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analyse

La gestion des inondations a-t-elle été à la hauteur?

Les barrages, et plus particulièrement celui d'Eupen, ont-ils été correctement gérés? Le doute demeure. ©BELGA

Alors que de lourdes interrogations se posent sur la gestion des inondations, le Service public de Wallonie est sorti de son silence, vendredi, éclairant plusieurs épisodes restés dans l’ombre. Reconstitution.

Tous les doutes ne sont pas levés face aux inondations catastrophiques qui ont frappé une partie importante du pays, et en particulier la région liégeoise, les 14 et 15 juillet derniers. L'Institut royal météorologique (IRM) n'a déclenché l'alerte rouge que le mercredi 15: on peut se demander s'il n'a pas été trop timoré et empêtré dans ses règles internes. Un énorme doute demeure aussi sur la gestion du risque lié aux barrages, et en particulier à celui d'Eupen. Enfin, le flou subsiste sur la fluidité de la communication entre les échelons supérieurs et les communes: plusieurs bourgmestres affirment avoir agi de leur propre initiative, faute d'avoir reçu des instructions de la province de Liège.

Mais les précisions apportées vendredi par le Service public de Wallonie (SPW), qui gère les voies hydrauliques et les barrages, permettent de se faire déjà une meilleure idée de la manière dont ces inondations exceptionnelles ont été gérées.

Vendredi 9 juillet.

L’Efas, l’organisme européen mis sur pied pour sonner l’alerte en cas de risque d’inondations, se met en branle. Mais ses premiers avertissements portent sur le Rhin, avec des inondations extrêmes susceptibles de toucher la Suisse et l’Allemagne.

Dimanche 11 juillet.

Les prévisions de l’Efas indiquent aussi un risque élevé d’inondations affectant la Belgique.

Sur 4 stations météo, Jalhay, Spa, Mont-Rigi et Neu-Hattlich, l'écart entre les prévisions de l'IRM et la pluie réellement tombée est énorme.

Lundi 12 juillet.

11h27. Le SPW reçoit une première notification de l’Efas concernant la Wallonie: elle porte sur le bassin de l’Ourthe. Une communication qui est encore informelle, vu le niveau d’incertitude.

12h14. L’IRM déclenche l’alerte jaune sur tout le pays, évoquant des précipitations possibles de 50 à 100 mm en 48 heures sur l’est du pays et de 80 à 130 mm au sud du sillon Sambre-et-Meuse, voire 150 mm très localement. David Dehenauw, chef du service prévisions du temps à l’IRM, se base sur les modèles français et allemands, qui prévoyaient des cumuls de précipitations de 100 à 150 mm en province de Liège. En milieu de matinée, les prévisions de l’ECMWF, le modèle européen qu’il décrit comme "le meilleur du monde", tombent. Elles sont particulièrement alarmistes, prévoyant 150 à 200 mm cumulés dans les prochains jours autour de Verviers. Une information qui, si elle était parvenue alors au SPW, aurait vraisemblablement modifié sa stratégie de gestion des barrages. Mais David Dehenauw affirme qu’il lui était impossible d’émettre autre chose qu’une alerte jaune, puisque les règles de l’IRM prévoient que le code orange ne peut être déclenché que 24 heures avant l’événement. Et il souligne que la sous-estimation effectuée à ce moment ne concerne que 4 des 180 stations météo. Mais l’écart est énorme, puisqu’en réalité, il va tomber dans les jours qui suivent 271,5 mm à Jalhay, 217 mm à Spa, 192 mm au Mont-Rigi et 189 mm à Neu-Hattlich.

"Si les services qui gèrent les voies hydrauliques avaient su l'ampleur de la pluie et sa densité, il y aurait eu forcément d'autres initiatives prises."
Philippe Henry
Ministre de la Mobilité et des Infrastructures

Si le job de l’IRM, c’est de prévoir la météo et non les inondations, ses prévisions servent de base aux calculs de la direction des voies hydrauliques, même si celle-ci dispose de ses propres stations météo. Pourquoi la direction des voies hydrauliques n’a-t-elle pas procédé, en début de semaine dernière, à des lâchers préventifs sur le barrage d’Eupen pour éviter sa saturation? Parce que cela aurait noyé Eupen-Bas et que les quantités de pluies alors prévues par l’IRM pouvaient théoriquement être absorbées par le barrage. "Si les services qui gèrent les voies hydrauliques avaient su, une semaine avant, l’ampleur de la pluie et sa densité, il y aurait eu forcément d’autres initiatives prises. Mais c’était impossible à savoir", répond le ministre wallon de la Mobilité et des Infrastructures Philippe Henry (Ecolo) dans l’interview qu’il nous a accordée.

14h38. Vu la notification de l’Efas et les prévisions de l’IRM, le SPW transmet au Centre régional de crise de la Wallonie (CRC-W) un avertissement, avec risque de précipitations intenses pouvant provoquer des dégâts locaux ainsi qu’un risque significatif de débordement des cours d’eau pour les prochains jours. Une alerte que le centre de crise répercute aux autorités à 15h14, affirme le SPW.

