Publicité
interview

Elio Di Rupo: "On ne va pas nous donner des sous, il faut que tout le monde fasse un effort"

Le ministre-Président wallon Elio Di Rupo (PS) cherche des financements tous azimuts pour la reconstruction de la Wallonie. ©Kristof Vadino

Pour le ministre-président wallon, la reconstruction des zones sinistrées sera l'occasion d'un coup de fouet aux réformes et d'un recentrage des subsides.

Depuis les inondations qui ont frappé la Wallonie il y a deux semaines, le ministre-président Elio Di Rupo (PS) enchaîne les réunions virtuelles ou sur le terrain de la catastrophe. Il reconnaît que la situation est "très compliquée" et qu'il faudra faire preuve de souplesse pour financer toute cette reconstruction qui s'annonce longue. Après l'interview accordée à L'Echo jeudi, il avait prévu un contact avec la Banque européenne d'investissement pour voir comment l'institution européenne pourrait intervenir.

Deux semaines après les inondations, pourquoi n'y a-t-il toujours pas d'évaluation chiffrée du nombre de personnes à reloger?

La situation est très compliquée sur place. À Pepinster ou à Trooz, il n'y a plus d'administration, il n'y a plus de services, il n'y a plus de téléphone, il n'y a plus d'ordinateurs. J'ai chargé les deux commissaires spéciales d'essayer pour la semaine prochaine de faire un état des lieux, et de mieux définir, pour la dizaine de communes les plus touchées et celles de la catégorie II, combien de bâtiments se sont écroulés, combien de bâtiments il faudra reconstruire ou restaurer, combien de commerces sont touchés… Qu'en est-il des rues? Sont-elles dégradées uniquement en superficie ou est-ce que les impétrants et les canalisations sont aussi altérés? D'après les contacts que nous avons avec les bourgmestres, il semble que la question des relogements d'extrême urgence ait été réglée. Il va falloir maintenant reloger pas mal de gens qui se trouvent dans des hôtels, des familles… Il faut trouver des solutions car la reconstruction va prendre au moins un an et demi, voire deux ans.

"On ne peut cependant pas demander aux bourgmestres de prendre en charge ce rôle de coordination tant ils sont occupés."

Le bourgmestre de Pepinster a critiqué le fait qu'il n'y avait pas assez d'aide sur le terrain, en pointant la Croix-Rouge…

Il nous faudrait des logisticiens sur le terrain pour aider les bourgmestres. Il y a énormément de bonnes volontés, mais on ne peut cependant pas demander aux bourgmestres de prendre en charge ce rôle de coordination tant ils sont occupés. Ils font du mieux qu'ils peuvent, mais c'est très compliqué.  

Le Fédéral vous aide-t-il suffisamment?

Nous avons eu l'aide de l'armée, de la protection civile, du centre de crise national. On travaille pour la déduction fiscale de dons que les entreprises et les citoyens pourraient faire via notamment le Fonds des calamités. On travaille sur les modalités de la réduction de la TVA pour tous les travaux de restauration et de reconstruction. Tous les contacts que j'ai à ce stade avec Alexander De Croo (Premier ministre, NDLR) sont suivis d'effets. J'ai connu dans ma vie des drames où la solidarité n'était pas de cette nature. Je pense que le Fédéral attend aussi que nous définissions  exactement ce dont nous avons besoin.

Attendez-vous du Fédéral une aide financière?

Avant de dire comment le Fédéral pourrait intervenir, il nous faut une évaluation des besoins. Pour le moment, il nous est impossible de dire combien d'argent il faut. Je peux simplement dire que ce seront des montants astronomiques. Comment financer tout cela? Le Fédéral pourrait intervenir, peut-être moins en argent liquide, qu'en créant de bonnes conditions pour dégager des moyens financiers. Je vais aussi prendre contact avec la Banque européenne d'investissement. De toute manière, il faudra trouver l'argent et la reconstruction devra se faire.

La Wallonie a-t-elle les épaules suffisamment solides pour se relever?

On va y parvenir, mais on va devoir sérier les problèmes et faire des catégories. La situation à Pepinster, la situation à Limbourg ou à Chaudfontaine n'est pas la même que dans certaines communes du Hainaut. Je comprends la détresse des citoyens sinistrés. On les aidera. À nous de trouver les moyens. Cela va être un exercice compliqué, mais c'est notre responsabilité.

"Le budget, c'est un moyen, non une finalité en soi. Le plus important est d'apporter des réponses aux sinistrés."

L'état financier de la Région wallonne est délicat et l'endettement ne cesse d'augmenter. Comment gérer cette catastrophe tout en n'aggravant pas la situation?

La situation n'est pas optimale. Je discute avec la Commission européenne. Mais ne nous trompons pas de priorité. Le budget, c'est un moyen, non une finalité en soi. Le plus important est d'apporter des réponses aux sinistrés. On verra dans les prochaines semaines ce qu'on peut obtenir.

