Jean-Luc Crucke, ministre wallon du Budget: "Il y a un fond méchant dans les propos de Bart De Wever sur les Wallons"

©Photo News

Le rendez-vous est pris à Namur fin de matinée vendredi. Il pleut. Perché au cinquième étage d’un immeuble qui surplombe la gare, le bureau du ministre libéral en charge du Budget et des Sports en Wallonie est déjà à l’heure des fêtes.

Dans les bureaux, on finalise la photo du ministre sur la carte de vœux. Petite précision: on ne lui a pas mis (encore) un bonnet de Noël. Par contre, un père Noël géant trône à côté de la table de Jean-Luc Crucke. Tout est dans le détail. "C’est un cadeau qu’une admiratrice m’a fait il y a une dizaine d’années", explique-t-il. On s’amuse à le regarder et on pointe la couleur bleue des vêtements de papa Noël. Oui, chez Jean-Luc Crucke, le père noël est libéral.

On dit que les Namurois sont lents

En attendant les strass et paillettes du réveillon, on ne manque pas de souhaiter un joyeux anniversaire au ministre. Son gouvernement PS-MR-Ecolo dirigé par le socialiste Elio Di Rupo fête ses 100 jours! Une date pivot même si on lui fait remarquer que l’exécutif a été plutôt lent au démarrage et assez discret ces trois derniers mois…

Il se contracte sur sa chaise. Les mains gesticulent.

"Ce qui rend la chose très difficile au Fédéral, ce sont les exclusives. À force de dire qu’on ne veut pas travailler avec l’un ou l’autre, on finit par ne plus trouver personne."

"Comme dans tout appareil, il y a de la méthodologie à avoir. C’est la mise en place de procédures qui prend du temps. Or, l’axe choisit par le gouvernement wallon n’est pas tout à fait banal. Cette transition économique, sociale et écologique poussée par le gouvernement, ce n’est pas rien. C’est maintenant ou jamais qu’il faut faire ces changements. Investir 350 millions sur l’année 2020 dans cet axe, sachant que la situation wallonne est ce qu’elle est sur le plan budgétaire, c’est un engagement qui est fort. Et en même temps, se dire qu’on va avoir un budget base zéro (soit une remise à plat de tous les budgets, NDLR) généreux en investissements, rigoureux en dépenses publiques, c’est important. En une semaine, on a vu le Conseil européen avec Charles Michel jeudi soir, la Commission européenne avec Ursula von der Leyen et Frank Timmermans dire à une petite partie de la Belgique qui s’appelle la Flandre qu’elle ne travaillait pas comme il fallait et qu’elle devait prendre exemple sur la Wallonie (en matière de climat, NDLR). C’est donc une erreur de dire que ce gouvernement a été lent au démarrage. On n’est pas là pour faire du bling bling. On est là pour faire du résultat durable."

La fin du gras

Voilà pour le décorum d’ouverture et les intentions du nouvel exécutif wallon. Il y a de l’ambition mais une question reste en suspens: comment va-t-il financer cette ambition wallonne chiffrée à 2,5 milliards sur 4 ans? "Il y a du superflu, il y a du gras en Wallonie. On doit oser se remettre en cause dans son efficacité, dans ses départements. Est-ce qu’il faut 180 UPA? Est-ce qu’il y a des services qui font la même chose?"

Pour remédier à ce gras ici et là dans la sphère publique wallonne ou via les subsides qui sont distribués, le gouvernement travaille sur un budget base zéro. La philosophie se résume en une remise à plat de l’ensemble des financements publics et des budgets, avec éventuellement suppression des doublons ou des dépenses obsolètes.

On comprend le principe mais au niveau de l’emploi public, que va-t-il se passer si un département ferme? "L’emploi, c’est ce qu’il faut travailler. Mais cela doit être de l’emploi utile et efficace. Même là où on considère qu’un service n’est plus utile ou peut être exercé par une numérisation, les personnes doivent être formées pour faire autre chose. Il y aura des réorientations mais ce n’est pas pour cela que cette personne devient inemployable."

Affaire à suivre dans les prochains mois.

Les deux sagas wallonnes

L’autre sujet du moment à côté de la saga Nethys – mais on y reviendra plus loin – c’est le photovoltaïque. Que va-t-il se passer dans 4 mois? Les prosumers vont-ils devoir payer ce fameux tarif d’injection? Jean-Luc Crucke sait que son parti joue gros sur ce dossier suite aux promesses faites par le MR sous la précédente législature et pendant la campagne électorale. "Il y a une majorité qui a une déclaration de politique régionale (DPR) qui prévoit certaines choses". Dont le fameux report du tarif prosumer pendant 5 ans. "Il y a un espace de négociation avec le régulateur pendant 4 mois. Je vais continuer à me battre jusqu’au bout pour que la DPR soit respectée et je n’ai pas de raison de croire que cela ne sera pas le cas." Et le ministre d’insister sur le rôle du vice-président libéral dans le dossier. "La famille libérale, avec Willy Borsus à sa tête en Wallonie, continuera à défendre le respect de la DPR. Un accord est un accord et je note que le ministre de l’Énergie (l’Ecolo Philippe Henry, NDLR) travaille le dossier de manière positive."

Encore un rendez-vous à suivre.

