"Il y a cette fierté retrouvée des Wallons"

©France Dubois

Un après avoir sorti les socialistes de l’exécutif wallon, Benoît Lutgen estime que les faits lui donnent raison: "la Wallonie va mieux, l’immobilisme est derrière nous".

On ne va pas vous raconter d’histoire: obtenir une interview du président du cdH s’apparente parfois à un exercice plus compliqué que pêcher le saumon dans les rivières écossaises. Il faut ferrer la bête – longtemps à l’avance –, la faire sortir de sa forêt luxembourgeoise, l’amadouer, la titiller, voire la brusquer, si on veut une chance de la voir pointer le museau dans nos colonnes.

C’est l’homme qui a vu l’homme qui a vu Benoît Lutgen.

Cette fois, rendez-vous avait été pris de longue date avec le président du cdH. C’est qu’il avait un anniversaire à "fêter": "l’appel du 19 juin".

L’appel qui, il y a un an, a fait basculer une majorité wallonne de centre-gauche vers une majorité de centre-droit. L’appel qui a envoyé les socialistes sur les bancs de l’opposition à Namur. Un "appel" qui a été disséqué, commenté, moqué ou célébré.

"Il faut se souvenir dans quelle pièce on jouait parce que les gens ont parfois tendance à oublier", dit-il, ce jeudi, en bras-de-chemise, au deuxième étage de la rue des Deux Églises, le siège de sa formation politique. "En Wallonie, mais aussi à Bruxelles, nous étions dans un marasme total, un Parti socialiste totalement paralysé par les affaires et incapable d’avancer, d’offrir des perspectives. Je me souviens de cette réunion importante en mai, sur la fiscalité, les seniors et les étudiants, nous avions discuté une heure avec le PS, puis Di Rupo s’est levé et a dit: excusez-moi mais je dois vite aller m’occuper du Samusocial et d’Yvan Mayeur; à ce moment-là, je me suis dit que ce n’était plus possible. Publifin, Charleroi, le Samusocial, les socialistes étaient cernés par les affaires de mauvaise gouvernance et nous empêchaient d’avancer avec le gouvernement. Il y avait aussi cette contamination des idées de l’extrême gauche sur les socialistes, réduction du temps de travail linéaire et sans perte de salaire, etc. C’était Noël pour tout le monde, ça devenait ridicule".

Il enfonce le clou: "il était impossible de les faire avancer sur la gouvernance. Vraiment. Et singulièrement, le ministre-président de l’époque. Mais subitement, après mon appel, tout le monde y est allé de ses propositions; avant cela, ça ne bougeait pas. J’ai voulu faire sortir les francophones, les Wallons, les Bruxellois, de leur léthargie et leur offrir de nouvelles perspectives, c’était sa ma réflexion et mon constat avant le 1er juin".

Il va se faire une tasse de café et revient s’asseoir.

"M. Maingain a été pendant 17 ans la filiale du MR, à présent il est celle du PS. J’ai sous-estimé cela."

Il dit: "l’analyse des blocages, elle ne s’est pas faite en deux jours sur un coin de table; ça a été discuté avec les membres du parti, débattu et ensuite approuvé par le bureau du cdH". On lui demande pourquoi ne pas avoir mieux pavé le terrain en amont et préparé le terrain à un changement de coalition, par exemple à Bruxelles, une critique qui lui est souvent adressée. "Je ne pouvais pas faire cela. C’était impossible: on aurait dit ‘regardez les petits jeux politiciens, Lutgen essaye d’assurer ses arrières mais il fait de la vieille politique’". Qu’on critique ma méthode, le manque de pédagogie dont j’ai fait preuve à l’égard de la population et des autres formations politiques, j’entends la critique et elle est justifiée en partie. Mais en même temps, si j’avais agi autrement, les mêmes personnes m’auraient dit: "regardez, il a été tricoter des accords de gouvernement dans des pièces sombres, c’est anti-démocratique, etc, etc. Or ici ce n’était pas cela: c’était vouloir changer totalement de paradigme et ceux qui voudraient suivre suivraient. Nous n’avons pas peur d’aller dans l’opposition".