La relance wallonne va-t-elle être lourdement handicapée?

Lourdement handicapée, non. Réorientée, oui. Nous ne ferons pas de miracle. On va devoir réorienter certains pans du plan de relance. Cet argent servira à la reconstruction. Mais est-ce une situation dramatique? Non, car c'est une autre forme de relance. La reconstruction pourrait être un coup de fouet économique à la condition que les entreprises wallonnes et l'emploi wallon soient majoritairement utilisés dans tous les travaux. On va devoir travailler en extrême urgence avec la mise à disposition d'un personnel qualifié.

Beaucoup d'entreprises ont totalement été dévastées. Comment allez-vous les aider?

Avec l'aide de nos trois instruments financiers, nous avons lancé des prêts sans intérêt. On va maintenant devoir voir avec chaque entreprise et chaque commerce comment ils étaient assurés et quelle était la limite de leur assurance. Ensuite, on verra quelle sera la part que l'autorité publique prendra en compte.

"Il y a un grand attachement des sinistrés à leur quartier. Nous ne pouvons pas les déraciner sans dialogue."

Comment va-t-on reconstruire?

7% de la superficie wallonne est en zone inondable. C'est énorme. On ne va pas reconstruire dans les zones inondables. Il va donc falloir trouver des terrains aménagés. Il y a également un aspect psychologique à prendre en compte. Il y a un grand attachement des sinistrés à leur quartier. Nous ne pouvons pas les déraciner sans dialogue. Même si ce sont des lieux inondables, il faut les sortir de là avec leur consentement. On ne va cependant pas pouvoir déplacer tout le monde. À Esneux, par exemple, on ne va pas reconstruire de toutes pièces l'artère commerçante ailleurs.

7% du territoire wallon est en zone inondable, et vu l'augmentation de la fréquence de ces épisodes pluvieux, comment allez-vous agir concrètement?

Il faut bien analyser ce qui s'est passé. Les quantités d'eau qui sont tombées du ciel sont exceptionnelles. Les prévisions les plus pessimistes des meilleures institutions météorologiques – l'IRM pour nous – étaient bien inférieures à ce qui s'est produit. Allons-nous considérer que de tels événements peuvent se produire tous les ans ou qu'ils sont vraiment hors norme? Il faudra tirer des leçons, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Il faudra améliorer la protection des immeubles, mais également l'information et la prévention auprès des habitants. Parmi les habitants décédés, la plupart sont sortis de chez eux avec la volonté de faire quelque chose et ils ont été emportés par le torrent.

L'alerte rouge a été envoyée par le SPW et l'IRM au centre de crise le mercredi à 6h04 et les premières évacuations n'ont eu lieu qu'en début d'après-midi . N'est-ce pas un peu long?

Il y a eu en effet des alertes, six entre 6h01 et 6h09, de mémoire. Dans une moyenne de 17 à 20 minutes à peu près, le centre de crise, après avoir trié les informations, a prévenu les zones de secours, via les systèmes d'alerte classiques, mais aussi en téléphonant. Que s'est-il passé après, personnellement je ne le sais pas. Un juge d'instruction a été saisi par le parquet. Il faut le laisser travailler dans la sérénité, sans pression, ni médiatique ni parlementaire. On doit au citoyen toute la clarté sur ce qui s'est passé.

Donc pas de commission d'enquête parlementaire pour le moment?

Objectivement, qu'est-ce que qu'une commission d'enquête ferait sinon interférer dans une enquête judiciaire? Qu'il y ait une commission spéciale pour interroger l'un ou l'autre acteur paraît normal en démocratie, mais pour ce qui est de l'enquête, de grâce, laissons travailler le troisième pouvoir et attendons le résultat.

"Il faut partir du principe que des drames, nous en aurons encore. Avec le réchauffement climatique, la fréquence des drames pourrait s'accroître."

Faut-il revenir sur la réforme de la protection civile?

J'ai osé évoquer cela et très vite j'ai vu qu'un président de parti voulait m'embarquer dans une polémique. J'ai donc éteint la polémique et je ne m'exprime plus là-dessus pour le moment. La justice va faire son travail. Je n'accuse personne, mais il faut partir du principe que des drames, nous en aurons encore. Avec le réchauffement climatique, la fréquence des drames pourrait s'accroître. Pour tout ce qui concerne les plans d'urgence, les accès rapides aux zones, le matériel en réserve, il faudra tirer des leçons. Ce n'est pas une critique, mais on a vu des petits bateaux à moteur incapables d'aller contre la force du courant et même se faire renverser. Mais la priorité du moment, c'est le relogement des sinistrés.

Vu le réchauffement climatique, faut-il accélérer certaines réformes?

