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analyse

La dette wallonne suspendue à l’agenda de la BCE

©Belgaimage

La dette wallonne pointe à 31 milliards d'euros. Une envolée des taux d'intérêt ou un changement de politique au sein de la BCE risque de rendre la situation très vite insoutenable.

Le sujet appelle à une double question: la Wallonie maîtrise-t-elle l’évolution de sa dette et sera-t-elle capable, demain, d’en supporter la charge d’intérêt? La réponse nécessite un peu de nuance, d’autant que la Région wallonne n’a pas toutes les clés en main.

Les déficits budgétaires du passé

Dans ce dossier, le mieux est de partir de la situation. Que pèse la dette wallonne? On trouve la réponse dans le dernier rapport de la Cour des comptes, rendu public le 30 juin 2021. "La dette directe de la Région wallonne est passée de 7,9 milliards d'euros au 31 décembre 2015 à 17,4 milliards au 31 décembre 2020, soit une augmentation de 120% au cours de cette période. Elle résulte principalement des déficits budgétaires récurrents de ces dernières années."

Parmi les explications données par la Cour, le rapport pointe un emballement du côté des dépenses publiques.

"La dette directe de la Région wallonne est passée de 7,9 milliards au 31 décembre 2015 à 17,4 milliards au 31 décembre 2020, soit une augmentation de +120% au cours de cette période. "
Cour des comptes
Juin 2021

"Entre 2015 et 2020, la croissance des dépenses atteint 26,6 % alors que celle des recettes est limitée à 4,4%." Et la période covid où les pouvoirs publics ont délié le cordon de la bourse – de manière justifiée – n’a fait qu’accentuer une tendance qui se dégrade depuis 2015. "Au cours de la période 2020‐2021, caractérisée par le contexte de la crise sanitaire, les dépenses afficheraient, selon les prévisions, une hausse de 13,6 % au cours de la période 2020‐2021, alors que les recettes n’évolueraient que de 7,6 %. Les recettes seraient inférieures aux dépenses pour un montant de 4,6 milliards d’euros en 2021, à comparer à celui de 3,3 milliards d’euros en 2020 et de 0,6 milliard d’euros en 2015. Cet écart a pour conséquence une aggravation du déficit budgétaire et une augmentation corrélative de la dette directe."

+ 120%
POUR LA DETTE DIRECTE DE LA WALLONIE EN 5 ANS
La dette directe de la Région wallonne est passée de 7,9 milliards au 31 décembre 2015 à 17,4 milliards au 31 décembre 2020, soit une augmentation de +120 % au cours de cette période. La dette globale devrait elle dépasser les 31 milliards cette année.

31 milliards fin 2021

Pour enfoncer le compteur, la Cour des comptes intègre la dette indirecte dans l’addition. Il s’agit en fait de la dette logée notamment dans les unités d’administration publiques de la Wallonie et qui, avec la dette directe, donne la dette consolidée de la Région. "Fin 2020, elle s’élevait à 27,7 milliards d’euros selon l’ICN. En 2020, la dette brute consolidée s’est accrue de 4.573 millions d’euros."

Et toujours selon la Cour des comptes, "le montant de la dette consolidée de la Région pourrait dès lors atteindre 31,3 milliards d’euros fin 2021 contre 27,7 milliards à la fin 2020, ce qui représente une croissance de l’ordre de 12,7 %."

Regard braqué sur les taux

Est-ce grave, docteur? Tout est une question de soutenabilité de la dette. Par chance, les taux d’intérêt extrêmement bas aujourd’hui jouent en faveur de la Wallonie. Malgré l’emballement de la dette, la charge annuelle de l’emprunt est ainsi restée relativement stable en passant de 683 millions en 2016 à 651 millions en 2021. Le revers de la médaille est que la Région n’a pas forcément bénéficié des taux bas pour diminuer cette même charge de l’emprunt.

"La question de la soutenabilité de la dette doit aussi s’étudier par rapport au niveau futur des taux. Si un jour les taux remontent, on sera coincé."
Philippe Ledent
Économiste en chef à la banque ING

Mais pour Philippe Ledent, économiste en chef à la banque ING, il y a lieu de se méfier. "La question de la soutenabilité de la dette doit aussi s’étudier par rapport au niveau futur des taux. Nous sommes face à une dette qui se rembourse par emprunt. Si un jour les taux remontent, on sera coincé." Un risque que pointe également la Cour des comptes.

Pour l’économiste, la Wallonie doit particulièrement se méfier d’un scénario qui serait basé sur un retour à la normale avec une hausse de la croissance et de l’inflation et une hausse des taux. "Cela représenterait la situation la plus challenging pour la Région wallonne. Pour y remédier, il faudrait une dynamique économique plus importante que la hausse des taux d’intérêt." À l’opposé, un scénario à la japonaise où inflation et croissance ne reviennent pas, et avec une banque centrale qui continue à acheter de la dette publique, serait un scénario plus avantageux pour des entités fragiles comme la Région wallonne. "C’est la grande question de 2022. Vers où iront les règles budgétaires européennes? La BCE continuera-t-elle ses achats? C’est en fait la BCE qui va déterminer si la dette wallonne sera intenable ou non. Mais il faut rester pragmatique. Politiquement, l’austérité budgétaire est du passé. C’est un constat. Tous les plans de relance plaident pour une hausse des investissements publics."

"Le problème de la dette wallonne ne vient pas du covid mais du passé. Lorsqu’il était possible de faire un effort, rien n’a été fait."
Jean-Luc Crucke (MR)
Ministre en charge des Finances

Pour le député cdH André Antoine, ancien grand argentier de la Wallonie, la situation est inquiétante. "En 2024, la dette directe et indirecte de la Wallonie atteindra 39 milliards, cela représentera 300% des recettes. Or, ce niveau d’endettement se contracte dans la plus grande indifférence. Il est temps que la Région ait une attitude responsable entre ses dépenses utiles et futiles. Le gouvernement fait le pari qu’il va sortir des soins intensifs grâce à son plan de relance et la création de richesse qui suivra. C’est un pari terrible, car ce plan devra donner des résultats rapides et avoir des effets systémiques sur l’économie wallonne".

Indirectement pointé du doigt par son prédécesseur, le libéral Jean-Luc Crucke, ministre en charge des finances wallonnes, fustige les manquements du passé. "Le problème de la dette wallonne ne vient pas du covid mais du passé. Lorsqu’il était possible de faire un effort, rien n’a été fait." Quant à l’avenir, tout en assurant du caractère maîtrisé de la dette, le ministre ne cache pas qu’"il faudra dessiner une trajectoire de remboursement pour les dettes contractées pendant la crise du covid et celles liées au financement du plan de relance".

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