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reportage

Intempéries: "Le combat avec les assureurs, ça va être galère..."

Le zoning de Prayon à Trooz a été totalement dévasté et sert de zones tampons pour les débris récoltés dans la commune. ©Nicolas Becquet

Le zoning de Prayon à Trooz est totalement dévasté. Des PME et de plus grandes entreprises y pansent leurs plaies et s'interrogent pour l'avenir

Hasard des circonstances, au moment même où l'on arrive à Trooz, une pub passe à la radio annonçant des soldes fracassantes chez Château Prayon, un magasin de meubles qui marque l'entrée du village en bordure de Vesdre. Le magasin était pourtant encore fermé en fin de semaine dernière et dans la cour de l'imposant immeuble de brique rouge qui borde la grand-rue du bourg, les employés s'activent encore pour nettoyer à grandes eaux, avec la ferme intention de rouvrir dès le début de cette semaine.

Inondations à Trooz, le zoning de Prayon vu du ciel

Le zoning de Prayon longe la Vesdre sur une dizaine d'hectares, juste à l'entrée de Trooz. Totalement ravagé par la puissance des eaux, le site sert encore de zone tampon pour le convoyage des déchets et des gravats. Dans un vacarme infernal, le ballet des camions, des bulldozers et des grues est incessant, soulevant poussière et odeurs. La plupart des entreprises établies sur le site sont évidemment encore à l'arrêt.

"La réouverture des commerces et la réparation du pont sur la Vesdre, c'est la priorité. C'est ça qui permettra de restaurer le tissu social dans la commune."
Isabelle Juprelle
Échevine des Affaires économiques de Trooz

Totalement occupé, le site compte une petite vingtaine d'entreprises de tailles très différentes qui drainent 91 emplois directs. Selon Leodica, l'outil statistique de l'intercommunale liégeoise d'implantation économique, huit de ces entreprises sont considérées comme structurantes pour la région, par l'activité et l'emploi direct et indirect qu'elles génèrent. C'est le cas notamment de Magotteaux, le plus gros acteur du zoning, qui y dispose d'une importante usine de fabrication de concasseurs.

Dans le zoning de Prayon, l'heure est au constat des dégâts. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Pour une petite commune comme Trooz, la présence de cette activité économique est donc particulièrement importante. Le tissu économique de la bourgade de 3.600 habitants, c'est essentiellement quelques dizaines de commerces et une grosse centaine d'indépendants. La plupart ont été sinistrés dans les inondations. "La réouverture des commerces, c'est la priorité", estime Isabelle Juprelle, échevine des Affaires économiques de la commune. "Mais aussi la réparation du pont sur la Vesdre. C'est ça qui permettra de restaurer le tissu social dans la commune." Sur la grand-route qui relie Liège à Verviers, le pont de Trooz est dangereusement fissuré. Cet axe régional draine un important charroi de fournisseurs et de clients vers les entreprises et les commerces locaux.

Le pont sur la Vesdre menace de s'effondrer et est fermé à toute circulation. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Redémarrer au plus vite

Les entreprises implantées en bord de route dans le zoning de Prayon sont plutôt commerçantes. Un carrossier a déjà repris ses activités en milieu de semaine dernière. Pour le fabricant de châssis voisin, les choses seront visiblement plus compliquées, sa vaste vitrine a été totalement dévastée. Il ne reste que les structures métalliques.

"J'essaye de redémarrer au plus vite, parce que les clients en ont besoin. Beaucoup n'ont plus de voitures, mais ils en ont besoin plus que jamais."
Johnny Delhez
Concessionnaire Ford

Johnny Delhez dans sa concession Ford, encore fermée. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Dans sa concession Ford, Johnny Delhez s'active encore avec son père et l'un ou l'autre ouvrier pour remettre de l'ordre et donner encore un coup de raclette. "On a beau nettoyer, la crasse revient de partout", se désole-t-il. Dans son bureau, des poubelles débordent de paperasses gorgées d'eau. "Ce ne sont que des papiers, ce n'est pas très grave. La mémoire informatique de l'entreprise a été sauvée, ce qui nous permet de redémarrer assez vite", assure-t-il.

Redémarrer ! Il n'a que cet objectif en tête. "Parce que les clients en ont besoin. Beaucoup n'ont plus de voitures, mais ils en ont besoin plus que jamais. J'essaye donc de trouver des occases au plus vite en activant mon réseau." Le garage avait une cinquantaine de voitures en stock, dont une douzaine de neuves. "Quatre seulement seront probablement récupérables", constate le patron qui a passé la nuit des inondations dans une de ces voitures. "Je ne comprends toujours pas comment la vitrine à tenu le coup quand je vois encore ce que la rivière charriait", se souvient-il.