Mardi 13 juillet.

7h48. L’Efas élève le degré de certitude de sa prévision: il y a 69% de risque que l’on dépasse le niveau de crue rencontré une fois tous les 5 ans, et 51% qu’on dépasse une période de retour de 20 ans. À 8h17, le SPW réitère son alerte au centre de crise.

L’IRM reste en alerte jaune, alors que les prévisions du modèle ECMWF se sont encore dégradées, annonçant 231 mm cumulés autour de Verviers. "Ces prévisions du modèle déterministe, on les compare au modèle ensembliste, qui consiste à générer 51 prévisions différentes, en modifiant très légèrement les observations", explique David Dehenauw. "Et le modèle ensembliste ne confirmait pas le modèle déterministe. Je n’avais donc pas, à ce moment-là, les éléments pour passer à l’orange." Des éléments qui arriveront plus tard dans la matinée.

11h26. Nouvelle notification de l’Efas au SPW, qui annonce un risque élevé de crues rapides sur 15% du territoire et un risque modéré sur 28% du territoire.

13h44. L’IRM, qui a entretemps reçu de nouveaux éléments, passe en code orange sur les provinces de Liège, Namur et Luxembourg, avec des cumuls de précipitations sur trois jours annoncés de 80 à 150 mm sur la province de Lièges, mais avec des "disparités spatiales". David Dehenauw, qui est aussi M. Météo sur Radio 2 et VTM, déconseille fortement de se rendre dans le sud du pays.

Mardi soir, il ne déclenche toujours pas l’alerte rouge. "Il faut pour cela plus de 100 mm en 24 heures, or mardi soir, les modèles n’étaient pas d’accord sur les provinces où l’on allait dépasser ce seuil. En outre, on était plus de 12 heures avant l’événement."

Mais durant la nuit, des précipitations importantes s’abattent sur tout le bassin de la Vesdre, dont Verviers. Le centre de Thimister est inondé. Le niveau de la Vesdre et de ses affluents augmente à une vitesse impressionnante.

L'IRM ne déclenche l'alerte rouge que le mercredi 14 juillet à 9h11.

Mercredi 14 juillet.

6h04. Le SPW déclenche une alerte rouge "inondations" pour l’ensemble du bassin de la Vesdre. Une alerte transférée par le CRC-W aux autorités locales et aux zones de secours à 6h22, affirme le SPW dans son communiqué diffusé vendredi. "Les notifications Efas ont donc bien été intégrées dans l’ensemble des processus d’alerte. Et le CRC-W a lui-même transmis dans les meilleurs délais plusieurs messages d’alerte par email et par SMS (via Be-Alert) aux zones de secours, aux communes et aux gouverneurs concernés ainsi qu’au centre national de crise et à la Société wallonne des eaux", explique-t-il. Des messages qui auraient notamment été doublés d’un appel téléphonique auprès des zones de secours et des gouverneurs.

9h11. "J’ai déclenché au nom de l’IRM une alerte rouge pour la province de Liège", annonce David Dehenauw sur Twitter. Une alerte rouge qui sera postée sur le site de l’IRM quelques minutes plus tard. 

Pendant ce temps, sur le terrain, les dégâts prennent de l’ampleur. Et le barrage d’Eupen, qui régule la Vesdre, arrive progressivement à saturation. Dans un premier temps, il relâche 5 mètres cubes par seconde, le temps de permettre l’évacuation des zones concernées, des lâchers qui vont petit à petit augmenter.

14h. Le centre de crise de la province de Liège communique un arrêté de police, ordonnant l’évacuation préventive des trois communes d'Eupen, Baelen et Limbourg, situées respectivement à 6 km, 11 km et 13 km du barrage d’Eupen. Un arrêté qui fait suite à la décision de délester l'excédent d'eau au barrage d'Eupen.

"Ce n'est pas un arrêté de police de la province qui nous a convaincu d'agir, mais un pompier venu physiquement dans nos locaux."
Hervé Bechoux
Chef de cabinet du bourgmestre de Chaudfontaine

14h16. La commune de Limbourg, déjà très affectée par la pluie tombée dans la nuit de mardi à mercredi, publie un message sur les réseaux sociaux, où elle se réfère à l’arrêté de police de la province. Dans sa publication, la commune précise qu’un certain nombre de rues doivent "obligatoirement être évacuées avant ce mercredi à 17h00".

Au même moment, la commune de Chaudfontaine décide d’évacuer certaines rues situées sur les bords de la Vesdre, suite à l’alerte d’un pompier auprès des conseillers communaux. "Ce n’est pas un arrêté de police de la province de Liège qui nous a convaincus d’agir, mais un pompier venu physiquement dans les locaux de la commune. Il nous a exhortés d’activer le plan d’évacuation de certaines zones au bord de la Vesdre", indique Hervé Bechoux, chef de cabinet du bourgmestre de Chaudfontaine. Il n’exclut cependant pas que certains services communaux aient été en contact avec le centre de crise de la province de Liège. "En ce qui nous concerne, nous avons réagi après la venue de ce pompier. Certaines rues étaient déjà inondées quand nous avons commencé les évacuations", précise-t-il.