Le réchauffement climatique est une réalité et il faut prendre les dispositions qui s'imposent. C'est ce que nous faisons. Est-ce la seule politique à mener? Non. Le redressement économique, la création d'emplois stables, la question des rémunérations, la sortie d'un maximum de personnes de la pauvreté sont indispensables. Je suis dans un esprit d'écologie sociale. Les gens ont besoin d'un travail et de stabilité. Une grande partie des citoyens sont dans une forme de désespérance.

Comment la Région wallonne va payer toutes ces réformes?

Nous devons faire preuve de créativité. En dehors des dons ci et là,  personne ne va nous donner de l'argent. On va nous prêter de l'argent et il faudra étudier les conditions de ces prêts.

Est-ce que cela va changer la position des Wallons et/ou du PS dans le débat institutionnel qui s'annonce?

Pour ce qui est du PS, j'ai répondu durant 20 ans. Monsieur Magnette répondra bien volontiers. C'est vrai que ces questions institutionnelles, il faut les préparer. Ce n'est pas tellement que les francophones demandent des réformes et je me demande si une majorité de Flamands le souhaitent, mais qu'on le veuille ou non, du côté néerlandophone, le Vlaams Belang a les faveurs d'une partie du public, et on voit la force, même si elle a un peu diminué, de la N-VA. Il faut donc une réponse francophone. Celle-ci doit être conçue pour permettre l'envol des deux Régions. Bruxelles a toujours cet avantage sur la Wallonie d'être connue du monde entier en tant que capitale, de siège de l'Otan. La Wallonie doit en partie voler de ses propres ailes. C'est à cela qu'il faut réfléchir. Je plaide auprès de ceux qui vont travailler à ces réformes à bien concevoir qu'on a besoin d'une Région bruxelloise en excellente santé et d'une Wallonie qui puisse avoir les moyens nécessaires à son rayonnement, notamment international.

Cette catastrophe affaiblit un peu plus la Wallonie. On va devoir faire des efforts de reconstruction et donc moins pour former les gens, etc.

Non, c'est le contraire. C'est une évidence qu'il faut tout accélérer, et c'est ce que nous allons faire. Il faut donner un grand coup de pied dans tout cela et aller à l'essentiel. On ne peut pas financer tout avec des chasses gardées, etc. Il faut aller "straight to the point" et c'est ce à quoi je vais travailler. On ne peut pas dire que cette catastrophe va nous freiner.

Aller à l'essentiel, c'est-à-dire?

Au fil du temps, dans 1.001 associations ou groupements, chacun a voulu défendre un point de vue légitime, mais face à la catastrophe, il faut aller à l'essentiel. On ne va pas nous donner des sous, il faut donc que tout le monde fasse un effort. En termes de formation par exemple, il faut réduire et aller à l'essentiel. C'est la même chose dans les entreprises, partout, il faut se recentrer. Faire en sorte que des jeunes puissent avoir un minimum de formation générale et un métier qui leur permette de s'épanouir et de contribuer à l'essor régional et national. Au fil du temps, on a sorti le monde économique des écoles techniques et professionnelles. Je le déplore. Il n'y a pas de honte à ce que les meilleurs ingénieurs ou chefs d'entreprise puissent côtoyer et travailler avec le monde enseignant.

"J'en ai un peu marre de cette vision qui accable systématiquement la Wallonie. La gouvernance y vaut celle de l'autre région. Pourquoi l'accabler de tous les maux?"

On a vingt ans de retard sur ces questions en Wallonie. Assumez-vous une part de cette lenteur dans ces réformes?

Le malheur frappe l'Allemagne, allez-vous dire que l'Allemagne est en retard? Qu'elle est mal gouvernée? Le malheur nous frappe et il faut faire converger tous les efforts. J'en ai un peu marre de cette vision qui accable systématiquement la Wallonie. C'est un lieu où il y a une grande qualité de vie avec des gens de grandes qualités. La gouvernance y vaut celle de l'autre région. Pourquoi l'accabler de tous les maux?

Faut-il renégocier l'extinction progressive des mécanismes de solidarité prévue par la dernière réforme de l'État?

C'est une question qui relève des présidents de parti. J'ai bien sûr quelques idées, mais je les dirai à Paul Magnette et à personne d'autre. Mon job est de gouverner, mais votre question est importante.

La question est donc posée?

Oui, tout se pose, la situation est telle, notamment du côté néerlandophone, que les Wallons et les Bruxellois seraient inconscients de ne pas se préparer. Les francophones doivent trouver en leur sein un chemin stratégique de négociation. Je ne doute pas une seule seconde que les présidents de parti travaillent à cela.

Les phrases-clés

  • "D'après les contacts que nous avons avec les bourgmestres, il semble que la question des relogements d'extrême urgence ait été réglée."
  • "Tous les contacts que j'ai à ce stade avec Alexander De Croo (Premier ministre, NDLR) sont suivis d'effets."
  • "La Wallonie doit en partie voler de ses propres ailes. C'est à cela qu'il faut réfléchir."
  • "Les francophones doivent trouver en leur sein un chemin stratégique de négociation."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés