L’ancien management de Nethys s'enrichissait via un compte secret

©Anthony Dehez

Ce compte secret a vu transiter des dizaines de millions pour financer les opérations suspectes de l'ancien management de Nethys.

A force d’ouvrir les placards chez Nethys, et de chercher les fraudes éventuelles, les cadavres tombent. Les uns après les autres. Et pour ceux qui croyaient avoir tout vu, ou tout entendu après les rémunérations astronomiques versées à l’ancien trio Stéphane Moreau, Pol Heyse ou Bénédicte Bayer à la tête de l’intercommunale ou les ventes de Win et Elicio pour un euro symbolique, les nouvelles découvertes  interpellent une énième fois! On parle aujourd'hui d’un compte bancaire secret ouvert chez ING et alimenté en toute discrétion par des factures internes, d’une dizaine d’emplois fictifs, de pseudo-consultants, plus toute une série de dépenses somptuaires réalisées entre Saint-Tropez et Las Vegas en passant par Liège et Casablanca. Tout un programme qui fait grimper l’addition!

"Mesurer l’étendue et dresser le constat de tous les faits ou pratiques douteux entre 2017 et 2019."
Mission Forensic de Deloitte

9 millions de transactions bancaires

Ces nouvelles révélations ont été découvertes à la suite d’une mission antifraude confiée par le nouveau management de Nethys au consultant Deloitte en novembre 2019. L’objectif: "mesurer l’étendue et dresser le constat de tous les faits ou pratiques douteux entre 2017 et 2019" dans la galaxie de Nethys et ses filiales, pointe le rapport validé par le conseil d’administration de Nethys ce mardi matin.

"Au sein des 5 sociétés Nethys, Voo, Win, Editions de l’Avenir, Elicio, les opérations atypiques concernent différents types de dépenses pour un montant de 38,7 millions d’euros."
Rapport Forensic de Deloitte

Au total, 9 millions de transactions bancaires ont été passées au crible par les fins limiers de Deloitte en vue d’identifier des paiements frauduleux sur la base des extraits de comptes. Le résultat: "au sein des 5 sociétés Nethys, Voo, Win, Editions de l’Avenir, Elicio, les opérations atypiques concernent différents types de dépenses pour un montant de 38,7 millions d’euros", conclut l’analyse de Deloitte. Si certaines transactions ont pu être justifiées depuis lors, d’autres agissements pourraient encore être découverts à la suite de la même analyse en cours au sein des filiales Intégrale et Liège Airport.

Le classeur oublié dans le bureau

La majorité de ces transactions suspectes ont un point commun: un compte secret ouvert chez ING par l'ex-CEO Stéphane Moreau et l’ancien directeur financier Pol Heyse en 2012. L’histoire fait presque sourire, car la découverte de ce compte secret a été rendue possible grâce à un classeur trouvé dans le bureau d’un ancien manager de Nethys. A l’intérieur, des extraits de compte, des factures payées à des consultants externes.

"Il servait à effectuer l’essentiel des paiements litigieux et était alimenté par l’envoi de factures internes forfaitaires sans détail au département financier."
Rapport Forensic de Deloitte

Piloté par Pol Heyse et Diego Aquilina (ex-administrateur et consultant de Nethys et ex-patron d'Intégrale), "ce compte n’était soumis à aucun contrôle du département financier et était géré par le seul management. Il servait à effectuer l’essentiel des paiements litigieux et était alimenté par l’envoi de factures internes forfaitaires sans détail au département financier", pointe Deloitte.

Sous les radars de PwC

Entre 2017 et 2018, plus de 40 millions ont transité via ce compte sans éveiller le moindre soupçon en interne et sans que PwC, le réviseur de Nethys, s’en inquiète alors qu’il a été appelé à contrôler les factures internes servant à alimenter le compte. Suspecté de négligence par Nethys aujourd’hui, le réviseur PwC sera vraisemblablement appelé à rendre des comptes au nouveau management de Nethys dès janvier. Et à moins qu’une action judiciaire soit lancée suite à ce rapport qui est entre les mains de la justice, une négociation pourrait obliger PwC à rembourser certains frais.

