De la ferraille à la reconquête industrielle de la Wallonie

©Dominic Verhulst/dotch.be

Après une phase de recherche, les premières usines de la Reverse Metallurgy vont sortir de terre. Une étape importante dans la réindustrialisation wallonne.

Et si la réindustrialisation de la Wallonie passait par la métallurgie? À première vue, l’idée peut sembler farfelue. Le temps des maîtres des forges est en effet révolu et depuis la fermeture de la phase à chaud d’ArcelorMittal, les seuls hauts fourneaux qui restent sur les terres wallonnes ont plus une valeur sentimentale qu’industrielle. Et pourtant… Derrière ces vieilles carcasses de métal, ces tonnes de ferrailles, et une multitude d’autres objets issus de nos véhicules et autres déchets, se cache une matière première extraordinaire que certains veulent exploiter pour en faire un minerai 2.0.

Cuivre, zinc, aluminium, terres rares…Ces métaux vont donner naissance à de nouvelles usines et créer des centaines d’emplois. Encore faut-il pouvoir les extraire des déchets! Bienvenue dans les nouvelles mines urbaines et les débuts d’une réindustrialisation de la Wallonie.

Mines urbaines

Pour plonger dans cette aventure industrielle digne de l’époque des pionniers des temps modernes lors de la première vague de l’industrialisation, il faut remonter à 2014 et au lancement de la Reverse Metallurgy.  "Avec la fermeture de la phase à chaud et la fin de la sidérurgie en Wallonie il y a 6 ans, nous ne voulions pas que les compétences disparaissent", explique Jacques Pèlerin, directeur de la Reverse Metallurgy et ancien patron d’ArcelorMittal à Liège et de son centre de recherche.  "On voulait construire une nouvelle métallurgie qui repose sur les minerais que nous irions rechercher dans les déchets sur le principe de l’économie circulaire. L’idée était vraiment de miser sur la réindustrialisation." Le pari est lancé. Avec quelques acteurs issus du monde de la ferraille ou de la sidérurgie comme Comet, Hydrometal ou Marichal Ketin, l’ULiège et le centre de recherche de la métallurgie, ces nouveaux pionniers de la Reverse Metallurgy lancent une série de pistes.

"Avec la fermeture de la phase à chaud et la fin de la sidérurgie en Wallonie il y a 6 ans, nous ne voulions pas que les compétences disparaissent."
Jacques Pèlerin
Directeur de la Reverse Metallurgy

Avec l’aide financière des pouvoirs publics wallons, la recherche se concentre autour de différents axes comme le tri des déchets par la robotisation, l’hydrométallurgie, la technologie four à plasma ou la fonderie. "L’objectif de la recherche était surtout de prouver à travers des outils de démonstration que c’était possible de créer des nouvelles technologies", explique Pierre-François Bareel, le patron du groupe Comet et président de la Reverse Metallurgy. 

À l’image du démonstrateur Multipick inauguré à Liège cette semaine, les projets sortent de terre et replacent la métallurgie au centre du jeu industriel.  Avec ses 16 robots capables de trier 20.000 tonnes de mitraille par an, le robot Multipick développé par le groupe Comet et l’entreprise Citius en partenariat avec l’ULiège permet même de repenser à un avenir industriel compétitif hors d’Asie. Tout l’enjeu est là. Jusqu’ici, ces métaux non ferreux étaient exportés vers les pays d’Asie, pour y être triés manuellement par une main-d’œuvre bon marché et pour y être écoulés sous forme de produits finis. Plus de 1,5 million de tonnes de métaux non ferreux transitent ainsi autour du globe.

Produire des cathodes de cuivre à Strépy-Bracquegnies

En 2022, ce sera au tour du projet Biolix de se concrétiser avec l’inauguration d’une usine d’hydrométallurgie à Strépy-Bracquegnies. Ici, le groupe Comet Traitements produira 1.500 tonnes par an de cathodes de cuivre depuis des déchets électroniques ou de véhicules. Cet investissement de 15 millions d’euros permettra de créer 14 emplois dans un premier temps. "Aujourd’hui, on est capable de sortir le cuivre d’un câble électrique mais il reste toujours un peu de cuivre dans les plastiques des câbles. On estime que ces plastiques contiennent 5 à 6% de cuivre. Or, ce métal est de plus en plus important pour les nouvelles énergies. On oublie souvent de rappeler que la révolution énergétique passera par une transition des matières premières. Il est donc important d’aller chercher les derniers morceaux de cuivre. Par la chimie et des bains d’acides, on va dissoudre le cuivre, qui ira se déposer sur des plaques grâce à du courant."

"On oublie souvent de rappeler que la révolution énergétique passera par une transition des matières premières. Il est donc important d’aller chercher les derniers morceaux de cuivre."
Pierre-François Bareel
Directeur du groupe Comet

À travers ces exemples, Pierre-François Bareel croit en un mouvement plus profond. "Ces activités permettent de maintenir les matières premières chez nous et ainsi maintenir ou relocaliser des activités manufacturières. Continuer à envoyer les métaux en Asie pour les recycler ne fera que renforcer l’activité manufacturière en Asie et il ne nous restera à nous Européens qu’à acheter les produits finis. Par contre, en triant localement les métaux, on crée un autre mouvement. Sortir de l’aluminium du recyclage permettra d’attirer une activité manufacturière qui fabrique des moteurs par exemple."

Cette reconquête industrielle s’accompagne d’un changement profond dans la recette des fabricants pour leurs produits finaux. Des géants comme Bosch Siemens utilisent par exemple les standards des matériaux fournis par les recycleurs pour construire leur produits. "Nous sommes en effet capables de garantir les propriétés aux constructeurs", assure Bareel. Ce changement de paradigme n’est pas sans effet sur la compétitivité des entreprises. Un acteur comme Marichal Ketin qui fabrique des cylindres de laminage utilise des alliages spéciaux. "C’est là tout le défi", insiste Jacques Pèlerin. "En travaillant avec des matières issues du recyclage, l’entreprise va gagner en compétitivité. Et c’est comme cela qu’on arrivera à recréer un vrai tissu industriel en Wallonie."

328
millions
Les plans misent sur un investissement global de 328 millions dans une multitude de projets d’ici 10 ans. De quoi créer un chiffre d’affaires cumulé de 272 millions par an, et 1.200 emplois directs et indirects.

L’aventure n’est évidemment pas finie. Dans une deuxième phase de développement, la Reverse Metallurgy +  devrait augmenter le braquet avec de nouveaux acteurs comme Aperam ou Cockerill. Les plans misent sur un investissement global de 328 millions dans une multitude de projets d’ici 10 ans. De quoi créer un chiffre d’affaires cumulé de 272 millions par an, et 1.200 emplois directs et indirects. Parmi les projets sur la table, on parle beaucoup de l’arrivée du digital mais aussi d’une usine de recyclage de batteries avec un projet qui mise sur une réutilisation des piles pour le stockage de l’électricité dans les usines. Quant aux piles déclassées, elles retourneront dans le circuit des matières premières 2.0. Une sacrée aventure !

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