carte blanche

La startup-sphère wallonne souffre de tous les maux belges

Associé-fondateur du Cabinet Valoro

A priori, on peut s’émerveiller. Avant de constater l’incohérence entre l’émerveillement et les performances. Et puis, s’interroger sur l’envenimation de l’écosystème de l’accompagnement entrepreneurial.

Sur le papier, nous sommes très bien dotés. Nous avons tout ce dont nous avons besoin en matière de structures d’appui, à la création, au financement et à la formation, ajoutons les clusters, les Interfaces université-entreprise et divers réseaux formels et informels d’investisseurs et d’intermédiaires spécialisés, sans oublier les médias dédiés exclusivement au secteur numérique.

La part des nouvelles entreprises dans le total des entreprises actives dans le numérique, en Belgique est le plus fluet des pays de l’Union européenne: il avoisine les 3,5%.

En Belgique, les porteurs de projet du numérique sont comme "Alice au pays des merveilles"! Nous jouissons dans notre Royaume de toute la panoplie des structures d’accompagnement (incubateurs, accélérateurs, etc.) existantes aux États-Unis ou en Israël, mais avec, proportionnellement, beaucoup plus d’argent public injecté directement  (subsides, aides, subventions, primes…) dans la startup sphère. Pourtant, les performances de notre écosystème sont, toutes proportions gardées, nettement moins bonnes qu’aux États-Unis ou qu’en Israël (pays pourtant plus petit, moins peuplé et moins riche que la Belgique).

Carl-Alexandre Robyn, startupologue, fondateur du Cabinet VALORO (ingénierie capitalistique et financière pour startups) ©doc rv

Bref, nous avons tous les ingrédients de la recette, mais nous ne savons pas  faire. Quels que soient les critères de comparaison pris en considération (taux de création d’entreprise, taux de mortalité d’entreprise, taux de financements réussis, etc.), la Belgique reste en queue de peloton européen. Ainsi, la part des nouvelles entreprises dans le total des entreprises actives dans le numérique, en Belgique est le plus fluet des pays de l’Union européenne: il avoisine les 3,5% (9,5% en France, 10,5% aux Pays-Bas, 7,8% étant la moyenne européenne (Source : chiffres Eurostat 2018).

Déferlante de "startups à la con"

Comment expliquer ce gâchis? Deux raisons endémiques dans notre Royaume: trop d’argent public et trop peu de gouvernance!

Un fléau négligé: le tsunami de subsides publics et son corollaire la prolifération des structures et des formes d’accompagnement engendrent une déferlante de "startups à la con" qui usent les nerfs et/ou épuisent d’ennui les investisseurs aguerris ("bore-out" des business angels).

Songeons aux week-ends marathons  durant lesquels les étudiants se réunissent pour travailler non-stop à des projets de startups et échanger avec des "pros": ces hackathons sont en fait des  mitrailleuses à "bullshit startups".

L’establishment de la startup sphère est adepte de la "théorie du ruissellement" qui suppose benoîtement que l’injection massive de fonds publics alimente la startup sphère numérique. On irrigue l’écosystème du soutien à la création d’entreprise, ça le dynamise et tout le monde y gagne? Bien sûr que non!

Le financement public abondant est autant un bienfait qu’un handicap. Il implique des mandataires publics (il est naturel que des élus veuillent vérifier l’utilisation de l’argent des contribuables), et donc des nominations politiques à la tête des structures de soutien entrepreneurial. Les nominés ne sont pas, ou alors exceptionnellement, les meilleurs postulants et leur médiocrité déteint sur la gestion de ces structures (organisation, mission, recrutement…). Songeons, par exemple, au "parachutage" de Jean-Michel Javaux (ancien co-président d’Ecolo, licencié en sciences politiques) à la tête d’un Invest régional majeur, Noshaq, très impliqué dans le numérique liégeois).

Donc, ne nous étonnons pas si le cancer de la politisation de notre écosystème rend ses structures peu méritantes: les inusables référents qui paradent dans les médias ne sont pas des leaders à l’enthousiasme communicatif, ils ne brillent pas non plus par leur originalité, ce sont parfois de bons gestionnaires administratifs et financiers de la structure qui les emploie, mais possèdent-ils les aptitudes utiles pour porter au firmament la startup sphère numérique wallonne?

Dans les coteries belges de l’accompagnement entrepreneurial, il est hors de question de s’inspirer de leurs homologues autrichiennes, allemandes et suisses où la moitié des subsides publics accordés sont obligatoirement liés à des critères de résultats.

Trop de barons tuent la gouvernance

Nos structures d’appui entrepreneurial ne manquent pas d’autonomie ce qui engendre de manière endémique des "baronnies", des coteries, des prés carrés (ardemment défendus), et concomitamment, empêche toute vision d’ensemble et surtout toute gouvernance globale de l’écosystème d’accompagnement entrepreneurial. L’Agence du Numérique a un rôle de conseil, de guide, elle excelle dans les suggestions, mais n’a aucun pouvoir réel de contrôle et encore moins de sanctions vis-à-vis de la communauté polymorphe des acteurs du numérique, car sinon elle irait directement au clash politique avec les "barons" récalcitrants.

Trop peu de contrôle des autorités de tutelle et peu ou pas de culture du résultat: c’est le cocktail idoine pour que l’écosystème de l’accompagnement entrepreneurial ne soit pas suffisamment compétitif à l’aune internationale. C’est d’ailleurs un paradoxe de la startup sphère belge, les acteurs chargés d’inculquer l’esprit d’entreprise (et son corollaire, l’esprit de compétition) n’ont pas la culture du résultat.

Dans les coteries belges de l’accompagnement entrepreneurial, il est hors de question de s’inspirer de leurs homologues autrichiennes, allemandes et suisses où la moitié des subsides publics accordés sont obligatoirement liés à des critères de résultats (création, pérennité, mortalité, levées de fonds réussies…).

Les pouvoirs subsidiants (Europe, Fédéral, Régions, provinces…) n’imposent aucun audit externe objectif, ils se contentent de recevoir (pas forcément de lire, faute de ressources humaines) des rapports annuels d’activité, souvent des dithyrambes d’autosatisfaction.

Chez nous, les dirigeants des structures de soutien aux entreprises sont indéboulonnables!

Trop peu de sang neuf

À quelques exceptions près,le système tourne en vase clos: depuis de longues années, on prend les mêmes et on recommence; les mêmes postulants (au Conseil d’administration et à la direction) dès qu’une nouvelle structure publique voit le jour; les mêmes conférenciers; les mêmes référents; interviewés par les mêmes journalistes; aux mêmes périodes de l’année; sur les mêmes thématiques…

Il y a un autre handicap qui nous distingue défavorablement des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël, chez nous les dirigeants des structures de soutien aux entreprises sont indéboulonnables!

Plusieurs hauts dirigeants sont en poste pendant des décennies et accumulent les rôles d’administrateur dans toutes les organisations clés: par exemple, les rôles, fonctions et rémunérations de l’incontournable Jean-Pierre di Bartolomeo aux manettes depuis 25 ans, notamment de la structure faîtière de toute la manne publique wallonne destinée aux entreprises (Sowalfin). Ou l’ancien président de la SRIBà Bruxelles, Serge Vilain, resté en poste pendant 28 ans. Trop de pouvoir, trop concentré, depuis trop longtemps. Avec de telles habitudes, il est difficile de faire émerger un vent nouveau.

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