est encore très lent", remarque ainsi Gilles Bazelaire.

Derrière ce lieu emblématique, François Nonet y voit l’opportunité de créer le symbole d’une cité moderne. "Il ne faut pas écarter trop rapidement des projets audacieux qui, de prime abord, ne semblent pas coller avec l’identité traditionnelle de Namur."

Un rien provocateur, Gilles Bazelaire voit grand et imagine l’érection d’une tour au sommet de la Citadelle, ou du moins dans le centre-ville! "Namur n’en a pas et c’est pourtant hautement symbolique. Pourquoi ne pas construire une tour au sommet de la Citadelle?" Naji Habra rappelle pourtant que l’université avait déjà imaginé un projet audacieux pour sa bibliothèque. "Mais le plan a été raboté par la ville".

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