Magim Oussouma redoute le combat avec les assureurs. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

À quelques dizaines de mètres de là, Magim Oussouma a subi la même douloureuse expérience. Il dirige MTP Meca, un petit atelier de mécanique de précision. La TPE (un ouvrier et madame à l'administration) travaille pour des entreprises d'armement, d'alimentaire ou d'automobile, dont le constructeur Carat-Duchatelet. Pendant que son beau-père et son fils passent encore le jet d'eau sur des pièces et des forets, le patron montre les deux grosses machines d'usinage. "Quand j'ai compris que je ne pourrais plus sortir d'ici, je suis monté là-haut. Elles pèsent 12 tonnes chacune, elles n'ont donc pas bougé..." Il y passera la nuit et ne sera secouru que le lendemain dans la journée par des militaires d'Anvers.

"J'ai un prêt de 3.000 euros par mois sur le dos. Le droit-passerelle me permettra tout juste de nourrir ma famille."
Magim Oussouma
Patron de MTP Meca

Machines endommagées

L'heure est maintenant au constat. Les deux fraiseuses sont hors d'usage. Bourrées d'électronique, elles ne pourront sans doute pas être relancées. "Sans compter qu'elles doivent être réglées au micron près..." Plus de 500.000 euros de dégâts rien que pour les deux machines et leurs composants. "Avec le bâtiment, j'ai un prêt de 3.000 euros par mois sur le dos. Le droit-passerelle me permettra tout juste de nourrir ma famille." Pour le reste, le jeune entrepreneur compte bien activer le prêt à taux zéro proposé par la Sowalfin. "Cela permettra de tenir un peu. Mais pour récupérer de telles machines, il faudra au moins six mois d'attente..."

Au contraire de Johnny Delhez, qui se considère bien assuré, Magim Oussouma n'attend pas grand-chose des assurances. "Le combat avec les assureurs cela va être la galère! Un premier expert est passé. C'était assez dur... J'espérais un peu plus d'empathie au moins."

De machines très spécifiques, il en est question aussi chez Tecfit. Tom Fischer a racheté cette boîte de prothèses orthopédiques sur mesure il y a 19 mois à peine. Le jeune ingénieur industriel a complété sa formation technique d'un bagage en orthopédie pour mettre ses compétences au service de l'humain. Il y a un peu plus d'un an, il installait la société, son atelier de mise au point de prothèses et une salle de réception pour la patientèle dans le zoning.

"Certaines machines ont été conçues par nous pour répondre à nos besoins spécifiques. Comment les évaluer pour les assurances?"
Tom Fischer
Gérant de Tecfit

Le bâtiment ne ressemble évidemment plus à ce qu'il était. Les murs du parking ont été arrachés, la porte d'entrée est remplacée par une planche de bois, les chambranles et boiseries, gorgés d'eau, ont été retirés et les déshumidificateurs tournent dans toutes les pièces. "À court terme, il faut assainir le bâtiment et aménager un espace convenable pour accueillir la patientèle pour les cas urgents. Dans des locaux provisoires ou dans un conteneur", réfléchit le jeune entrepreneur.

Tom Fischer avait installé sa société Prayon il y a à peine plus d'un an. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Ensuite, il faudra évaluer les dommages aux machines, là aussi de haute technologie et de grande précision. "Certaines ont été conçues par nous pour répondre à nos besoins spécifiques. Comment les évaluer pour les assurances?", s'interroge-t-il encore. Et pour la petite entreprise qui emploie quatre personnes se pose aussi la question de la survie. "Déjà, le covid avait ralenti les activités. Si on est à l'arrêt jusqu'à la fin de l'année, cela posera problème. Mais il faut tenir, on n'a pas le choix."

Tenir. Tenir pour relancer les activités. Ces trois entrepreneurs sont encore sous le choc et sans doute dépassés par les événements, mais leur capacité de résilience est perceptible.

Le zoning de Prayon, à Trooz ©Nicolas Becquet

Le résumé

  • Trooz est une des communes les plus sinistrées en bord de Vesdre.
  • Son activité économique est à l'arrêt. Des dizaines de commerces et d'indépendants sont contraints à la fermeture.
  • Dans le zoning de Prayon, à l'entrée de la commune, une vingtaine d'entreprises de toutes tailles s'affairent au nettoyage et au bilan.
  • Pour ces entrepreneurs, c'est une course contre la montre pour tenter de garantir la survie de leur entreprise.

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