carte blanche

L'appel tardif et mal cadré de la Wallonie à la co-création

Entrepreneur et auteur

Durant quelques semaines, à travers la plate-forme à idées “MaWallonie.be”, les citoyens wallons sont invités à soumettre leurs idées autour de 6 grandes thématiques. Bonne chance toutefois pour faire le tri et tirer quelque chose de consistant pour une stratégie de transformation et de mise en oeuvre à dix ans.

Quel est le point commun entre la pâte à tartiner au Speculoos de Lotus, la boîte «Fusée Saturn» de Lego ou l’un des prototypes de drone de livraison du transporteur DHL? Tous ces produits sont nés dans l’esprit de personnes extérieures aux entreprises qui aujourd’hui fabriquent ou commercialisent ces produits, dans le cadre de plate-forme d’innovation ouverte.

Jean-Yves Huwart. ©doc

L’innovation ouverte peut s’opérer sous beaucoup de formes: crowdsourcing, co-design, co-création... Ces termes sont tous devenus très populaires ces dix dernières années. Ils reposent sur le vieux principe voulant que beaucoup de têtes rassemblent plus d’idées qu’une seule. Amener des propositions de l’extérieur est par ailleurs l’occasion d’apporter des regards inédits et d’ébranler les tabous mentaux qu’inconsciemment nous entretenons souvent tous.

Cependant, pour être honnête, Lotus, Lego, les exemples iconiques tels que ceux-là sont plus souvent l’exception que la règle. Si beaucoup d’entreprises et d’organisations ont mis en place des plates-formes en ligne pour collecter des idées, ces dernières débouchent rarement sur des transformations radicales. En fait, ces initiatives sont régulièrement teintées d’arrière-pensées marketing et d’objectifs de communication. Le décor à l’arrière est vide. 

Il est vrai que déposer une idée à la cantonade sur un site internet sans être associé ensuite au suivi n’est jamais rien d’autre que la version numérique de la bouteille jetée à la mer. Dans les années 80-90, divers travaux universitaires avaient ainsi identifié la limite du principe de la boîte à idées dont s’étaient emparées alors de nombreuses entreprises. Les participants motivés se démotivent rapidement faute de retour ou de commentaire sur leur proposition.

"L’idée n’est rien sans un processus d’élaboration, de test et de mise en oeuvre. Elle ne prend de la valeur qu’une fois insérée dans une démarche d’innovation."
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

Pour rappel, une idée n’est qu’un objet intellectuel. L’idée n’est rien sans un processus d’élaboration, de test et de mise en oeuvre. Elle ne prend de la valeur qu’une fois insérée dans une démarche d’innovation, qui en apporte la réalisation. 

Il convient d’ailleurs, à ce titre, de ne pas confondre les notions de co-création (inventer une solution pour un problème) et d’open source (environnement de partage d’information et de collaboration).

Vacarme et frustrations

Le concept de plate-forme à idées n’a pourtant pas échappé au monde politique. 

Comment ne pas y voir la panacée? 

Le citoyen se plaint de ne pas être associé aux décisions et de n’être consulté qu’une fois tous les cinq ans. Voici l’occasion de le laisser s’exprimer et de prendre ses responsabilités. Le citoyen se voit doté de la capacité de “co-créer” les politiques. 

Oui. Sauf que... comme rappelé plus haut, les dynamiques d’innovation sont beaucoup plus complexes que rédiger une idée dans la fenêtre d’un site internet. L’innovation consomme de l’énergie, du temps, de l’échange et de l’émotion. 

Dans les mondes culturels, économiques ou politiques, la co-création ne s’improvise pas. Elle requiert de la méthode, de la contrainte ainsi que la concentration sur la résolution d’une question ou d’un problème bien identifié, en connaissance de cause. Faute d’aborder les choses dans un cadre précis, le résultat revient à générer une sorte de brouhaha sans contours clairs.

Au surplus, ce vacarme génère la frustration de ceux qui ont participé à l’appel à idées. Il suffit de regarder en France le rabotage des conclusions de la Convention citoyenne, la consultation populaire lancée par Paris à la suite du mouvement des Gilets jaunes, dont beaucoup se demandent ce qu’il reste aujourd’hui si ce n’est une grande illusion. La  cause ? Un cadre préalable à la discussion sans doute mal déterminé, car ne fixant pas suffisamment la ligne des contraintes…

"L'initiative “MaWallonie.be” donne l’impression solide que les membres du gouvernement wallon n’ont aucune idée de ce qu’il convient de faire et de mettre en oeuvre."
Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

La Belgique n’échappe pas au phénomène. 

Nous voilà aujourd’hui avec la plate-forme à idées “MaWallonie.be annoncée cette semaine par le gouvernement wallon dans le contexte de la préparation du plan de relance wallon “Get Up Wallonia”. Pour mémoire, “Get Up Wallonia”, attendu depuis des mois, est censé succéder au plan Marshall. 

La plate-forme «MaWallonie.be» a pour objectif, explique le site internet, de  «construire ensemble la Wallonie d’après la pandémie de la Covid-19. Une Wallonie prospère, généreuse, où il fait bon vivre».

Une saveur de démission

Durant quelques semaines, les citoyens wallons sont ainsi invités à soumettre leurs idées autour de 6 grandes thématiques. Échantillon : “Comment créer un cadre de vie durable en Wallonie?”, “Comment faire de la Wallonie une terre de prospérité?”... Sans surprise, vu l’amplitude du problème posé, les propositions partent dans autant de directions que la généralité des questions posées le permet. Exemples de réponses déjà visibles sur le site internet: “Faire un brainstorming”, “Devenir leader mondial des batteries”, “Créer un parc d’attractions sur la BD”...  

Qui sait si une pâte à tartiner au Speculoos ne sortira pas de ce remue-méninges ? Pourquoi pas, après tout?

Cependant, bonne chance pour faire le tri et tirer quelque chose de consistant pour une stratégie de transformation et de mise en oeuvre à dix ans. 

Plus inquiétant, alors que le plan de relance économique de la Wallonie est attendu depuis des mois, cette initiative donne l’impression solide que les membres du gouvernement wallon n’ont aucune idée de ce qu’il convient de faire et de mettre en oeuvre. De ce point de vue, cet appel tardif à la co-création semble aussi avoir une saveur de démission quant à l’ampleur de la tâche à accomplir...

Jean-Yves Huwart
Entrepreneur et auteur

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