On fronce un sourcil, il le voit.

"Je n’ai pas peur de l’opposition, sincèrement, je suis fondamentalement convaincu qu’il y a bien pire dans la vie. Il y avait une grande chance que nous atterrissions dans l’opposition, je l’ai clairement dit mais nous avons fait preuve d’audace dans l’intérêt général".

Un mur appelé Maingain

L’Histoire retiendra que Lutgen a fait banco en Wallonie mais s’est pris un mur à Bruxelles. Un mur appelé Olivier Maingain: le président de DéFI a, en effet, refusé de jouer la partition écrite par le cdH. Un an après, Benoît Lutgen dit ceci: "J’ai sous-estimé à quel point M. Maingain était accroché au Parti socialiste. J’avais eu quelques signaux sur leur lien mis je ne savais pas qu’il était indéfectible, à la vie à la mort entre le PS et Olivier Maingain. Le Parti socialiste ne lui a même pas permis de venir simplement discuter avec nous. Je ne sais pas s’il a reçu des ordres du PS ou s’il s’est dit lui-même qu’il ne pouvait pas faire ça au Parti socialiste". Et il ajoute ceci – c’est cadeau: "C’est un drôle de fonctionnement que celui de M. Maingain, pendant 17 ans, il est la filiale des libéraux et vote absolument toutes leurs propositions et à présent il est une filiale complète du Parti socialiste".

"Je n’ai pas peur de l’opposition, sincèrement, je suis fondamentalement convaincu qu’il y a bien pire dans la vie. Il y avait une grande chance que nous atterrissions dans l’opposition, je l’ai clairement dit mais nous avons fait preuve d’audace dans l’intérêt général".

On demande des comptes: les Wallons ont-ils gagné au change avec cette majorité cdH/MR en lieu et place du cdH/PS? Il sort sa liste: "500 administrateurs de moins, moins de structures publiques, un TEC réformé et rationalisé, diminution des droits d’enregistrement, aide fiscale aux seniors pour leur aménagement d’habitation, il y a énormément de choses très concrètes qui ont changé dans la vie des Wallons. Vous savez, la suppression de la taxe sur la redevance, ça fait des années qu’on la demandait au PS – trente ans exactement! et qu’on ne l’obtenait pas. Je vais même aller plus loin: il y a aussi eu des avancées à Bruxelles et je salue d’ailleurs l’ouverture de Rudi Vervoort. Avant le 19 juin, les allocations familiales pour les Bruxellois, c’était 120 euros, à la demande du PS. Pour nous, c’était inacceptable et on est parvenu à obtenir 150 euros par enfant. C’est très important et les lignes ont bougé. Grâce à nous. En Fédération Wallonie-Bruxelles, également, on a désormais de la transparence sur tous les subsides en matière culturelle. Est-ce que vous croyez un seul instant qu’on aurait eu une telle ouverture avant le 19 juin? Jamais. On est arrivé à des inepties du type Laurette Onkelinx déclarant que le décret inscription était une stupidité".

Et il soupire: "Allez, franchement. Il faut oser. La peur de perdre le pouvoir leur a fait dire n’importe quoi".

"Est-ce que nous, politiques, on n’a pas parfois la responsabilité de fermer notre gueule? Ce qu’a fait Ecolo dans l’affaire Mawda, ça me révulse."

Il reprend: "Le PS a pensé qu’en faisant le gros dos, l’orage allait passer et que les gens oublieraient. Mais non. Mais je ne suis pas un antisocialiste primaire, certains comme les Rudi Vervoort ou Rudy Demotte doivent être salués parce qu’ils veulent faire évoluer les choses. Je ne mettrai jamais tous les socialistes dans le même sac". On lui glisse un mot des indicateurs économiques wallons, qui sont verts avec un taux de chômage à la baisse ,et on ajoute que l’ex-big boss de l’économie wallonne, Jean-Claude Marcourt, n’y est peut-être pas étranger. "Notre économie dépend fort du contexte général et là on sait qu’en Allemagne, en France, les choses repartent bien et la Belgique en profite; à côté de ce contexte général, il est très difficile d’attribuer la paternité des bons résultats à untel ou untel. Ce qui est certain, c’est que nos mesures et notre politique visent à rendre davantage de pouvoir d’achat aux familles. Pierre-Yves Jeholet a bien pris la mesure de ces enjeux. Et ce qui est très clair tant dans la tête d’Olivier Chastel que dans la mienne, c’est que chaque ministre wallon doit être un ministre de l’Emploi. Tout doit tendre vers la remise à l’emploi des Wallons: emploi et formation, ce sont nos priorités". Et il ajoute: "soyons de bon compte, cette volonté-là est beaucoup plus puissante aujourd’hui quelle ne l’était dans le gouvernement précédent. Et même pour les politiques de lutte contre la pauvreté. On se bat pour que l’élément qui permet aux gens précarisés de se remettre le pied à l’étrier, ce soit l’emploi et la formation. Cela, nous n’y arrivions pas avec les socialistes".

"Allez, franchement. Il faut oser. La peur de perdre le pouvoir leur a fait dire n’importe quoi"

On force le trait: les socialistes pratiquent l’assistanat pour sortir les gens de la précarité? "Je ne dis pas cela, ce serait injurieux. Je dis: il y a chez eux une passivité, une forme de réponse au coup par coup au lieu de donner véritablement en main à une personne les armes pour s’en sortir, construire sa vie, celle de sa famille et de son entourage. Ça, ça a changé en Wallonie".

- On lui dit: vous préférez bosser ave les libéraux.

- Il dit: "Il y a un rapport au pouvoir qui n’est pas le même entre le Parti socialiste et le MR".

- On lui dit: vous êtes tous des partis de pouvoir: PS, MR et cdH.

-Il dit: "L’occupation du pouvoir, l’occupation de l’appareil d’État, c’est beaucoup plus fort au Parti socialiste. La philosophie de dire: l’État s’occupe de tout, c’est particulier au PS. Quant aux libéraux qui disent que l’État ne doit s’occuper de rien, on ne peut pas suivre cela non plus. Nous, on pense que l’État doit s’occuper de l’essentiel mais qu’on doit vraiment donner aux citoyens et aux associations la possibilité de développer leurs propres politiques. Nous sommes pour la nuance. Mais on partage avec les libéraux, je ne le nie pas, un souci d’efficacité des structures publiques, d’accent mis sur l’emploi et la formation et de responsabilité par rapport aux échéances qui arrivent – je pense par exemple à la fin des transferts financiers Nord/Sud."

Il souffle.

Et il place: "Quelque part, il y a cette fierté retrouvée des Wallons et des francophones, on est sorti de l’immobilisme et on voit que ça fonctionne. Alors quand on fait bouger les lignes, on ne fait pas plaisir à tout le monde, la situation s’améliore mais ça reste encore difficile".

"Quand Theo Francken remet en cause la convention des droits de l’homme, politiquement c’est très lourd. C’est de la folie furieuse."

On l’amène sur une autre voie. Charles Michel a dénoncé récemment "une trumpisation" des partis d’opposition en Belgique et on lui demande s’il comprend la critique. "Je la comprends d’autant mieux que je l’ai dit avant lui. J’ai été la victime d’une campagne innommable de la part du parti Ecolo dans le cadre de l’affaire Veviba. On a utilisé des méthodes indignes et populistes en utilisant mon nom et en faisant des amalgames avec un homonyme agriculteur, la RTBF a relayé ces informations et Ecolo a propagé cela sur les réseaux sociaux. Mais Ecolo a remis le couvert dans l’épisode de la mort de la petite Mawda quand la députée Zoé Genot parle ‘d’assassinat politique’. Mais c’est quoi ça? Il y a une enquête en cours. C’est aussi populiste que ce qu’on reproche à Bart De Wever, qui a mis en cause les parents! Mais on est dans la honte absolue, ça me révulse au plus haut point".

Là, on est témoin: ses yeux rougissent (vraiment).

"Du populisme"

"Mais on a quand même une responsabilité! On parle de cette manière avant que la Justice ne se soit prononcée. C’est du populisme. Attention, je dis la même chose de Zakia Khattabi que de Zoé Genot ou Bart De Wever. La récupération politique d’un drame pareil, ça m’attriste profondément. J’ai envie de pleurer. C’est un drame. On ne sait rien et on vient parler. Est-ce que nous, responsables politiques, on n’a pas justement la responsabilité de fermer nos gueules de temps en temps?!"

"Quelque part, il y a cette fierté retrouvée des Wallons et des francophones, on est sorti de l’immobilisme et on voit que ça fonctionne. Alors quand on fait bouger les lignes, on ne fait pas plaisir à tout le monde, la situation s’améliore mais ça reste encore difficile".

Il ajoute: "Mais il y a énormément de gens bien chez Ecolo, qui se posent des questions par rapport à cette attitude. Et je pense honnêtement qu’on est plus dans quelque chose qui est de l’ordre de l’accident. Mais comment voulez-vous encore être crédible face à l’extrême gauche ou à l’extrême droite si vous utilisez le même discours et les mêmes ficelles qu’eux? Je le dis vraiment sincèrement: Ecolo vaut mieux que cela. Ils sont mieux que cela. Il y a déjà assez de difficultés dans la société que pour jouer du malheur et de la confusion. Ce sont des accidents, il ne faudrait pas que ça devienne un carambolage".

"Quand Theo Francken remet en cause la convention des droits de l’homme, politiquement c’est très lourd. C’est de la folie furieuse."


Un mot sur l’asile et la migration. "Je ne peux pas déconnecter la politique qui est menée de celui qui fait les déclarations incendiaires. Quand Theo Francken remet en cause la convention des droits de l’homme, politiquement c’est très lourd. C’est de la folie furieuse. Qu’un pays comme la Belgique aille dire dans les instances européennes qu’on va remettre en cause les droits de l’homme, c’est un fait politique. Maggie De Block et Melchior Wathelet ne faisaient pas cela. Maintenant, structurellement, pour nous, il faut faire bien davantage de coopération au développement. C’est indispensable de faire beaucoup plus, la Belgique et l’Europe doivent prendre ce taureau par les cornes. C’est inefficace et l’Europe est responsable des réponses à apporter."

On s’en voudrait de quitter Benoît Lutgen sans évoquer les prochaines élections locales. Ainsi, la petite visite d’Olivier Maingain à Bastogne au frère de Benoît Lutgen, Jean-Pierre, a-t-elle été fort remarquée. Monsieur le bourgmestre craint-il que son frère rejoigne les rangs de DéFI pour lui ravir l’écharpe de bourgmestre?

Il dit: "je vais vous dire ce que je dis depuis quinze ans chaque fois qu’on m’interroge sur mon frère: pas de commentaire. Je ne joue pas à cela. Je trouve que mon frère a formidablement bien réussi dans les affaires; il a des qualités réellement exceptionnelles, mais je n’ai qu’une chose a dire: je lui souhaite vraiment d’être heureux".

On insiste: DéFI en Wallonie, c’est un concurrent pour le cdH.

Il dit: "les candidats de M. Maingain, on les connaît. Ses têtes de liste sont passées au cdH, chez Ecolo, au MR, si c’est ça le renouveau pour la Wallonie, c’est très particulier. Ce n’est même plus du recyclage, je pense que M. Maingain est à la tête d’un camion-balai, toutes sirènes allumées, et il sillonne la Wallonie pour récupérer tout ceux dont les autres formations politiques ne veulent plus. C’est juste un constat".

On rit de l’image du camion-balai (on est bon public).

Et on arrête l’enregistrement.

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