Mais on le disait plus haut, l’autre boulet que tire le gouvernement, c’est le dossier Nethys, avec le recours devant la Cour constitutionnelle de l’assureur Intégrale contre le décret gouvernance. Le dossier est délicat car une annulation du décret par la Cour constitutionnelle pourrait mettre en péril certaines décisions prises par le gouvernement dans le dossier Nethys. On glisse au ministre ce petit détail: c’est un libéral – François-Xavier de Donnea – qui préside le conseil d’administration d’Integrale. "Ce n’est pas parce quelqu’un a une affinité politique qu’il doit diriger une société pour un parti. On dirige une société d’abord dans l’intérêt de la société. S’il estime devoir introduire un recours, c’est son droit de le faire. Mais je précise que toutes les affinités politiques sont présentes autour de la table du CA d’Integrale et la décision de laisser le recours a été unanime. Quand on est à la tête d’une entreprise, on défend l’entreprise. Dans un gouvernement, on défend l’intérêt général."

Derrière tout ce fracas qui entoure Nethys et le dossier du photovoltaïque, Jean-Luc Crucke s’estime quand même chanceux. "Nous pouvons compter sur une majorité forte au Parlement wallon pour soutenir la politique de notre gouvernement. Il faut en profiter car ce n’est pas certain qu’on aura encore une majorité des deux tiers la prochaine fois. C’est le moment de prendre les bonnes décisions pour la Wallonie."

La transition est vite faite avec le bourbier fédéral!

Les phrases clés

"Il y a du superflu, il y a du gras en Wallonie. On doit oser se remettre en cause dans son efficacité, dans ses départements."

"Aujourd’hui, la première chose qu’il faut savoir, c’est si les deux grands partis politiques – PS et N-VA  sont capables de travailler ensemble. La réponse est entre les mains du Parti socialiste et de la N-VA."

"Moyennant quelques améliorations sur le plan économique pour les libéraux, la note Magnette permettait d’ouvrir la négociation."

 

Sans croire aux miracles de Noël, le ministre Crucke a ses convictions. "Ce qui rend la chose très difficile aujourd’hui au Fédéral, ce sont les exclusives. À force de dire qu’on ne veut pas travailler avec l’un ou l’autre, on finit par ne plus trouver personne. Que ce type d’exclusive soit mis à l’égard d’un parti d’extrême gauche ou d’extrême droite, c’est normal. Pour le reste, on doit respecter la manière dont l’électeur a éclaté son vote. Tant le MR, le PS ou le cdH ont perdu des parlementaires et donc les élections. Il faudra donc se concilier avec d’autres familles politiques. Chacun doit faire un pas vers l’autre. Il n’y a pas de raison qu’un parti qui n’est pas antidémocratique soit exclu du débat."

Cette théorie remplie de bon sens a évidemment ses exceptions. Ou ses contrariétés, comme les propos de Bart De Wever. Rappelons que le président de la NV-A a multiplié les provocations ces derniers jours. Jean-Luc Crucke affine donc ses pensées sur la théorie du grand amour et de la fin des exclusives. "Ce que j’ai entendu de Monsieur De Wever à l’égard des Wallons, c’est parfaitement inacceptable. Comme Wallon, cela m’a blessé. Pas attristé mais vraiment blessé." Pour les plus distraits, l’homme fort d’Anvers assurait il y a quelques jours qu’il refusait de "prélever des milliards d’euros d’impôts" en Flandre "pour entretenir des électeurs passifs". Bart De Wever a aussi prôné le recours à "un solide dentifrice flamand" pour laver la "bouillie rouge-verte" contenue dans la note de Paul Magnette.

Jean-Luc Crucke poursuit: "Quand je vois un ex-secrétaire d’État (Théo Francken, NDLR) fréquenter des nazillons en Hollande, cela me choque. Penser que nous sommes insensibles à cela, c’est faux. Même si on peut avoir des points de convergence sur le plan social et économique, cela ne tue pas nos valeurs. Cela ne peut pas passer au-dessus de nos valeurs démocratiques. Quand Monsieur De Wever traite les Wallons avec autant d’arrogance et de haine, je me dis que ce n’est pas comme cela qu’on doit faire évoluer les choses demain."

La note Magnette, une bonne base de travail

Cette parenthèse sur les propos de Bart De Wever et les fréquentations de Theo Francken n’est donc pas une simple anecdote. La question est de savoir si cela laissera des traces dans le camp libéral francophone, supposé être le seul allié de la N-VA au sud. "Je suis blessé par les propos de Bart De Wever. Il y a un fond de méchanceté dans les propos de Bart De Wever à l’égard des Wallons. Cette culture du petit mot qui fait mal est juste faite pour ne pas trouver de solution. Il faut ramener de la sérénité dans le débat et c’est le rôle des deux jeunes informateurs, Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens (les nouveaux présidents du MR et du CD&V, NDLR). Aujourd’hui, la première chose qu’il faut savoir, c’est si les deux grands partis politiques – PS et N-VA sont capables de travailler ensemble. La réponse est entre les mains du Parti socialiste et de la N-VA. On sera vite fixé, même si je vois bien qu’un axe arc-en-ciel (sans la NV-A) est plus accessible qu’une bourguignonne (N-VA, socialistes et libéraux)."

Jean-Luc Crucke qualifie d’ailleurs de bonne base la note de l’ancien informateur socialiste Paul Magnette. "C’est une note intéressante. Moyennant quelques améliorations sur le plan économique pour les libéraux, la note Magnette permettait d’ouvrir la négociation. Ce qu’il manquait vraiment à cette note, c’est une majorité stable au Parlement pour pouvoir ouvrir la négociation."

Bref, la balle semble du côté du CD&V.

 

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