Quand le compte était à sec, le management envoyait en urgence une facture de 500.000 euros au département comptabilité de Nethys pour le renflouer. Le management a même été jusqu’à lever un prêt de 18 millions auprès de sa filiale Intégrale en 2018 afin de financer via ce compte les indemnités de rétention de l’ancien management avant l’entrée en vigueur du décret gouvernance ou celles de leur licenciement avant qu’il ne soit officiellement acté "sans aucune décision du conseil d’administration et sans contrôle du réviseur d’entreprise".

Emplois et consultants fictifs

Chez Nethys, toutes les dépenses suspectes transitaient via le compte d’ING. Outre les 11,2 millions versés aux anciens dirigeants à la veille de l’entrée en vigueur du décret gouvernance et à la veille de leur licenciement, le compte secret a été utilisé pour financer des avocats à des fins privées ou afin de payer des proches pour des missions de consultance "pour lesquelles il n’y a que peu et/ou pas de prestations démontrables ou qui ne correspondent pas à des besoins pour Nethys". Au-delà des consultants, le rapport Forensic de Deloitte a également débusqué 6 emplois fictifs.

La fin des cadavres?

Au final, si ce compte a joué un rôle essentiel dans les faits reprochés aujourd’hui, la nouvelle direction de Nethys en tire une conclusion: "les faits identifiés par Deloitte montrent que des membres de l’ancien management et des proches de celui-ci se sont enrichis à titre personnel au détriment de Nethys. Ces abus de confiance et l’utilisation légère des avoirs de Nethys ont été rendus possibles par l’absence de contrôle interne, et par une culture d’entreprise dans laquelle la transparence et le contrôle des organes de direction ne constituaient pas des principes fondateurs."

La suite de l'histoire du compte secret s’entendra devant les prétoires. La nouvelle direction espère, elle, enfin pouvoir "tourner la page et construire le futur" sur la base de nouveaux fondements... et de solides contrôles!

L'avocat de Stéphane Moreau dément tout compte secret

 L'avocat de l'ancien patron de Nethys, Stéphane Moreau, a fustigé mercredi l'"ineptie" des accusations proférées par la nouvelle direction de la société liégeoise à l'encontre de l'ancienne équipe et démenti l'existence de tout "compte secret", en réponse aux informations diffusées par la presse.

"Les accusations portées ce jour par Nethys (envers l'ancienne direction, ndlr) via un autre consultant, Deloitte, relèvent pour le moins du manque de recherche, pour le pire de la calomnie et de la diffamation avec intention manifeste de nuire sans limite aux personnes clouées au pilori sans retenue", a indiqué l'avocat, Me Adrien Masset, dans un long communiqué. "Tout d'abord, il n'y a évidemment jamais eu aucun compte secret chez Nethys", un groupe actif dans les secteurs de l'énergie et des télécommunications, réplique le conseil de M. Moreau.

Selon Me Masset, "tous les comptes de la société et des filiales étaient bien sûr contrôlés comme il se doit par le directeur financier, par les contrôleurs de gestion et par le réviseur d'entreprises et aucune dépense n'était payée sans justificatif. Le compte évoqué par Deloitte faisait partie intégrante de la comptabilité de Nethys". "Par ailleurs, nul n'ignore qu'il n'existe aucun secret bancaire en Belgique", ajoute l'avocat.

 Selon lui, Nethys "recevra donc un oscar de l'innovation pour avoir inventé une caisse noire... par la gestion d'un compte bancaire auprès d'une des grandes banques belges". "Nous lirons avec intérêt si ce compte a été clôturé et ne sert plus au paiement de dirigeants et d'administrateurs actuellement en place", poursuit Me Masset.
 Il estime que "toute cette agitation créée aujourd'hui et sciemment par (l'actuelle direction de) Nethys autour de PV de roulage ou autres pseudo comptes secrets, n'est qu'un écran de fumée destiné à masquer les résultats catastrophiques de la gestion actuelle et l'abandon de tout projet réel de développement industriel pour la région liégeoise".
L'avocat cite en exemple "la vente des groupes de presse belge (L'Avenir et Moustique) pour quasi-rien, voire moins que rien" et "la débâcle de la compagnie d'assurances Intégrale dont la valeur était estimée en octobre 2019 à quelque 440 millions d'euros (...) et qui va maintenant être cédée pour l'euro symbolique... au mieux... vu l'absence de décision, de vision et vu l'annulation du plan industriel initialement prévu par le précédent conseil d'administration de Nethys".

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