analyse

Destexhe a réussi à bloquer le Parlement wallon

©BELGA

Après un début de semaine abracadabrantesque, le gouvernement wallon MR-cdH cherche à composer avec l’opposition PS et Ecolo pour terminer une partie de son travail au Parlement.

Les auteurs de la série "House of Cards" n’auraient probablement pas pu imaginer meilleur scénario que celui qui met la Wallonie en émoi depuis lundi. Entre la défection d’une députée libérale, un président du parti cdH en trail en Laponie, deux parlementaires socialistes ramenés de toute urgence de Chine, un déserteur du MR qui prend un Parlement en otage et enfin une majorité MR-cdH qui fait le pressing pour reporter un vote sur un texte crucial, on ne pouvait pas rêver meilleure intrigue politique pour tenir en haleine les citoyens. Surréaliste!

Le surréalisme, sauce wallonne

On ne reviendra pas en long et en large sur les précédents épisodes. Lors du premier numéro (lundi), on apprenait que la députée libérale Patricia Potigny avait décidé de claquer la porte du MR pour rejoindre les Listes Destexhe créées par Alain Destexhe, un autre dissident du MR. Elle siégera désormais aux côtés d’André-Pierre Puget, un autre député wallon déjà séduit par les positions de droites du parti.
On le sait aussi, cette défection met la majorité wallonne MR-cdH dans une position délicate au Parlement d’ici la fin de la législature. Celle-ci ne tenait déjà qu’à un siège (38 sur 75), elle est désormais inexistante. Avec 37 sièges, l’équipe du ministre-président Willy Borsus (MR) se retrouve de facto dans l’impossibilité de faire voter ses dernières réformes. Parmi elles, on pense tout de suite à la réforme des aides à la promotion de l’emploi, également appelée réforme APE, soumise au vote des députés ce mercredi.

Le tempo dicté par Destexhe

Du rocambolesque, l’histoire plonge le monde politique wallon dans un psychodrame. Sans majorité au Parlement, le gouvernement Borsus veut pourtant éviter le chaos d’ici les deux prochains mois. Les réunions s’enchaînent depuis lundi. Les ministres tentent de sauver ce qui peut encore l’être en listant une série de textes prioritaires et à soumettre au Parlement dans un timing serré. L’idée un moment évoquée par Willy Borsus de faire travailler le Parlement jusqu’au 10 mai est, elle, enterrée. On veut éviter le supplice chinois!
Dans l’opposition, PS et Ecolo y voient pourtant une opportunité de faire capoter deux réformes (APE et assurance-autonomie) qu’ils ont combattues depuis plusieurs mois. "Il serait logique que le gouvernement minoritaire demande la confiance au Parlement", estime même un député de l’opposition. Un autre l’assure, "on ne fera pas l’appoint sur un texte comme l’APE".
Le temps presse. Pour tenter de sauver sa réforme APE, toujours inscrite à la plénière de mercredi, le ministre de l’Economie Pierre-Yves Jeholet (MR) avait accepté de rencontrer Alain Destexhe et ses deux députés mercredi. Officiellement, Alain Destexhe dit vouloir proposer une porte de sortie sur la réforme APE pour le gouvernement. "Une main tendue", dira-t-il. Le dissident du MR entend cependant négocier avec le ministre des concessions comme l’entrée en vigueur de sa réforme en 2020 et plus en 2021 et la limitation des subsides à deux ans. Les téléphones chauffent. "Dérouler le tapis rouge à Destexhe est impensable", lâche un libéral. Après un contact avec Charles Michel, le ministre Jeholet annule manu militari la réunion mardi soir.

Le trail de Prévot en Laponie

La journée de tous les dangers arrive enfin! En prévision du vote de mercredi, les états-majors des partis battent le rappel des troupes depuis quelques jours. Pour être en nombre, le PS fait ainsi revenir dare-dare deux députés en mission en Chine. Du côté de la majorité, un problème se pose très vite. Le président du cdH, et également député wallon, Maxime Prévot, ne pourra pas être présent au moment du vote. Il est parti faire un trail en Laponie. Ce qui ramène la majorité à 36 députés.

Alain Destexhe se retrouve au centre du jeu. Avec l’absence de Maxime Prévot, il sait que la majorité a besoin de l’appoint de ses deux députés pour faire passer la réforme de la majorité. Le suspense ne durera pourtant pas longtemps. Lors d’une conférence de presse tenue en fin de matinée, Alain Destexhe clarifie sa position. "On regrette que le ministre Jeholet ait refusé la main tendue. Nous avons décidé de déposer deux amendements que Jeholet aurait pu éviter. Jeholet aurait pu nous donner des apaisements. Nos deux parlementaires vont s’abstenir."
Les jeux semblent faits. Avec 36 députés face à une opposition à 36 et l’abstention des deux députés des Listes Destexhe, la réforme ne passera pas. Devant ce qui se dessine comme une impasse pour la réforme APE, MR et cdH sortent un lapin de leur chapeau: le fameux article 37.2 du règlement du Parlement wallon qui permet de reporter la séance plénière pour raison exceptionnelle.

Un appel lancé à Borsus

Ce tour de passe-passe qui doit permettre à la majorité d’être en nombre dans 15 jours avec le retour du sportif Prévot ne résout pourtant pas tout. Des décrets comme la réforme APE ou l’assurance-autonomie pourraient ainsi passer à la trappe. "Si on n’a pas inscrit le décret APE aujourd’hui, il n’y a pas plus de chance de le voir revenir dans 15 jours. Nous ne pouvons pas accepter que cette majorité subisse le yo-yo du parti de Monsieur Destexhe. On 24 heures, on vient de faire la démonstration que Monsieur Destexhe veut faire chanter le Parlement. On ne va pas négocier avec lui. Destexhe n’existe pas en Wallonie", estime André Antoine (cdH), le président du Parlement, qui tend la main au PS et à Ecolo pour poursuivre le travail législatif ensemble. "Des textes qui ne permettent pas de trouver un consensus avec l’opposition démocratique ne seront pas déposés. Il n’est pas question de dépendre des voix des Listes Destexhe pour faire passer nos décrets", conclut un membre de la majorité.
Dans les rangs de l’opposition, PS et Ecolo attendent maintenant un signe d’ouverture de la majorité. "Nous demandons officiellement un engagement public de la majorité pour dire que plus aucun ordre du jour du Parlement ne fera pas l’objet d’un consensus politique", estime Pierre-Yves Dermagne, le chef du groupe socialiste qui lance ici un appel à Willy Borsus.


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