14h30. À Trooz, des habitations situées sur les rives de la Vesdre sont déjà sous les eaux. Le bourgmestre Fabian Beltran explique n'avoir reçu à ce moment-là ni ordre d’évacuation, ni alerte sur l’état de la crue, alors que la phase provinciale de gestion de crise est activée depuis 9h30 ce matin-là. "Personne ne nous a avertis que les intempéries allaient provoquer des inondations aussi importantes. Il faut dire que nous avions déjà subi des coupures de courant dans la nuit de mardi à mercredi. Notre réseau était très affecté. L’information ne nous est peut-être pas parvenue. En tout cas, si nous avions reçu l’instruction d’évacuer de manière préventive, il est évident que nous l’aurions fait." Finalement, à Trooz, 600 à 800 personnes seront évacuées, essentiellement durant la nuit de mercredi à jeudi, grâce à l'intervention de l'armée notamment.

Plus tôt dans l'après-midi, la commune de Verviers indiquait sur son site internet que "Verviers ne devrait pas être impactée de manière significative".

14h44. Une nouvelle notification de l’Efas étend le risque de "crue rapide" à la province de Namur. Mais les bassins des provinces de Liège, Namur et Luxembourg, sont alors tous en phase d’alerte ou de préalerte. Le SPW ne procède donc à aucune action spécifique. Un SPW qui souligne qu'aucune notification n'a été envoyée par l'Efas pour la Meuse en Wallonie, alors que le débit enregistré l'aurait justifié.

15h26. La commune de Baelen annonce à son tour via les réseaux sociaux que les habitants de certaines rues bordant la Vesdre doivent "être évacués avant 17h00", en se référant à l’arrêté de police de la province de Liège.

17h30. Suite à la dégradation de la situation météorologique, la bourgmestre faisant fonction de Verviers, Sophie Lambert, intervient sur la chaîne YouTube de la ville. Elle indique que les services communaux ont "été prévenus" que des pluies importantes allaient s’abattre sur Verviers, ajoutant que l'évacuation de certaines personnes serait envisagée "quand la situation sera très problématique". Plus tôt dans l’après-midi, la commune de Verviers avait indiqué sur son son site internet avoir été avertie par la province du délestage de l’excédent d’eau du barrage d’Eupen. La commune affirmait alors que "Verviers ne devrait pas être impactée de manière significative". Les évacuations n'auront lieu qu'en fin d’après-midi à Verviers, quand l’eau sera déjà montée.

23h00. Le barrage d’Eupen relâche 45 mètres cubes par seconde. Mais il est désormais complètement plein: toute l’eau supplémentaire qui arrive en amont va devoir être relâchée pour éviter la rupture. Au plus fort de la crise, il relâchera jusqu’à 150 mètres cubes par seconde, semble-t-il.

Jeudi 15 juillet.

2h30 du matin. À la beurrerie Corman, installée au bord de la Vesdre, le garde Securitas voit arriver une énorme vague depuis la Vesdre. Une deuxième vague frappera à 3h30. Un véritable "tsunami", selon l’entreprise.

"La situation se dégrade, et je n'attends pas l'ordre de la province pour agir. Nous donnons l'ordre d'évacuer."
Christine Defreigne
Bourgmestre faisant fonction de Liège

Le gestion du risque a-t-elle été adéquate? L’eau n’aurait-elle pas pu être relâchée plus graduellement? Les gestionnaires du barrage n’auraient-il pas dû disposer de plus de marge afin de pouvoir faire face à des précipitations plus abondantes qu’attendu? Le doute demeure. Le ministre Henry a d’ailleurs décidé de commander, à très brève échéance, une analyse indépendante sur la gestion des voies hydrauliques. Un bureau d’études devrait être mandaté dans les prochains jours, afin de disposer des conclusions dès la fin de l’été.

14h45. Via Twitter, la bourgmestre faisant fonction de Liège, Christine Defraigne, demande aux habitants vivant sur les bords de la Meuse et de l’Ourthe d’évacuer s’ils peuvent encore le faire. "Quand je rentre en fonction jeudi matin, je sécurise la ville. L’après-midi, la situation se dégrade, et je n’attends pas l’ordre de la province pour agir. Avec les conseillers de police, nous décidons alors de donner l’ordre d’évacuer", confie-t-elle. Un ordre très tardif pour le quartier d'Angleur, bordé par la Meuse et l'Ourthe, et inondé depuis la veille, ainsi que pour celui de Chênée, affecté dès le matin du 15 juillet.

Finalement, le pire sera tout de même évité à Liège, le canal Albert ayant absorbé une partie du trop-plein de la Meuse, qui menaçait le centre-ville.

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